CHAPITRE X
TATIEN BduÉTIOOE.— LES ENCBATITBl.
Ce qui montre bien que l'ordre d'idées qui entraîna Marcion, Apelle, Lucain, sortait de la situation théologique par une sorte de nécessité, c'est qu'on vit des fidèles de toute provenance verser du même côté sans que leurs antécédents pussent le faire prévoir. Tel fut, en particulier, le sort qui était réservé au disciple du tolérant Justin, à l'apologiste qui avait vingt fois Joué sa vie pour sa foi, à Tatien *. A une date qu'on ne peut fixer avec précision, Tatien, qui au fond était toujours Assyrien de cœur et qui préférait beaucoup l'Orient k Rome, retourna dans son Adiabène', où le nombre des juifs et des chrétiens
4. Voir ci-dessus, p. 403 et suiv. Il est remarquable que Dk.j — — 1 f^^ diacjpig de Tatien orthodoxe, combattit ensuite, és dans les mâmes erreurs, HarcioD, Apelle, Tatien ique. Eusèbe, V, et). 13.
, Hœr-, xLvi, 1.
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était considérable. Là, sa doctrine s'altéra de plus en plus. Détaché de toutes les Églises, il resta dans son pays ce qu'il était déjà en Italie, une sorte de chrétien solitaire, n'appartenant à aucune secte, bien que se rapprochant des montanistes par l'ascétisme, des marcionites par la doctrine et l'exégèse. Son ardeur pour le travail était prodigieuse; sa tête ardente ne pouvait se reposer; la Bible, qu'il Usait sans cesse, lui inspirait les idées les plus contradictoires; il écrivait à ce sujet des livres sans fin. Après avoir été, dans son apologie, l'admirateur fanatique des Hébreux contre les Grecs, il tomba dans l'extrême opposé. L'exagération des idées de saint Paul, qui avait conduit Marcion à maudire la Bible juive, amena Tatien à sacrifier entièrement l'Ancien Testament au Nouveau. Comme Apelle et la plupart des gnostiques, Tatien admit un Dieu créateur subordonné au Dieu suprême. Dans l'acte de la création, en prononçant des phrases comme celleci : « Que la lumière soit ! » le créateur, selon lui, procéda, non par commandement, mais par voie de prière*. La Loi fut l'œuvre du Dieu créateur; seul, l'Évangile fut l'œuvre du Dieu suprême. Un besoin exagéré de perfection morale faisait que^
4. Glém. d'Alex.) Eclogœ ex script, proph., 38 ; Origène^ De arat., 24.
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après avoir repoussé comme impure l'antiquité hellénique, Tatien repoussait de même l'antiquité biblique. De là une exégèse et une critique peu différentes de celles des marcionites ^ Ses Problèmes ', comme les Antithèses de Marcion et les Syllogismes d'Apelle, avaient sans doute pour objet de prouver les inconséquences de l'ancienne loi et la supériorité de la nouvelle. Il y présentait, avec un bon sens assez lucide, les objections qu*on peut faire contre la Bible, en se plaçant sur ie terrain de la raison. L'exégèse rationaliste des temps modernes trouve ainsi ses ancêtres dans l'école d'Apelie et de Tatien. Malgré son injustice pour la Loi et les prophètes, cette école était certainement, en exégèse, plus sensée que les docteurs orthodoxes, avec leurs interprétations allégoriques et typiques tout à fait arbitraires.
La pensée qui domina Tatien, dans la composition de son célèbre Diatessaron *, ne pouvait non plus lui valoir l'approbation des orthodoxes. La discordance des Évangiles ie choquait. Soucieux avant tout d'écarter les objections de la raison, il retrancha du même coup ce qui servait ie plus à l'édification.
I. Clém. d'Alex., EcL,$ 38 etsuiv.; Slrom., III, xii» 8î; Origône, Deorat.^ c. 24; Harnack, Apelles, p. 89, 90. t. npc&ii^«ra. Rhodon, dans Eus., V, xni, 8. 4. Voir l'Église chrétienne, p. 503, 504
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Tout ce qui, aans la vie de Jésus, rapprochait trop, selon lui, le dieu de Thomme fut sacrifié sans pitié. Quelque commode que fût cette tentative de fusion des Évangiles, on y renonça, et les exemplaires du Dia-tessaron furent violemment détruits*. Le principal adversaire de Tatien, dans cette dernière période de sa vie , fut son ancien élève Rhodon '« Reprenant un à un les Problèmes de Tatien, ce présomptueux exégète se fit fort de répondre à toutes les objections que son maître avait soulevées. Il écrivit aussi un Commentaire sur l'œuvre de six jours*. Sans doute si nous avions le livre que Rhodon composa sur tant de délicates questions, nous verrions qu'il fut moins sage qu'Apelle et que Tatien ; ceux-ci avouaient prudemment ne pas savoir les résoudre,
La foi de Tatien variait comme son exégèse. Le gnosticisme, à demi vaincu en Occident, florissait encore en Orient. Combinant ensemble Valentin, Saturnin, Marcion, le disciple de saint Justin, oublieux de son maître, tomba dans les rêveries qu'il avait
4. V. l'Église chréiiefine, p. 503, 504. On croit que le Dia^ tessaron de Tatien se retrouve en giande partie dans un commentaire de saint Éphrem conservé en arménien. Mœsinger Evang. concard. expositio, Venise (Saint-Lazare}, 4876; Harnaclc, Zeil* schriftf'àr K, G., IV (4884), p. 474 et suiv.
J. Eus., V, XIII, 4, 8; saint Jér., De viris ilL, 37.