DE LA FIN QUE SE PROPOSENT CES CONGRÉGATIONS
Les réflexions générales, placéesau début du Livre IV , s’appliquent naturellcmcntaux congrégations de femmes. Ici encore il faut observer que les avantages qu’offrent les congrégations ne permettent pas de méconnaître ceux que présentent les ordres religieux.
La France était couverte, avant la révolution , de monastères appartenant aux diverses familles de l’état religieux ; elle en a heureusement recouvré un assez grand nombre depuis le concordat de 1801. A Paris et dans les provinces, les règles qu’on embrassait jadis avec tant d'amour et d’abnéga-
tion , sont encore pratiquées par une foule de religieuses , dignes d’étre comparées à leurs aînées pour leur zèle pour le service de Dieu et leur charité pour le prochain.
N’avons-nous pas des Filles de Saint-Benoît et de Saint-Bernard! Des Chartreuses se sont établies tout près des enfants de Saint- Bruno; des Trappistincs rivalisent avec les disciples de Rancé et de Lestrange; des Clarisscs, des Capucines, des Dominicaines, des Carmélites, des Augustines, des Filles de la Madclainc, des Annoneiadcs, des Ursulincs , ont repris leurs antiques observances. Les Filles du B. P. Fouricr, des
CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES DE FEMMES
religieuses de la Visitation, de la Charité, de Saint-Jean-de-Dieu, du Calvaire, complètent ce tableau varie. Oui , les ordres religieux , que la révolution avait cru anéantir, ont échappé à ses proscriptions : la force brutale a bien pu renverser des pierres, chasser de faibles femmes d’un asile sans défense , envoyer des victimes à la mort; mais elle n’a pu tuer le sentiment qui était insaisissable pour elle , elle n’a pu en empêcher pour l’avenir les manifestations :
l’œuvre de Dieu a bravé la colère des hommes. Quelle leçon pour les persécuteurs !
Elles devaient aussi survivre à la révolution , ces congrégations enseignantes et hospitalières qui , depuis le dix-septième siècle surtout , répandaient à flots sur la France la lumière cl les consolations : après tant . d’horreurs, que de blessures à guérir! après tant de mécomptes , que d’idées à rectifier ! Au sortir de ce chaos, de ce pêle-mêle épouvantable , où la raison humaine a fait un si triste naufrage, force était de rappeler à Dieu les esprits et les cœurs, au moyeu d’une éducation chrétienne; force était de soulager tous les membres du corps social déchirés ou meurtris. La religion redescendit du Ciel , appuyée sur la foi. et la charité , et suivie de l’espérance; pour se faire mieux comprendre , elle emprunta les traits de ces Filles «le Vincent «le Paul , qui dans les fers souriaient à leurs geôliers, et qui redevenues libres donnaient du pain à leurs enfants, et veillaient auprès de leur lit de soufTraucc. Avant la révolution , beaucoup d'âmes avaient pu se livrer à une vie toute contemplative; il n'en fut pas de même après. C’est une nécessité qui dérivait de l’ctat de la société à cette époque , c’était un devoir de vivre pour son prochain directement , exclusivement ; la vie active , la vie du dehors , plutôt que la vie contemplative et d’intérieur , voilà ce qu’il fallait surtout dans cette conjoncture inouïe. C’est
par les bonnes œuvres que devaient se manifester, à chaque heure du jour, les bonnes pensées. Cela explique , beaucoup mieux que les prohibitions de la législation , pourquoi les anciens ordres religieux , quand ils voulurent reparaître , ajoutèrent aux fins de leur institut ou le soin des malades ou l'instruction gratuite des pauvres. Cela explique pourquoi les maisons où l'on mène une vie purement contemplative ont été en si petit nombre, même depuis la restauration.
Il y a en France trois mille vingt-quatre maisons renfermant dix - huit mille religieuses. Sur trois mille vingt-quatre, dixhuit au plus sont consacrées à ce genre de vie.
Toutefois , n’allons pas déduire à l’aveugle, d’une circonstance donnée, une conclusion générale contre l'utilité des habitudes contemplatives. La législation a bien pu y mettre des entraves, mais la loi, quelle que soit sa sanction pénale, ne saurait changer la nature. Or, il est des âmes qui ont licsoiu de ne converser qu’avec Dieu.
