SAINT PACÔME, INSTITUTEUR DES CÉNOBITES
. Plus le lien qui unissait les moines , déjà rapprochés pour mener une vie commune, se resserrait, plus l’on était en droit de s’attendre à voir se développer parmi eux ces funestes abus. C’est pour y obvier que saint Paeôme (292-348), disciple de saint Antoine, dressa sa règle ; on le regarde comme le second fondateur de l’état monastique. Il réunit, en effet , sous un même toit et sous la même clôture , un nombre de moines plus zélés, organisant ainsi, le premier, le régime claustral proprement dit. Le besoin de les distinguer lit donner à ceux qui étaient reçus dans de semblables retraites le nom de cénobites (qui vivent en communauté) , et au lieu même celui de cænobium, ou de cloître (demeure close). L’étymologie du mot cénobite nous rappelle la remarque de Bergier 1 : « Quelques écrivains , qui les ont considérés sous un aspect purement politique, ont conclu qu’il est de l’intérêt public de faire subsister un grand nombre d’hommes à moins de frais qu’il est possible ; que la vie commune est beaucôup moins dispendieuse pour chaque individu que la vie particulière; qu’à cet égard, les couvents sont un moyen d’économie : l’expérience confirme celte observation. » Ce raisonnement s’adresse aux économistes d’un siècle industriel , et devrait faire absoudre le fondateur des cénobites à leur tribunal.
Pour les vrais chrétiens , qui ne doivent envisager son institution que du côte des mœurs , ils pensent que plusieurs hommes rassemblés , qui vivent sous une règle commune, et sont assujettis aux mêmes devoirs,
1 Dictionnaire thcologique, v» Cénobite.
ont, dans l’exemple de leurs frères, un puissant moyen de plus pour se soutenir dans la vertu ; que , malgré les censures lancées par la malignité contre ce genre de vie, il est utile et louable à tous égards.
Saint Paeôme, né, vers 292, dans la haute Théhaïde , après avoir quitté les drapeaux de l’empereur Maximin, alla spontanément se mettre , au désert , sous la conduite d’un vieillard de beaucoup de sainteté. Telle est la rigueur des pratiques auxquelles il se condamna, qu'il combaltitpcndant quarante jours le besoin du sommeil. Une inspiration divine lui lit perfectionner le grand œuvre qu'avait cômmcncé saint Antoine , et construire un bâtiment qui, à raison de son étendue, pouvait recevoir un grand nombre de moines. C’est ainsi que s’éleva , en 323, à Tabenne, près de l’une des lies du Nil, dans la haute Théhaïde, le premier véritable monastère de cénobites , où l'on compta bientôt environ cent moines. Cet heureux exemple encouragea à préparer d’autres retraites semblables ; saint Paeôme s’en occupa sans relâche, jusqu’à sa mort prématurée en 548, et en fonda huit.
Hélyot 2 a voulu prouver que saint Ammon (286-348) établit ses monastères avant ceux de saint Paeôme ; nous lui accorderons le mérite de l’antériorité , pourvu qu’on ne voie dans les monastères d’Ammon que des établissements pareils à ceux de saint Antoine, et que l’importante modiûcaliond'unc clôture et d'un toit commun reste attribuée à saint Paeôme.. Quant à l’opinion qui regarde aussi ce dernier comme le fondateur
2 Histoire des ordres monastiques, tome I, Dissert, prélim. , p. 39.
JUSQU’A L’ÉTABLISSEMENT DES ORDRES MENDIANTS
des congrégations religieuses , nous la rejetons parmi les fables dont on a prétendu se servir pour assigner une haute antiquité à des institutions monastiques. Or, l'on entend par congrégation une sainte société de plusieurs monastères, ne faisant qu’un seul corps, soumis à une seule règle, unis par des assemblées générales , qui se tiennent de temps en temps pour élire des supérieurs , et pourvoir à tout ce qui peut maintenir la régularité et le bon ordre. A moins d’une complaisance extrême , il serait difficile d’en avoir le type parfait dans les établissements de saint Pacôme.
De même qu’IIilarion l'avait fait en Palestine, les disciples de saint Antoine et de saint Pacùmc { dont plusieurs , tels que les trois Macaire , sont honorés comme des saints ) répandirent la vie monastique dans tout l’Orient; la Syrie, l’Arménie et l'Éthiopie, notamment , s’édifièrent de la présence d’anachorètes et de cénobites.
