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FILLES DE LA SAGESSE

Ce que saint Vincent de Paul avait fait au dix-septième siècle, un saint prêtre, Louis- Marie Grigniou (voyez p. 302), dit de Monforl, du lieu de sa naissance, tenta de le faire au dix -huitième. Ce fondateur n’atteignit pas sans doute à l'éclatante célébrité qui s’attache au nom de saint Vincent de Paul ; mais , comme ce dernier , animé de l’esprit de Dieu, il établit deux congrégations qui devaient réaliser le bien qu'il avait médité , ou plutôt perpétuer celui qu’il n’avait cessé de faire.

C’est une chose digne de remarque que cette institution simultanée d'une congrégation de missionnaires , c’cst-à-dirc d’hommes destinés «à porter dans les esprits la lumière évangélique, et d’une congrégation de Filles charitables, dont le but est de consoler et de guérir les membres souffrants de Jésus -Christ. 11 y avait donc, dans la pensée des deux fondateurs , une relation bien intime entre les maladies de l'âme et les infirmités du corps, puisque leur prévoyance les avait à la fois pour objet; et

nous devons faire remarquer qu’elle n’a échappé à aucun de ces hommes que Dieu a appelés à l'honneur de fonder des instituts religieux. Voyez les saintes Filles répandues dans nos campagnes : d’une main elles calment une souffrance, de l’autre elles tiennent ouvert le livre où les enfants viennent apprendre les éléments de leur foi.

Grignion naquit à Monfort, près de Rennes, d’une famille honorable. Son enfance, sanctifiée par une piété précoce , faisait présager qu’en entrant au séminaire de Saint- Sulpicc, alors dirigé par le vénérable Trouson, il y puiserait ce véritable esprit sacerdotal que les directeurs de cette savante école tiennent comme en dépôt. Grignion s’était voué aux missions; accompagné de quelques prêtres qui avaient embrassé le même ministère , il parcourut avec succès la Bretagne, le pays d’Aunis et le Poitou.

C’est dans cette province qu’il rencontra mademoiselle Trichct (1739) , pieuse fille , enflammée d’un tel amour pour les pauvres qu’elle s’était consacrée à les servir dans

CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES DE FEMMES, ETC

l’hôpital de Poitiers, où elle était logée, nourrie et vêtue comme eux. Ce dévouement frappa le missionnaire ; il la rendait digne d’être associée à l’œuvre que le saint prêtre méditait; seulement il fallait que l’abnégation de mademoiselle Trichet subit l’épreuve de l’expérience , et que le temps fortifiâtsa vocation. Grignions’éloigna donc, et ce n’est qu’après dix années d’intervalle que, retournant à Poitiers, et reconnaissantdans la sainte fille les dispositions qu'il désirait , il lui communiqua son projet et l'engagea à concourir à l'établissement d'une congrégation de Filles qui se proposeraient le soin des pauvres et des malades. Marie- Louise de Jésus (c’est le nom que son directeur fit prendre à mademoiselle Trichet) eut à combattre, dans cette conjoncture décisive, et les résistances de sa famille, et celles de l’évéquc lui-méme, qui ne pouvait priver son diocèse du touchant spectacle de ses vertus. Elle l’emporta néanmoins; heureuse de céder aux désirs de son saint instituteur, elle alla d’abord à la Rochelle, où l’on chercha aussi à la retenir, puis à Saint-Laurent-sur-Sèvrc, ville peu importante du même diocèse , qui devint bientôt le chef-lieu de la congrégation nouvelle, llélas! lorsqu’elle y arriva, Grignion n’existait plus. Consumé de travaux , il n’eut pas le temps de voir se consolider l’œuvre dont il avait conçu le plan et rédigé les statuts.