« Et pourquoi, d'ailleurs, n’existerait- il pas des maisonsassortiesàtousles besoins, à tous les désirs , et ne pas laisser à chacun la liberté de suivre son attrait , et de chercher le bonheur dans la solitude, s’il croit l’y trouver? Dans toutes les choses qui peuvent occuper l’homme sur la terre , il se rencontre des âmes fortes , ardentes , infatigables, à qui rien ne suffit, et dont on peut dire qu’elles croient n’avoir rien fait lorsqu'il leur reste quelque chose à faire ; il leur faut une carrière sans bornes. Voyez certains érudits : ils ne se contenteront pas d’amasser un riche trésor de connaissances, ils se consumeront de veilles et de fatigues pour débrouiller ce que l'antiquité la plus reculée peut avoir de plus ténébreux. Voyez certains voyageurs : insatiables de découvertes , ils ne se liorneront pas à parcourir
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facilement et sans danger de vastes et belles contrées; il faut qu’ils montent jusque sur la cime des Cordillièrcs , ou qu'à travers les sables brûlants de l’Afrique ils aillent visiter je ne sais quelle ville incertaine. Eh bien ! voyez aussi certaines âmes pieuses : c’est peu pour elles que les préceptes , elles aspirent à toute la perfection des conseils évangélistes. Loin de nous ici le dédain et le mépris ; à eûte de grands scandales il faut de grands exemples ; les grands crimes appellent de grandes expiations. L’esprit du chrétien se repose avec confiance sur ces victimes solitaires de la piété, qui, loin d’un monde profane, semblent s’interposer entre le Ciel irrité et la terre coupable. Laissons des asiles au vice repentant comme à l’innocence alarmée. Que les Thérèse puissent s’y livrer en paix à toute l’ardeur de leurs pieux désirs, et les la Vallièrc y gémir sur leurs égarements. Souvent aussi qu’arrive -t- il?
C’est qu’aprèslcs agitations sociales, ou les infortunes domestiques , ou l'expérience de la vanité et du néant des grandeurs humaines , un besoin immense de repos et de solitude se fait sentir; on veut fuir un monde qui a trompé tant d’espérance, ou qui semble crouler de toutes parts ; aussi , dans tous les temps, a-t-on vu des dames illustres quitter le fracas du siècle pour le calme de la retraite; témoin, au cinquième siècle, ces dames romaines célébrées par saint Jérôme, et qui descendaient des Scipion et des Paul-Émile; sous le règne de Louis XIII, les Frémiot de Chaulai et les duchesse de Montmorency ; cl de nos jours, les Louise de Bourbon et les Louise de Coudé. Sachons respecter ce qu’ont respecté tous les âges du christianisme '. »
Il faut donc pour certaines âmes une vie toute contemplative; en insistant sur ce «
1 M. Fmyssinmis, Discours à In Chambre des Pairs, du 15 juillet 1834.
qu’entre trois mille vingt-quatre maisons , dix-huit au plus sont consacrées à ce genre de vie, nous nous sommes bornés à constater un fait, sans rien conclure contre l’utilité des habitudes contemplatives. Mais , nous le répétons , ce fait a une cause ; les uns la verront exclusivement dans les prohibitions légales; nous la voyons surtout dans les exigences de l’époque, dans ce besoin généralement senti des œuvres de charité et d’une éducation chrétienne pour la classe pauvre.
La première révolution n’était pas finie, le fer, ou les verges, instrument d’un supplice plus honteux, n’étaient pas tombés des mains des bourreaux , la terreur en un mot régnait encore, lorsque , sur plusieurs points de la France, se reformèrent les associations, à peine dispersées, d’hospitalières. Il y avait tant de plaies à fermer, tant de malheureux sans pain et sans asile, la guerre remplissait alors nos hôpitaux de tant de blessés , que la charité obtint cette amnistie, d’abord de fait, et ensuite de droit. L’autorité lui délivra un passe-port, cl, avec ce sauf- conduit émané du directoire, ratifié par l’empire , visé par la restauration , les congrégations de bienfaisance recommencèrent leurs miracles.
