L’ORATOIRE
Le cardinal de Bérulle est l'un des grands hommes qui, avec saint François de Sales , saint Vincent de Paul et le bienheureux César de Bus, ont exercé le plus d’influence sur la rénovation morale et religieuse dont le commencement du dix -septième siècle est marqué. Nous avons eu occasion de dire, dans notre histoire des ordres religieux (p. 162), qu’il concourut à introduire en France les Filles de Sainte-Thérèse; nous le présentons maintenant comme le fondateur de l'Oratoire.
Une congrégation du même nom avaitété
1 Philippe de Néri naquit à Florence, et se distingua de bonne heure par sa douceur et la pureté de scs mœurs. Étant allé à Rome , â l’âge de dix-huit ans, il s’y appliqua également à l’étude et aux bonnes œuvres, et fit de grands progrès dans la vertu. Il travaillait au salut des âmes, visitait les hôpitaux et les prisons, cl portait les autres au service de Dieu par ses exemples et ses discours; il institua, dans cette vue, la confrérie de la Sainte -Trinité , qui se consacrait aux exercices de piété et aux
établie à Home en 1560, par saint Philippe de Néri (1515 - 1595), et cette bienfaisante institution avait reçu la sanction des esprits éclairés, car scs membres se proposaient la belle et noble lâche d’adoucir les mœurs grossières du peuple en lui inculquant la doctrine chrétienne '. On verra plus loin que l’œuvre du fondateur français soutenait dignement le parallèle.
Pierre de Bérulle naquit, le 4 février 1575, au château de Sérilly , près de Troyes. Son père était conseiller au parlement de Paris , et sa mère, Louise Séguier, était tante du
œuvres de miséricorde. Ayant été ordonné prêtre en 1551, il se retira dans la communauté des Prêtres de Saint-Jérôme, qui jouissait d’une grande réputation de régularité, et il se livra aux soins du ministère. Son zèle, sa charité, son talent pour toucher les pécheurs, sa vie pauvre, mortifiée, laborieuse, son assiduité à la prière, le firent bientôt connaître. Il faisait chez lui des conférences qui donnèrent lieu à la formation de la congrégation de l’Oratoire; il réunissait des prêtres et de jeunes ccclésias-
CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES D’HOMMES, ETC
chancelier de ce nom. Quoiqu’il fût Paine de sa famille , il avait montre de si bonne heure le goût de la vertu et de la piété , il avait puisé chez les Jésuites, scs maîtres, un si vif désir de travailler à son salut et à celui des autres, qu’il embrassa l’état ecclésiastique. Ordonné prêtre en 1599, il se livra aux fonctions du ministère , à la direction des consciences , à la conversion des protestants; les chances d’élévation que lui ouvraient son rang et sa fortune ne le détournaient point de ces occupations toutes spirituelles ; il refusa des abbayes et des évêchés , afin de se concentrer entièrement dans la pratique des bonnes œuvres. L’une des plus notables est sa participation à l'introduction des Carmélites en France.
Mais il ne suffisait point à l'abbé de Bérullc d’avoir propagé un ordre qui servit d’a$ile aux femmes destinées à louer Dieu dans le secret de la solitude; l'étal où se trouvait le clergé lui suggéra le dessein de faire refleurir l'esprit sacerdotal, en établissant un corps de prêtres qui travailleraient à la restauration de la discipline ecclésiastique. A la suite des troubles , des guerres , de l’hérésie , le sacerdoce était tombé dans un relâchement extrême ; l’usage des instructions, des prônes, des catéchismes, avait presque disparu ; on embrassait le ministère , non pour en remplir les fonctions, non pour y apporter l’esprit ecclésiastique et les connaissances nécessaires ,
tiques, et les exerçait à faire des prières et des instructions au peuple : on les appela Oralorienn, parce qu’à certaines heures ils appelaient le peuple à la prière au son de la cloche. Un de scs premiers disciples fut le célèbre Baronius, depuis cardinal. Cette congrégation commença en 1564; elle fut approuvée par Grégoire XIII , en 1575 , et confirmée par Paul V, eu 1613. L'an 1575, Philippe prit possession de l’église Sainte- Marie ih FaUcoUa, qu’il fit rebâtir avec magnificence, et continua cependant
mais pour parvenir à des bénéfices et à d’éclatantes dignités. Dans un tel état de choses , l’entreprise «le l’abbé de Bérulle ne pouvait qu’être efficace. Saint François de Sales, César de Bus, plusieurs évêques, et d’autres personnes zélées, qu’il consulta, l’encouragèrent à fonder une congrégation qui se chargeât de former des prêtres, et de remplir sous les évêques les différentes fonctions du ministère ecclésiastique.