A l’égard des pratiques auxquelles on se livrait dans les divers cloîtres, elles devaient présenter un air de famille, puisqu’elles tiraient toutes leur origine de ces premiers fondateurs de l’état religieux. Il y avait moins une règle certaine qu'on s’obligeait à suivre , que des coutumes et des observances qui variaient singulièrement selon les climats et les besoins appréciés. Le père ou supérieur du monastère ( abbas, abbé 1 ), en grec, archimandrite, hèpumène, etc., était pour chaque circonstance j la loi vivante. Autant de cloîtres, ajoute Cassien,
* Un corps , une communauté quelconque ne peut subsister sans subordination; il faut des supérieurs qui commandent , et des inférieurs qui obéissent. Parmi des membres tous égaux, et qui font profession de tendre à la perfection , l’autorité doit être douce et charitable : on ne pouvait donner aux supérieurs monastiques un nom plus convenable que celui de Pères ; c'est ce que signifie abbas. Par la même
autant de règles, ce qui veut dire que chaque cloître se donnait à lui-mêine son organisation spéciale. Encore en transmettait-on le souvenir d’une manière orale, plutôt qu’on ne le fixait par l'écriture. Comme choisir la vie solitaire c’était sc consacrer au jeûne, à la prière, au travail des mains, il ne s'agissait plus que de distribuer le temps d’un façon convenable, et de manière que l’ordre ne fût pas troublé par les occupations des individus. Il est également impossible qu’il y ait eu , à cette époque , une rigoureuse uniformité dans les costumes de chaque ordre ; des vêtements simples et pauvres étaient le partage de ceux qui avaient renoncé au monde et à scs pompes. Aussi choisissait-on en général les misérables, surtout des bergers ou des laboureurs, cl de préférence les peaux de chèvres ou de brebis; on adoptait une coiffe susceptible , dans les changements de saison , d’envelopper la tête de tous cfttés ( cucullus, cape, capuce) ; la couleur du vêtement n’était point déterminée ; on maintenait la teinte naturelle de la laine, blanche, noire , etc. On ne se liait point encore par des vœux ; c’est tout au plus si , au moment de l’admission, on faisait une promesse, mais qui n’avait pas une force indissoluble.
Nous trouvons cependant, dans la vie de saint Pacôme , des détails assez précis sur la règle qu’il donna à ses disciples. « Le jeûne et le travail étaient proportionnés aux forces de chacun. Ils mangeaient en commun et en silence , ayant au réfectoire la tête couverte de leur capuchon, afin qu'ils ne pus-
raison on a nommé abbesses les supérieures des religieuses, abbayes les monastères.
Les abbayes ne sont pas seulement des asiles paternels pour les religieux qui les habitent, mais aussi pour les pauvres du dehors qui s’assemblent autour, dans l’espoir que la charité de l’abbaye allégera leur misère. Si les malheureux n’y trouvaient rien à gagner , ils iraient chercher leur subsistance ailleurs.
sent s’entrevoir. Ce capuchon était fait de grosse toiie ainsi que leur tunique, qui n’avait point de manches. Us se couvraient les épaules d’une peau de chèvre blanche, à laquelle ils donnaient le nom de rnélote. Ils communiaient régulièrement le premier et le dernier jour de la semaine. Les novices étaient sévèrement éprouvés avant de prendre l’habit : cérémonie qu’on regardait alors comme la profession monastique, et qui était suivie de l'émission des vœux. Saint Pacôme n’envoyait aux ordres aucun de ses religieux ; et ses monastères étaient souvent desservis par des prêtres du dehors. Il recevait toutefois les prêtres qui demandaient l'habit, et leur faisait exercer les fonctions du ministère. Tous travaillaient ; mais il y avait diverses espèces de travaux. Il n’y avait pas un seul moment qui ne fût occupé. On prenait un grand soin des malades; saint Pacôme les consolait et les servait lui-méme.
La loi du silence était si rigoureuse, que, quand un moine avait besoin de quelque chose , il ne pouvait la demander que par signe. Lorsqu’on allait d’un lieu en un autre, on méditait sur quelque passage de l’Écriture , et on psalmodiait meme en travaillant. Quand la mort enlevait un des frères, tous les autres sollicitaient la miséri-
corde divine en sa faveur : on offrait aussi le saint sacrifice de la messe pour le repos de son âme. Les personnes d'une santé faible n’étaient point exclues du monastère ; le saint abbé recevait tous ceux qui donnaient de vraies marques de vocation, et qui montraient un grand désir de marcher dans la voie des conseils évangéliques *.»
On conciliera aisément ces détails , particuliers à saint Pacôme , avec l’observation générale qui les précède.
Que conclure du tableau que nous avons tracé de la vie des premiers moines? Qu’une âme qui cherche Dieu dans la solitude , ne pense plus qu’aux choses célestes ; qu’elle oublie la terre où nul objet ne peut mériter ses affections ; qu'elle ne voit plus dans la mort que l’heureux moment où elle sera réunie au souverain bien, après lequel elle soupire ; mais qu’aussi les tentations nous suivent dans la retraite, et que la paix promise par le Sauveur se trouve parmi les tribulations, comme les roses parmi les épines. Dieu a seulement dit à ses serviteurs qu’il leur ferait tirer avantage de la tentation*. La suite de cette histoire, en déroulant les vicissitudes de l’état monastique, apprendra jusqu’à quel point les moines ont accompli les conditions auxquelles le ciel leur était offert.
1 Alban Butler, Vies des Saints, t. 4, p. 246.
2 1. Cor., c. x, v. 15.