SOEURS DE LA CHARITÉ D'ÉVRON
L’une des plus utiles associations que le dix-septième siècle ait fait éclore, est la congrégation des Sœurs de la Charité, établie, avant la révolution, à la Chapelle-au-Riboul, dans le Maine, et depuis à Évron. A cette époque mémorable où la piété se signalait avec tant de zèle , dans la capitale , par de grandes et nobles entreprises , une jeune et pauvre veuve fondait, dans un lieu ignoré, une congrégation qui a résisté également et à l'action corrosive des années, et à la tempête révolutionnaire.
La Chapellc-au-Riboul, diocèse du Mans, vit naître Perrinc Brunet (1654-1731$); elle était pauvre aux yeux du monde, mais riche aux yeux de Dieu, de vertu et d’une piété précoces. Elle eût vivement souhaité de se consacrer tout à fait au service de son divin Mattre; ses parents ne lui permirent pas d’exécuter cette résolution , et, tentés par les avantages de son union avec M. Tulard, qui était assez riche, ils le lui firent épouser malgré elle. La pratique des vertus chrétiennes sanctifia ce lien ; mais madama Tu-
lard étant devenue veuve à vingt-cinq ans , et se voyant sans enfants , sa première inclination pour le service du Seigneur reprit tout son ascendant. L’ignorance qui affligeait les campagnes, les besoins des pauvres et des malades touchaient de compassion madame Tulard; aussi se voua-t-elle sans réserve aux œuvres de miséricorde, secondée par de vertueuses filles qui entrèrent dans ses vues. Elle était encore dans l’âge de la jeunesse et de la dissipation , privée de ressources, environnée de contradictions et d’obstacles , lorsqu’elle jeta, en 1679 , les fondements d'une association pour l’instruction gratuite des jeunes filles et le soulagement des malheureux. Ses appuis se bornaient d’abord à quelques bons curés du voisinage ; trente ans après , en 1709 , l’examen des statuts de la congrégation et la conviction des grands biens qu’elle avait déjà produits , engagèrent Louis de la Vergnc de Tressan, évêque du Mans, à lui donner son approbation.
Voici en substance ce que portaient les
CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES DE FEMMES, ETC
statuts : Les Sœurs n’ont d’autre supérieur que l’évêque diocésain ; la supérieure générale , qui est élue pour trois ans , et dont les fonctions ne peuvent jamais s’étendre au delà de neuf, gouverne la congrégation; elle est assistée d’un conseil composé de cinq officières, qui résident auprès d'elle et qui sont nommées pour trois ans. Les Sœurs conservent la propriété des biens immeubles qui leur sont propres ; elles ne peuvent en disposer , à quelque titre que ce soit, au profit de la société : article qui avait pour résultat , comme pour but , de maintenir l’esprit de pauvreté qui est l’aine des associations religieuses. Néanmoins , la congrégation hérite des effets mobiliers de la Sœur décédée. Les Sœurs ne font point de vœux, ni de promesses annuelles ; elles promettent seulement, au moment de leur admission , obéissance à la supérieure générale et aux statuts, pour tout le temps qu’elles resteront dans la congrégation. Le noviciat dure cinq ans : après le temps convenable pour s’assurer de la vocation , et acquérir l’instruction nécessaire, les novices sont envoyées dans divers établissements , et rappelées ensuite au chef-lieu l’année qui précède leur admission. Les Sœurs élèvent gratuitement les jeunes filles pauvres dans les lieux où elles résident; mais elles instruisent aussi, moyennant une modique rétribution , les jeunes ülles de la classe aisée, et prennent des pensionnaires. Elles se chargent, en outre, du service des hôpitaux, du traitement des pauvres malades à domicile, et de la distribution des secours : pour cela , on donne aux novices quelques principes de médecine usuelle, et elles rendent, à cet égard, des services bien précieux dans l’état d’abandon où sont plusieurs campagnes.
L'institution , basée sur de si sages statuts, prospérait sous les yeux de madame Tulard , quand la fondatrice essuya deux
pertes qui eussent abattu une àmc moins forte et moins pleine de confiance en Dieu.
Les billets de banque , sous la régence , la ruinèrent; un incendie vint en outre consumer entièrement la maison chef-lieu. Ce double accident , au lieu de la décourager , donna une activité nouvelle à son zèle. Protégée par la Providence , secourue par des âmes charitables, elle reconstruisit sa maison , multiplia ses établissements. Une fille de Louis XIV, Marie- Anne de Bourbon, princesse douairière de Conti , qui connaissait et aimait la congrégation , lui obtint , en 1722, des lettres patentes du roi, qui furent enregistrées au parlement de Paris.
Madame Tulard jouit encore, pendant quelques années, de cette concession qui consolidait son ouvrago. Après avoir gouverné sa congrégation avec autant de bonté que de vigilance, durant cinquante- trois années , elle mourut âgée de quatre-vingt-un ans, regrettée de scs Filles et des pauvres.
Les Sœurs élevées à son école et héritières de son esprit, continuèrent leur bonne œuvre , en sorte que la mort de la fondatrice ne fut pas aussi funeste à l’association qu’on aurait pu le craindre. Le diocèse du Mans s’applaudisait de leurs services; chaque paroisse eût désiré d’en jouir ; la révolution trouva quatre vingt-neuf de leurs établissements en plcineactivité. Les revenus annuels de la maison chef-lieu , provenant de fonds de terre , fruit de fondations pieuses, et de rentes, soit sur le clergé, soit sur des particuliers, se montaient à six mille livres.