Le 10 novembre 1611, l’abbé de Bérulle, avec quatre associés, commença le premier établissement de l’Oratoire : ils vivaient en communauté, vaquant à la prière et à l’étude. Des lettres patentes du roi , et une bulle de Paul V, du 10 mai 1613, les autorisèrent sous le nom de Prêtres de l’Oratoire. Ils se trouvaient alors au nombre de dix-huit, et ils quittèrent leur première maison de la rue Saint-Jacques pour en occuper une plus vaste, rue Saint-llonoré. A mesure que leurs travaux augmentaient la confiance, on les appelait pour leur donner des cures, des collèges, des séminaires. Le premier dont l’abbé de Bérulle se chargea fut celui de Joyeuse, fondé à Rouen par le cardinal de ce nom ; puis il en forma successivement à Langrcs , à Ncvers , à Mâcon, à Troyes , à Lyon, etc. Les forces de l’Oratoire s’accrurent en 1613 par l’adjonction d’une petite société de prêtres formée en Provence dans un but analogue , et par celle des Doctrinaires de la congrégation de César de Bus ,
de desservir l'hospice de6 Pèlerins do la Trinité. Son institut s'accrut de son vivant, et forma des établissements à Florence, à Naples, à San-Severino, à Lucqucs, à Palerme, à Padouc, à Ferrare, àThonon, etc. Les membres de cette congrégation se distinguaient par leur piété et par leur zèle pour le salut du prochain. Philippe les gouverna avec autant de talent que de douceur juscpi’en 1593, qu’il voulut, par humilité, se démettre des fonctions de supérieur. Il mourut saintement, et Grégoire XV le canonisa en 1 022.
CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES D’IIOMMES,
qui sc séparèrent des autres sous la conduite du Père Romillion. Comme on ne faisait point de vœux dans l’Oratoire, comme les membres ne contractaient d'autre obligation que celle de vivre conformément à la sainteté de leur état , on comprend que les disciples de l’abbé de Bérulle devaient se multiplier promptement. Aussi le voit-on créer, en 1620, une seconde maison à Paris, au faubourg Saint-Jacques ; on lui demandait môme des sujets pour les pays étrangers , et il fit des établissements à Madrid, en Savoie , dans les Pays-Bas , à Constantinople et à Rome.
Nous n’avons point à nous occuper de services d’une autre nature que l’abbé de Bérulle rendit à l’Église et à l’État. Ces services étaient tellement appréciés, qu’Urbain VIII et Louis XIII s’unirent pour élever au cardinalat un homme qui faisait tant d’honneur à sa patrie (30 août 1627). Le nouveau cardinal ne jouit que pendant deux ans de cette dignité ; il mourut subitement à l’autel, le 2 octobre 1629. Après sa mort, l’an 1630, la maison de l'institution fut fondée à Paris ; c’était la troisième que les Prêtres de l’Oratoire y possédassent. Mais , en considérant l’ensemble de leurs établissements, on voit que, dès la fin du dix -septième siècle , ils en occupaient soixantequinze, d’où sont sortis une foule d’hommes distingués, de théologiens, de prédicateurs, de savants , et surtout de maîtres habiles pour l’enseignement de la jeunesse. Sous ce rapport , l’Oratoire rivalisa dès le principe avec les Jésuites.
Le successeur du cardinal de Bérulle, dans l’office de supérieur général de l’Oratoire, fut le Père de Condrcn (1388-1641), qui s'occupait de former les jeunes ecclésiastiques dans des conférences très-suivies. Après lui, le Père Bourgoing (1388-1662) donna à la congrégation une forme et une discipline régulières , établit des missions , fonda un
grand nombre d’établissements , et s’employa avec beaucoup d’ardeur à maintenir l’unité dans l’Oratoire, en se prononçant luimême et en faisant prononcer sa congrégation contre le jansénisme. Le Père Sénault (1601-1672) le remplaça. Puis on élut le Père de Sainte-Marthe (1621-1697), dont la doctrine, entachée des nouveautés qui s’accréditaient, ne fut que trop adoptée par ses confrères. Son penchant déclaré pour le jansénisme lui fit imposer la nécessité de se démettre de son office. Le Père de la Tour (1633-1733), son successeur, montra, au contraire, autant de prudence que de talents. Si, pour ne pas sc séparer de scs collègues, il souscrivit avec le régime et la majorité des Oratoriens à l’appel au futur concile, après la publication de la bulle Unigenitus, il fut du moins l’un des plus zélés promoteurs de l’accommodement de 1720, aimant mieux se réunir au pape et aux évêques que de rester attaché à un parti. Sous le Père de la Vallette (1678-1772), dont la longue administration et la tolérance donnèrent le temps aux opposants de sc fortifier dans l’Oratoire, s’opéra la destruction des Jésuites, événement fatal à leurs rivaux ; car, les Oratoriens ayant été chargés subitement d’un grand nombre de collèges que tenaient les Jésuites, on devint moins difficile sur le choix des sujets, par le besoin qu’on en avait pour remplir les places vacantes. Le Père de Muly (1693-1779), élu àl’égedc quatre-vingts ans, n’avait plus l’énergie nécessaire pour rendre la congrégation à son esprit primitif. Il en fut de même du Père Moisset , qui mourut en 1790 cl n’eut point de successeur.
