EUDISTES
Au nombre des ecclésiastiques du xvn p siècle, les plus zélés pour la réforme des mœurs cl la sanctification des Ames , il faut placer le Père Eudes , fondateur d’une société de prêtres consacrée à la direction des séminaires, et aussi d’une congrégation de filles destinée à tenir des maisons de refuge. Son zèle, sa charité , ses travaux pour faire refleurir une bonne discipline, ont élevé le Père Eudes à côté des Bourdoise , des Oiier, des Bernard et des autres vertueux prêtres île cette époque.
Jean Eudes (1G01-1680), l’aîné des enfants d'Eudes de Mézerai, célèbre historiographe, naquit à Mézerai, paroisse de Rye, diocèse de Séez en Normandie. La douceur ét la patience formèrent, dès son enfance , le fond de son caractère. On l’envoya faire ses études au collège des Jésuites de Caen , et il y entra dans la congrégation des écoliers qui y était établie en l’honneur de la sainte Vierge. Au sortir de ses études , il se décida pour l’état ecclésiastique, et ensuite pour la congrégation naissante de l’Oratoire. Bé-
rullc l’admit, en 1623, dans la maison de Saint-Honoré de Paris; en 162JS, il reçut tous les ordres sacrés.
Le premier acte remarquable de sa vie est un acte de charité. Ayant appris qu’une épidémie ravageait son diocèse, il sollicita aussitôt la permission d’aller secourir les campagnes affligées de la contagion. Le mal avait gagné la ville d’Argenlon ; il engagea les habitants à se mettre sous la protection de la sainte Vierge; le fléau cessa après ce vœu. A Caen , on le vil aussi, au risque de sa propre sûreté , se vouer au service des malades et s’épuiser en œuvres de miséricorde. La maladie ayant attaqué ses confrères, il revint auprès d’eux pour leur donner des soins; lui- même fut atteint, mais la Providence le conserva pour d’autres exercices non moins méritoires.
Les missions commençaient alors à se répandre dans le clergé; le Père Eudes, qui en appréciait toute l'importance, s’y livra dès 1632. Il parcourut les diocèses de Coutances, de Bay’eux, de Saint-Malo, de Li-
CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES D’HOMMES
sieux et de Séez , ramenant beaucoup de protestants , produisant en tous lieux de grands fruits, dans le cours de six années.
Nommé, l’an 1039, supérieur delà maison de l’Oratoire de Caen , il continua de catéchiser avec succès ; c’est ainsi qu’il parla avec tant de force en faveur de l’hôpital général de Caen, qu'on ne pouvait achever faute de fonds, qu’il procura bientôt au delà des sommes dont on avait besoin. Eudes était occupé d’une mission à Saint-Lô, lorsque le cardinal de Richelieu l’appela inopinément à Paris pour conférer avec lui sur l'établissement des séminaires.
La nécessité de ces pieux asiles pour renouveler l’esprit sacerdotal, avait frappé ce grand ministre; les avis du Père Eudes lui furent d'autant plus utiles , que celui-ci se croyait appelé à la direction des séminaires. Le cardinal chargea l'abbé de Pérefixc de se concerter avec lui pour l’exécution. Eudes avait donné à Caen des conférences ecclésiastiques ; son projet était d’y réunir de jeunes clercs, et déjà les lettres patentes pour la formation d’un séminaire à Caen étaient expédiées, quand le cardinal mourut. Eudes retourna tout de suite à Caen.
De l’avis de plusieurs évêques , de religieux fort estimés et de laïques renommés pour leur piété, il quitta l’Oratoire, qui n'avait alors que très -peu de séminaires, et commença, le 23 mars 1643, avec cinq associés, l'établissement de sa nouvelle congrégation. Ces associés étaient Simon Manoury, Thomas Mauchon , Pierre Jourdan , André Godfroy et Jean Fossct, tous de Normandie; ils s’établirent sur la Place Royale, à Caen, secourus par de pieuses personnes dont les largesses pourvurent aux premiers frais. La congrégation devait porter le nom de Jésus et de Marie; mais elle est plus connue sous celui d’ Hudistes. Le supérieur était perpétuel et avait trois assistants ; on n’y faisait point de vœux , et on s'y proposait deux ob-
jets , l’éducation des clercs et les missions.