Mais ses instructions, déposées dans l'esprit de sa pieuse coopératrice, lui survivaient. Marie-Louise de Jésus, les mettant en pratique, vit son association prospérer. Sans sortir du cercle qui avait servi de

1 C’est à cause de René Mulot que ces missionnaires ont été désignés , dans quelques écrits, sous le nom de Mulvtins. Le peuple et les honnêtes gens ignorent l’usage de cette dénomination, dont les révolutionnaires du pays avaient voulu faire un sobriquet , en haine de

théâtre aux missions du fondateur, elle établit en personne, dans le cours de trente années , plus de vingt maisons de Filles de la Sagesse.

La mort de Grignion n’avait pas non plus fait cesser les missions. René Mulot, prêtre, né à Fontcnai- le -Comte, au diocèse de la Rochelle, et qui s’était attaché au fondateur depuis quelques années, lui succéda. D’un tempérament faible et. d’un caractère timide, René 3fulot ne se croyait pas propre à devenir missionnaire, avant d’avoir connu Grignion ; mais , subjugué par le respect et la confiance qu’il lui inspira , le jeune prêtre se décida à participer à ses travaux, et il le fit avec succès. C’est sous lui que les deux congrégations des Missionnaires du Saint- Esprit 1 et des Filles de la Sagesse acquirent une véritable consistance; René Mulot était à la fois supérieur de ces deux congrégations , tout comme, dans les règlements de saint Vincent de Paul, le supérieur des Prêtres de la Mission l’est aussi des Sœurs de la Charité. Les deux familles élevées par Grignion l’avaient été sur le même modèle et dans le même esprit que celles de saint Vincent. La seule différence qui existât entre elles, c’est que, le chef-lieu des unes étant fixé dans la capitale, elles avaient des chances prochaines de multiplication; au lieu que, le chef- lieu des autres étant fixé à Saint-Laurent-sur-Sèvre, ville petite et peu connue, l’obscurité du chef-lieu devait empêcher qu’elles ne se multipliassent avec rapidité. Grignion avait cru, sans doute, que l’esprit de ses disciples se conserverait mieux dans une humble et paisible retraite :

la religion et de ses ministres. Les missionnaires n’ont pas d’autre nom que celui de Missionnaires du Saint- Esprit. Il ne faut pourtant pas les confondre avec les prêtres du séminaire du Saint-Esprit, dont nous avons parlé page 298.

CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES I)E FEMMES

mais Dieu, qui voulait manifester les mérites de son serviteur, ne permit pas que l'éloignement du chef-lieu nuisit à la propagation des Filles de la Sagesse. Cette congrégation, du moins, franchit bientôt les limites de la province où elle semblait circonscrite. Dès 1728, René Mulot obtint un bref de Denoit XIII , et en 1732 le ministre Maurepas écrivit , au nom du roi , aux intendants de Poitiers et de la Rochelle , pour les engager à protéger ces établissements.

Mulot, après trente -six ans de travaux, mourut à Qucstemberg, au diocèse de Vannes, où il donnait une mission, en 1749; les missionnaires rapportèrent son cœur à Saint -Laurent, et il fut déposé dans le mur de la chapelle des Sœurs.

M. Audubon, troisièmesuperieur, mourut en 1753. Il fut suivi, l’an 1759, par Marie- Louise de Jésus, enlevée aux Filles de la Sagesse , le même mois , le même jour du mois et de la semaine que le vénérable Grignion. On plaça leurs tombeaux à côté l’un de l'autre; la piété des habitants se plaisait à les visiter ; quoique situés presque au centre de la Vendée, ils n’ont point souffert du tumulte des guerres et des ravages dont ce pays a été le théâtre.

Sous la direction deM. Besnard, qui gouverna lesdeuxétablissemcntsjusqu’cn 1788, époque de sa mort, le gouvernement s’intéressa aux progrès de la congrégation des Filles de la Sagesse. Le bien que faisaient ces Sœurs avait frappé M. Berlin , évêque de Vannes; or, ce prélat avait un frère ministre, qu’il sollicita en leur' faveur, et Louis XV accorda, au mois de mars 1773, des lettres patentes, enregistrées au parlement de Paris le 11 août suivant, qui reconnurent les deux congrégations sous les noms de Missionnaires du Saint-Esprit et de Filles de la Sagesse. Celles-ci comptaient déjà plus de cinquante établissements. Les Missionnaires, l>eaucoup moins nombreux,

donnaient pourtant des missions fréquentes dans les campagnes et les villes voisines.