n Qu’est-il besoin de faire l’éloge de ces sociétés de filles de Charité, de Sœurs hospitalières, qui, sous diverses dénominations et sous divers costumes , rivalisent d’intelligence et de zèle pour consoler tout ce qui souffre et assister tout ce qui est indigent? Je ne sais comment il arrive plus d’une fois que nousallons chercher dans les pays lointains ou dans l’obscurité des anciens temps des sujets d’admiration , tandis que nous oublions les choses vraiment admirablesque nous avons sous les yeux ; quel spectacle , en effet , plus ravissant , plus digne des regards de la terre comme du Ciel , que celui qu’offrent au milieu de nous les filles de V in-
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cent de Paul? A la fleur de leur âge , des vierges chrétiennes s’arrachent à leurs familles, renoncent à tous les plaisirs, à ce que le monde peut quelquefois leur promettre de douceur, aux espérances que peuvent donner les qualités du corps et de l’esprit; et pourquoi ? pour se dévouer à passer leur vie dans les asiles de la misère, auprès du lit des malades, répandant tous les bienfaits qui sont en leur pouvoir; toujours du moins versant le baume des consolations , quelquefois plus nécessaires que les services mêmes. Une multitude de ces héroïnes chrétiennes est répandue sur le sol de la France, toujours prêtes à voler où les appelle le cri de la douleur et de l’infortune, semblables à des anges descendus du Ciel pour le bonheur de la terre : voilà le trésor que possède notre patrie, qu’une impiété farouche eût voulu nous ravir, comme si elle était jalouse d’un bien qu’elle était dans l’impuissance de faire elle -même. Si l’on pouvait interroger ici tous les malades, tous les infirmes, tous les guerriers blessés, confiés aux soins de ces filles généreuses, nous pourrions bien en appeler à leur témoignage sans craindre d’être démentis, et leur demander s’il est possible de trouver ailleurs plus de zèle . plus de bonté , plus de tendre sollicitude? La piété est dans leur cœur, la modestie sur leur front , la douceur et la paix sur leurs lèvres; leurs mains ne sont actives et industrieuses que pour le sojulagement de l’humanité; oui, celte institution de Vincent de Paul est le chef-d’œuvre de la charité cl de la sagesse chrétienne ; elle suffit seule pour déceler dans son auteur le génie des législateurs, et pour en faire le premier bienfaiteur de l'humanité.
Et combien de sociétés semblables ont été formées sur ce modèle!
» Remarquons que c’est au célibat religieux, objet de tant d’attaques irréfléchies, que nous devons ces mères des pauvres. Si
elles n’étaient pas libres, si elles étaient engagées dans les liens et les embarras de la société domestique, pourraient-elles se consacrer au service des pauvres et des malheureux avec ce dévouement universel de tous les moments de leur vie, et former une société où la régularité, l’obéissance, la sainte émulation du bien donnent à chacun de scs membres une activité sans cesse renaissante?
» Disons encore, à la gloire de notre pays, que c’est dans son sein que ces congrégations de Charité ont pris naissance. Il semble que le Ciel ait mis dans les cœurs français un fonds plus inépuisable de piété pour les êtres souffrants ; dans d’autres contrées on peut être aussi abondant en largesses, on y est moins riche en miséricorde ; ailleurs la charité a bien pu élever des hospices, chez nous elle a fait plus encore, elle a créé des Sœurs hospitalières »
Mais un grand nombre de ces Sœurs ne se l>orncnt pas aux œuvres de charité proprement dites : elles y joignent l’instruction gratuite des jeunes filles, et beaucoup d’associations ont d’ailleurs cette instruction pour fin principale. La destination des congrégations enseignantes a quelque chose de moins touchantque celle des congrégations hospitalières ; cependant elle est plus utile encore, puisqu’elle est plus efficace pour régénérer les mœurs publiques des campagnes comme des cités.