M. d’Angennes , évêque de Bayeux , l’avait autorisée par des lettres du 14 janvier 1644 ; ce prélat et l’évêque de Coutances , convaincus qu'on avait l’obligation à Eudes d’un renouvellement de -ferveur, soit parmi les fidèles, soit dans le clergé, écrivirent au pape pour l’engager à donner l’approbation pontificale. Eudes, qui fil dans ce tempslà un voyage à Paris, y vit saint Vincent de Paul , qui pria la reine régente de l’appuyer à Rome. En attendant, Eudes recueillait , en 1648, les éloges de l’assemblée du clergé. Du reste, il continuait ses missions; les diocèses d’Autun, de Chartres, d’Évreux, de Soissons, étaient le théâtre où les missionnaires exerçaient leur zèle. Le 23 mars 1648, un décret favorable fut rendu à Rome pour le séminaire de Caen , et , le 20 avril suivant , Innocent X écrivit à Eudes pour l’encourager dans l’œuvre des missions. De Harlai, archevêque de Rouen, autorisa l’association. Faveurs précieuses , et surtout bien opportunes ; car Édouard' Molé , successeur de M. d’Angennes sur le siège de Bayeux , prévenu contre les missionnaires, les avait interdits dans son diocèse. Ils portèrent leurs soins dans celui de Coutances, dont l’évêque, content de leurs services, les chargea, en 1631, d’établir son séminaire. La même marque de confiance leur avait été donnée à Lisieux. Enfin, le 2 décembre 1637, après la mort d'Édouard Molé, eut lieu l’ouverture du séminaire de Caen.
Eudes eut ainsi la satisfaction de réussir dans une entreprise qu'il poursuivait depuis si longtemps.
En 1689, un autre Harlai, aussi archevêque de Rouen , le chargea de former un séminaire dans sa ville. Celte même année, le pieux missionnaire, autorisé par l’évêque de Bayeux , célébra pour le première fois , avec appareil , la fête du Cœur de In sainte Vierge; ce n’est qu’en 1673 qu’il établit
FORMÉES EN FRANCE DEPUIS LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
dans sa congrégation celle du Sacré-Cœur de Jésus. De nouveaux séminaires furent fondés à Évreux en 1667, à Rennes en 1670.
L’intervalle de ces fondations était rempli par des missions continuelles, sur lesquelles les détails deviendraient trop minutieux ; il nous suffira de dire que , dans l’espace de \Ü ans, le Père Eudes avait travaillé en personne dans cent dix missions, sans compter celles qu'il faisait faire par scs disciples. Tant de travaux épuisèrent ses forces. En 1679, il se choisit un vicaire; il se démit l'année suivante, et, dans une assemblée générale tenue à Caen le 20 juin , on lui donna pour successeur Jean -Jacques Blouet de Camilly, qui était archidiacre et grand vicaire de Coutances. Le Père Eudes avait composé douze ouvrages différents. A sa mort sa congrégation possédait six séminaires et un collège.
Les supérieurs généraux , après le Père Eudes et de Camilly (1711), furent Gui de Fontaines de Ncuilly (1727), Pierre Cousin (1 731), Jcan-Prosper Auvray de Saint-André (1770), Michel Lefèvre (1773), Pierre Lecoq (1777), Pierre Dumont, grand vicaire de Coutances , mort peu avant la révolution , et François- Louis Hébert, élu coadjuteur du précédent et qui lui succéda. La congrégation se composait, avant la révolution, d’environ cent membres répartis entre seize maisons : le séminaire de Caen . qui était le chef-lieu; celui de Valognes, où était le noviciat; la maison de Paris, qui n’était qu’un lieu de retraite; les séminairesdeCoutanccs, d'Avranches, de Rouen, de Séez,
d’Évreux, de Lisieux, de Rennes, del)ol,dc Domfront, de Blois et de Senlis.et les petits séminaires de Rennes et de Lisieux. Des cures étaient unies aux séminaires d’Avranches et de Dol. Il y avait , en outre, à la Garlièrc , diocèse d’Avranches , une maison de missionnaires , dont le supérieur était, au moment de la révolution , M. Desperques .
mort depuis curé deSainl-Lô. Les Eudistes continuaient, en effet, àdonnerdesmissions.
Leur congrégation s’est toujours distinguée par sa régularité et par son éloignement pour toutes les nouveautés. Elle a produit plusieurs écrivains estimables. Elle a fourni à la foi des confesseurs dans la persécution ; nous citerons seulement François-Louis Hébert (1738-1792); Louis XVI le prit pour son confesseur en 1791 , et le chargea de faire un vœu au Sacré-Cœur; enfermé dans le couvent des Carmes, après le 10 août, Hébert y fut massacré le 2 septembre.
Depuis la révolution, M. Rouxcl , grand vicaire d’Évreux , eut le projet de rétablir cette utile congrégation; il est mort il y a plusieurs années. Les derniers Eudistes que nous connaissions sont MM. Bosvy , chanoine et grand vicaire de Coutances, Blanchard, chanoine et grand vicaire de Rennes, Fourcheron , ancien curé de ITle-de-F rance. Le 9 janvier 1826, l’abbé Blanchard (1793- 1830), réunit enfin les Eudistes dispersés dans la maison du Pont-Saint- Martin , à Rennes; la congrégation l’élut pour supérieur général, et, sous ses auspices, recommença ses travaux.