L’Oratoire subit le sort de tous les instituts religieux. Les dernières pages de son histoire présentent ceci de particulier, que ce fut dans l’église de Saint-llonoré qu'eut lieu, le 24 février 1791, le sacre des premiers évêques constitutionnels; mais la communauté n’y prit aucune part. Le 10 mai
FORMÉES EX FRANCE DEPUIS LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
1792 , le régime et environ soixante membres de la congrégation écrivirent à Pie VI pour protester de leur attachement au saintsiège et de leur éloignement pour le schisme constitutionnel. Par malheur, un très-grand nombre tinrent une conduite tout opposée»
Les uns entrèrent dans l’Église constitutionnelle, et lui donnèrent des évêques, des vicaires épiscopaux et des curés ; d'autres coururent la carrière des emplois civils; d’autres enfin sc joignirent aux factieux, et, dans cette honteuse association, sc souillèrent des plus grands crimes. Il en est dont les noms (comme celui du régicide Fouché) n’ont etc que trop fameux , et qui ont jeté dans l’opinion générale de fâcheuses impressions pour l’Oratoire.
Tant que de dignes héritiers de la piété et des talents du cardinal de Bérulle l’ont dirigée, cette congrégation, répétons- le avec complaisance, compta dans son sein un grand nombre d’écrivains distingués dans tous les genres, fit éclore des ouvrages utiles, donna au clergé d’excellents évêques-, à la chaire des orateurs célèbres, à la jeunesse des maîtres habiles et zélés. C’est surtout sous ce dernier rapport que l’Oratoire mérité d’être cité, car on y dirigeait plusieurs maisons d'éducation où la discipline et renseignement furent pendant longtemps également soignés, et où, en instruisant les jeunes gens, on s'attachait surtout à leur inculquer les principes de religion , les bonnes mœurs, l’amour des devoirs de leur état.
Parmi ces maisons on distinguait celle de Juilly, ancienne abbaye située dans le diocèse de Meaux , à peu de distance de Paris.
Le choix des maîtres cl le nombre des élèves en faisaient un des établissements les plus importants de l’Oratoire , et on y envoyait avec confiance, des provinces les plus éloignées, des enfants de toutes les classes. Ce sont là des faits, cl nous nous plaisons à les faire ressortir: la congrégation de l’Oratoire a eu trop de droits à l’estime des gens de bien pour que nous soyons tentés d’atténuer le souvenir de ses services. Il est permis de parler avec quelque faveur d’une société qui a produit les Thomassin, les Lami, les Mallebranchc, les Massillon, les Houbiganl, les Lelong, les Lccointe, les Morin.
Toutefois nous devons dire que scs premiers temps ont été plus brillants que les derniers ; et si quelques nuages qui succèdent à un jour serein ne doivent pas en faire oublier l’éclat, cependant il faut se rendre aux leçons amères de l’expérience. Or, à l’époque de notre première, et même de notre seconde révolution, dont les principaux chefs furent élevés dans le sein de l’Oratoire *, on ne s’aperçut (jue trop des ravages qu’avait faits l’esprit d’un siècle philosophe et frondeur, parmi les jeunes gens qui n’étaient plus éprouvés avec la même rigueur ni formés avec le même soin.
La maison de Juilly, rachetée depuis la révolution par IcsOratoriens, qui y avaient formé un collège , a été cédée tout récemment par eux à plusieurs ecclésiastiques qui continuent le pensionnat, cl font de la religion la base de l'éducation donnée à leurs élèves.
1 Les Salvertc, les Daunou,les C. Périer, etc.