« Une vérité devenue triviale à force d’être répétée, mais qui n’en est pas moins pour cela une vérité , c’est que l’avenir de la France dépend de l’éducation des générations naissantes, et ce serait s’abuser étrangement que d’attacher à l’éducation des filles un médiocre intérêt. Combien n’est-il pas important de préparer de loin de bonnes mères de familles , de les former d’avance
1 M. Frayssinous, Discours à la Chambre des Pairs, du 15 juillet 1824.»
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à ces habitudes pieuses, douces, modestes, (fui font le charme et le bonheur de la vie domestique? Il faut bien le remarquer :
dans la famille , la première éducation est donnée par la mère, c’est d’elle que l’enfant reçoit les premières impressions pour le bien ou pourlemal ; ausside très-illustres et trèsdoctes personnages n’ont pas dédaigné de s'occuper de la meilleure manière d’élever les enfants du sexe et de les préparer à remplir un jour avec succès leur naturelle destinée dans la société; témoin saint Jérôme, dans sa lettre à la veuve Læta; et Fénélon, dans son excellent traité sur cette matière.
» Sans doute , si , par leurs qualités personnelles , leur instruction , leur capacité , leur position sociale, toutes les mères étaient dans le cas d’élever leurs filles, l'éducation domestique serait la meilleure; mais on sait bien qu’il n’en est pas ainsi ; l’état actuel de nos mœurs et de la civilisation rend nécessaires les maisons d'éducation publique; or, où trouver pour les conduire des mains plus pures , plus sages et même plus habiles que dans les communautés? Chez elles la leçon a plus dfc force, parce qu’elle est plus appuyée par l’exemple; la vigilance est plus soutenue, parce qu’elle est plus éveillée par la conscience; les soins sont plus maternels, parce que le motif en est puisé davantage dans la charité. Je le dirai sans vouloir flatter mon siècle, mais pour rendre hommage à la vérité, l’éducation est mieux entendue dans les communautés qu’elle ne l’était autrefois : l’instruction religieuse est plus développée, on s’attache davantage à former les jeunes élèves à une piété solide et douce tout à la fois, éclairée, sage , qui associe les bienséances aux devoirs. Des leçons suffisantes de grammaire, d’histoire , de géographie , leur sont données ; les ouvrages de main sont enseignés aux enfants avec un soin extrême, et plus d'une fois portés par elles à un très-grand
degré de perfection. Les arts d’agrcmcnt ne leur sont point étrangers. Chose bien précieuse ! je connais des établissements où on les forme à l’économie domestique, à ce qui regarde l’ordre, les détails d’une maison bien tenue et bien conduite, et où l’on a le bon esprit de distinguer par des récompenses celles qui , sur cet objet, se distinguent de leurs compagnes. Nulle part vous ne trouverez des soins plus tendres , plus assidus pour la santé des enfants, pour cultiver les heureux penchants de la nature, comme pour corriger les vices du caractère. Je sais qu’il se trouve des espriLs intraitables qui résistent à tout, aux insinuations comme aux reproches : mais je pourrais bien invoquer le témoignage des pères de famille, et leur demander s’ils n’ont pas eu à se féliciter d’avoir confié leurs filles à ces pieuses communautés '. »
Des considérations qui précèdent résulte donc cette conséquence, qu’à part le nombre infiniment petit des maisons où l’on se voue uniquement à lasolitudeet à la prière, trois mille établissements se proposent pour fin l’exercice des œuvres de charité et renseignement. Mais pourquoi , dira-t-on , ces trois mille établissements, au lieu de former une congrégation unique, sont-ils partagés entre une foule de congrégations distinctes?
Ces corporations diverses n’ont-elles pas à peu près la même règle, et dès lors leur union ne serait-elle pas aussi facile qu’avantageuse? A cette objection, une seule réponse, et nous l’empruntons à la mère de Ilonaparle, rendant compte à son fils du chapitre général des Sœurs de la Charité qu’elle présida en 1807 : «Je sens parfaitement qu’on ne pourra jamais tenter arec avantage la réunion des corporations existantes, quoiqu’elles aient à peu près la même règle , soit parce que
1 M. Frayssinous, Discours à laChambre des Pairs, du 13 juillet 1824.
CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES DE FEMMES. ETC
la discipline d’une congrégation ne pourrait que s’affaiblir , si elle avait trop d'étendue, soit parce que cette diversité de congrégations entretient parmi elles une noble émulation de vertus, qui prévient l’indifférence
et la tiédeur, et que d’ailleurs telle est la nature de l'homme , que , même dans les choses les plus saintes, il veut toujours user d’une certaine liberté de choix qui s'assortisse à son caractère, à ses goûts cl à ses habitudes. »