M. Micquignon , successeur de M. Besnard, exerça pendant bien peu de temps les fonctions de supérieur, puisqu'il mourut au commencement de 1792. Il fut remplacé par M. René Supiot , natif d’Ancenis.

La révolution avait éclaté avec toutes ses horreurs; la Vendée lui résistait avec tout l’héroïsme et l’éclat de la fidélité. Dieu et le roi ! c’était la devise de ces Vendéens, dont les Missionnaires du Saint-Esprit avaient peut-être, par leurs exhortations, préparé la conviction, maintenu la loyauté, affermi le courage. Deux incendies ruinèrent alors la maison des Missionnaires et celle des Filles de la Sagesse : les uns et les autres furent contraints de se disperser. Néanmoins, leur supérieur, bravant le sort que subirent tant d’autres prêtres de ces contrées , resta caché dans les environs. Les Bleus ne purent l'atteindre, et s'ils le virent une fois, ce fut après une défaite : l'homme de Dieu s'interposa entre les républicains vaincus et les Vendéens victorieux, qui, irrités des cruautés qu’on exerçait envers leurs prisonniers, voulaient fusiller par représailles ceux qu'ils venaient de faire. René Supiot, presque seul grand vicaire de 31. de Couci dans celte partie du diocèse, dirigeait le clergé catholique.

Après la tempête, il recueillit à Saint - Laurent-sur-Sèvre, naguère théâtre de la guerre, les débris des deux congrégations.

Deux Missionnaires avaient péri à la Rochelle , martyrs de la foi : les autres, restés fidèles à leurs engagements , se réunirent à lui , et reçurent de Pie VI un bref honorable. Les Sœurs, profitant aussi du calme renaissant, rentrèrent dans leur vocation.

L'amas de ruines , cause par un double incendie, fut déblayé : les deux maisons reparurent : on rouvrit le noviciat des Sœurs; bientôt elles curent renoué la chaîne de ces

FORMÉES EN FRANCE DEPUIS LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

Donnes œuvres, quelles avaient longtemps exercées avec tant üe zèle et de succès. Expulsées naguère des hôpitaux de la marine à Brest, elles s'y virent rappelées avec honneur : on était trop heureux , dans un moment où la multitude des malades et des blessés réclamait plus de soins, de recourir à la charité de ces pieuses filles, et les ennemis de la religion, obéissant à la nécessité , leur rendaient hommage en leur laissant pratiquer leurs règles et leurs exercices. Le courage des Sœurs était alors soutenu, et leur zèle dirigé en secret , par M. Duchesne, missionnaire , qui s’est trouvé depuis à la tête des deux congrégations.

En 1802, on invita les Filles de la Sagesse à se charger aussi des hôpitaux de la marine à Toulon. Elles demandèrent d'abord la renonciatioa écrite de la supérieure générale des Sœurs de la Charité, ce qui est demeuré leur usage constant en pareille conjoncture; quinze d’entre elles partirent ensuite pour Toulon , sous la conduite de M. Duchcsne.

Mais le besoin qu’on avait d’elles leur fit obtenir une autorisation plus ouverte; leur noviciat put fournir de nouveaux sujets; on envoya de Saint- Laurent à Brest, quinze Sœurs destinées à remplacer celles qui s’étaient rendues à Toulon. Dans celte dernière ville, dont les hôpitaux furent tous confiés aux Filles de la Sagesse, non-seulement elles accomplirent leur mission auprès des malades , mais elles relevèrent le courage des catholiques qu’avait opprimés le régime révolutionnaire. On les appela depuis dans les hôpitaux de Boulogne, de Cherbourg, de Nantes et d’Anvers, et elles ne quittèrent ce dernier que lorsque la Belgique fut enlevée à la France.