Revenus et établissements, la révolution dévora tout, en dispersant ces charitables institutrices de l’enfance, ces généreuses bienfaitrices du malheur, qu’on récompensait par la spoliation et l’exil, par l’emprisonnement et l'échafaud , car deux d’entre elles périrent révolutionnairement. Quelques-unes se réunirent à l’écart; bientôt, on renoua leur association d’une manière
CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES DE FEMMES
ostensible. Les désordres et les dilapidations commis dans les hôpitaux par les femmes à gages qu’on y avait placées , obligèrent de rappeler les Sœurs, à une époque même où le vertige du crime dominait encore ; et ces Filles utiles , recueillant les débris échappés à la cupidité, rétablirent l’ordre et l’économie , et payèrent par de nouveaux bienfaits l'injustice de leurs persécuteurs.
Sous le gouvernement consulaire, on manifesta le désir de faire oublier le passé. L'administrateur de la Mayenne, M. Harmand , avait entendu parler des Sœurs de la Chapelle et du bien qu’elles produisaient dans la province; c’en fut assez pour qu’il les autorisât à se réunir ; la maison de la Chapelle- au -Riboul ne paraissant ni assez vaste ni assez commode, il leur assigna la maison conventuelle des Bénédictins d’Évron , qui offrait plus de ressources pour être le chef-lieu et le noviciat. La supépérieure générale avait passé presque tout le temps de la révolution dans sa famille ; elle en sortit pour réunir celles de ses Filles qui avaient survécu à la tempête, et, en décembre 1803 , elle alla s’établir à Évron , avec sesofïicières et quelques autres Sœurs.
Cent quarante sujets composaient alors la congrégation ; les établissements , épargnés par les destructeurs , furent remis en activité; on fit des fondations nouvelles, le noviciat se remplit; en quelques années les cfTorts d'une piété ardente et d'un zèle supérieur aux obstacles, rendirent la congrégation florissante. Il est malheureux, seulement, qu’au chapitre général des associations de Sœurs de la Charité, convoquées à Paris en novembre 1807, les Sœurs d’Évron aient été oubliées, et n’aient , par conséquent, participé en rien aux secours qui furent distribués alors à ces associations.
Mais un décret, rendu à Bayonne en 1808.
leur accorda l'abbaye d’Évron , dont elles jouissaient; un autre décret, rendu à Fon-
tainebleau en 1810, approuva leurs statuts.
Ce sont les mêmes que nous avons fait connaître. La congrégation continue d’étre sous l’autorité de l’évêque diocésain , qui délègue ordinairement à sa place un des vicaires généraux ou un ecclésiastique en dignité. Le règlement ressemble , à peu de chose près , à celui des communautés religieuses ou associations de charité. Le temps se partage chaque jour entre la méditation, l’étude pour les novices, le travail des mains, le silence, la prière et les lectures de piété. L’office de la Sainte -Vierge et les psaumes de la Pénitence ne se disent que les dimanches et fêtes.
A peine conçoit-on que, réédifiéeen 1803, cette congrégation ait pu, en 1808, compter déjà quatre-vingt-un établissements ; aujourd'hui elle en compte cent soixante-quatorze, sans y comprendre la maison d’Évron.
I)e ce nombre , il y en a cent soixante-huit dans le diocèse du Mans , cinq dans le diocèse de Sécz, un dans celui de Rennes, et un dans le diocèse d'Angers. Parmi ces établissements, il y a vingt -cinq hôpitaux, possédant chacun une pharmacie; le plus considérable est l'hôpital général du Mans.
Les autres établissements sont consacrésaux écoles de charité et aux secours à domicile:
presque partout il y a une petite pharmacie.
Il se forme souvent de nouvelles fondations, tant on sent la nécessité de l’instruction chrétienne et de la charité religieuse. La supérieure ne peut suffire aux demandes qu’on lui adresse, quoique le nombre des sœurs soit aujourd'hui de sept cent onze, y compris les novices elles postulantes; mais, quand elle y accède, la reconnaissance des communes qui obtiennent des religieuses d’Évron , éclate dans la manière dont elles s’cmprcssenldclcsétablir. Ainsi, lorsqu’une nouvelle maison seforma, en 1823, àChantenay dans la Sarthe, les habitants rivali-
FORMÉES EN FRANCE DEPUIS LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
sèrenl tous {le zèle pour faire face aux frais «l'achat et de réparation ;ceux qui n'avaient rien à ofTrir travaillèrent de leurs mains , d’autres apportaient des matériaux. Et l’on dira encore que les établissements religieux sont réprouvés par l'opinion publique !
La maison chef-lieu d’Évron est dans l’état le plus satisfaisant. C’estlàque, au mois de juillet de chaque année, les Sœurs se réunissent alternativement pour se renouveler dans l’esprit de leur vocation, élire la supérieure et les ofïicières générales quand il en est besoin, et puiser, dans les exercices spirituels d’une retraite de huit jours , les forces qui leur sont nécessaires. C’est là que les Sœurs âgées et infirmes viennent se pré-
parer à la mort; c’est là aussi qu'est établi le noviciat , espoir de l’avenir et destiné à réparer les pertes : il se compose de soixantedix personnes , le local ne permettant pas d’en réunir un plus grand nombre. La maison contient cnûn un pensionnat, deux écoles pour les enfants, et une pharmacie, le tout tenu dans le meilleur ordre. Pourtant le revenu de la congrégation se borne au produit annuel de douze arpents renfermés dans l’enclos, et il faut que cent cinquante personnes trouvent à subsister avec ces faibles ressources. L'administration locale les a plusieurs fois augmentées en accordant des secours; aura-t-elle aujourd’hui la même bienveillance?