René Supiot, parvenu à l'âge de soixantedix-neuf ans , et voyant que ses infirmités enchaînaient son active sollicitude, se démit en 1810 des fonctions de supérieur général des Filles de la Sagesse; Yves-François

Duchcsne, ce missionnaire si utile aux Sœurs à Brest et à Toulon , fut élu en sa place.

Mais ce n’est qu’en 1817 ,ct par l’effet d’une seconde démission de René Supiot, que M. Duchcsne , à sa qualité de supérieur des Filles de la Sagesse put ajouter celle de supérieur des Missionnaires du Saint- Esprit.

A celte dernière époque , les deux congrégations se sont trouvées , comme autrefois , et conformément à leurs statuts, réunies sous le môme chef. M. Duchesnc , né en Bretagne , et neveu , par sa mère , de Jean- Olivier Briand, évêque de Québec, avait dù rejoindre sou oncle dans le Canada; n’ayant pu exécuter ce dessein , il était entré chez les Missionnaires du Saint -Esprit, où son zèle et son activité l'avaient bientôt fait distinguer.

Les deux congrégations continuent aujourd’hui à opérer beaucoup de bien. Dès que les Missionnaires curent repris les fonctions pour lesquelles ils avaient été institués, ils se répandirent dans les campagnes qui environnent Saint-Laurent pour y propager l’instruction, et leurs missions obtinrent des succès. Leur coutume annuelle est dedonner, au commencement de septembre, une retraite aux Filles de la Sagesse; ils en ont ouvert aussi pour des prêtres venus de différentes parties des diocèses voisins de la Rochelle, de Poitiers, de Nantes et d’Angers, dontSainl-Laurenl se trouve être comme le centre naturel. Ces prêtres ne se voyaient pas sans intérêt, après tant d’épreuves, réunis près du tombeau du vénérable fondateur, pour s’animer mutuellement à la piété ; ils espéraient alors des jours plus heureux sous la protection du fils aîné de l’Église. Depuis, hélas!... Mais la liberté, si on la laissait aux catholiques, pourrait encore plus , dans l’intérêt de la religion , que la sollicitude du pouvoir.

Les Filles de la Sagesse , au nombre de neuf cents ou mille environ , sont réparties

CONGRÉGATIONS RELIGIEUSES DE FEMMES, ETC

inaintcnantcnunecentained’établissemenls de toul genre, hôpitaux maritimes, militaires et civils , maisons pour la visite des malades, et d’où elles portent des secours à domicile, communautés, pensionnats aux prix les plus modiques, écoles gratuites, etc. Le Poitou, l’Aunis, l’Angoumois, la Provence , la Bretagne, possèdent de leurs maisons. En Bretagne surtout, ces charitables Sœurs prouvent bien qu'aucun genre de bonues œuvres ne leur est étranger; plusieurs d’entre elles, qui se sont formées pour l’instruction des sourds-muets , et ont appris la langue des signes , gouvernent la Chartreuse auprès d’Auray, qu’on leur a confiée; elles administrent la maison, élèvent, suivant la méthode de l’abbé Sicard, les enfants qu’on leur envoie des diverses

parties de la province, et entretiennent de plus un pensionnat de jeunes personnes. Le noviciat de Saint -Laurent- sur- Sèvre est aujourd’hui considérable; il fournit, chaque année , de quarante à cinquante Sœurs pour remplir les places vacantes dans les anciens établissements, ou bien pour en prendre de nouveaux. Les Fillesde la Sagesse sont, après les Sœurs de la Charité, l’institution de ce genre la plus répandue et la plus nombreuse : , de l’Ouest et du Midi elles se sont avancées jusqu’aux portes de la capitale , puisqu'elles ont des maisons à Versailles , à Montmorency, etc. On s'étonne qu’elles n’en aient pas encore dans Paris même où elles pourraient rivaliser avec les Filles de Saint-Vincent de Paul, leurs aînées, pour le soulagement de l'humanité et l’honneur de la religion.

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