Ù y.fltpà Tx; fMtpTuptoç. Eus., T, I
[An 1771 MARC-AURÈLB. 319
Tespérance de la béatitude promise, Famour du Christ, l'esprit venant du Père S rendaient tout léger aux confesseurs. Les apostats, au contraire, paraissaient déchirés de remords. C'était surtout dans les trajets de la prison au tribunal que se voyait bien la différence. Les confesseurs s'avançaient d'un air tranquille et radieux; une sorte de majesté douce et de grâce éclatait sur leur visage. Leurs chaînes semblaient la parure de fiancées ornées de tous leurs atours ; les chrétiens croyaient sentir autour d'eux ce qu'ils appelaient <c le parfum de Christ * » ; quelquesuns prétendaient même qu'une odeur exquise s'exhalait de leur corps. Bien différents étaient les pauvres r^égats. Honteux et la tête basse, sans beauté, sans dignité, ils marchaient comme des condamnés vulgaires ; les païens mêmes les traitaient de lâches et d'ignobles, de meurtriers convaincus par leur propre dire ; le beau nom de chrétien, qui rendait si fiers ceux qui le payaient de leur vie, ne leur appartenait plus. Cette différence d'allure faisait la plus forte impression. Aussi voyait-on souvent les chrétiens qu'on arrêtait s'arranger de manière à confesser dé prime abord, afin de s'ôter ensuite toute possibilité de retour.
4 . T^ 'HviSpA T^ saTfc»tfv. Eus., /. c. Se rappeler le montanisroe. t. Comp« II Cor., ii, 44-46, W^noU wtùiia «oja^.
320 ORIGINES DU CHRISTIANI3HE. (An 177]
La gr&ce étail parfois indulgente pour ces maltieureux, qui expiaient si chèrement un moment de surprise. Une pauvre Syrienne, de comptexion fragile, originaire de Byblos, en Phénicie, avait renié le nom de Christ. Elle fut mise de nouveau & la question ; on espérait tirer de sa faiblesse et de sa timidité un aveu des monstruosités secrètes qu'on reprochait aux chrétiens. Elle revint en quelque sorte & elle-mfimc sur le chevalet, et, comme sortant d'un profond sommeil, elle nia énergiquement toutes les assertions calomniatrices : « Comment voulez-vous, dit-elle, que des gens à qui il n'est pas permis de majiger le sang des bêtes' mangent des enfants?» A partir de ce moment, elle s'avoua chrétienne et suivit le sort des autres martyrs.
Le jour de gloire vint enfin pour une partie de ces combattants émérites, qui fondaient par leur fui la foi de l'avenir. Le légat fit donner exprès une de ces fêtes hideuses, consistant en exhibitions de supplices et en combats de bêtes qui, en dépit du plus humain des empereurs, étaient plus en vogue que jamais*. Ces horribles spectacles revenaient à des
t. y.SainlPaul.p. 9J.
t. V. l'Antechriil, p. 163 et buIt. ; Tertullien, Atl Scap., i; liii'inn Peregr., îi; Ltictiu, 54; Comp. Pià\o^, In Flaccum,
— Plebi ad pœnam donaltu ett. Lamprido, Comm., 7.
ipectaculwn lupplicii twitri. Quint., Declam., IX, 6. —
[An 177] MARC-AURÈLB. 381
dates réglées ; mais il n*était pas rare qu'on fit des exécutions extraordinaires, quand on avait des bêtes à montrer au peuple et des malheureux à leur livrer*. La Tête se donna probablement dans l'amphithéâtre municipal de la ville de Lyon, c*est-à-dire de la colonie qui s'étageait sur les pentes de Fourvières. Cet amphithéâtre était, à ce qu'il semble, situé au pied de la colline, vers la place actuelle de Saint-Jean, devant la cathédrale; la rue Tramassac en devait marquer à peu près le grand axe*. On a pu croire
Ad spectaculum sanctorum. Actes de saint Mammaire, dans Mabillon, Analecla, p. 478 (nova edit.).
1. J^arL Polyc, 12; Actes des saints Taraque, Probe et An* dronic, 10 (Ruinart, p. 444 et suiv.).
2. L'existence de cet amphithéâtre est admise plus ou moins expressément par le P. Menestrier, Histoire consulaire, p. 16, 99, 100; Artaud, Lyon souterrain, p. 181-182 ; Chenavard, Lyon antique restauré, p. 14 et pi. i; Monfalcon, Lugd, hist, monum., 1, plan de Lyon antique. Cf. Raverat, Fourvière, Ainay et Sainl- Sebastien (Lyon, 1880); Revue critique, 12 juillet 1879; Journal des Savants, juillet 1881. Quelques-uns veulent que Tamphi' théâtre où souffrirent les martyrs de Tan 177 ait été si lue aux Minimes (c'est Topioion ecclésiastique : de Marca, Dissert, très, édit. Baluze, Pa.is, 1669, p. 219; Meynis, les Grands souvenirs de VÉgl. de Lyon, 1872, p. 41 et suiv.; cf. J.-A.-F. Ozanam, ÉtabL du christ, à Lyon, 1829, p. 33, 237; É. Pélagaud, dans Lyon-Revue, nov. 1880); mais la grande majorité des antiquaires considère la construction d'apparence circulaire qui se voit en cet endroit comme un théâtre. Spon, p. 50; Artaud, Chenavard, Monfalcon, L c. Quant à l'amphithéâtre qu'on a supposé avoir existé à Tancien Jardin des Plantes, voir ci-après, p. 331-332,
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C[u*il avait été achevé cinq ans auparavant*. Une foule exaspérée couvrait les gradins et appelait les chrétiens à grands cris. Maturus, Sanctus, Blandine et Attale furent choisis pour cette journée. Ils en firent tous les frais; il n'y eut, ce jour-là, aucun de ces spectacles de gladiateurs dont la variété avait tant d'attrait pour le peuple.
Maturus et Sanctus traversèrent de nouveau dans l'amphithéâtre toute la série des supplices, comme s'ils n'avaient auparavant rien souffert. On les comparait aux athlètes qui, après avoir vaincu dans plusieurs combats partiels, étaient réservés pour une der-
nole. Si l'on tient k conserver quelque vérité à l'assertion de Grégoire de Tours {De glor. mart,, c. 49), plaçant le martyre à Ainai (Alhanacum), on peut observer que, d'après une découverte de M. Guigue [Revue cril., 1. c. ; Raverat, ouvr. cité, p. 47 et suiv.)) la colline de saint Irénée s'est appelée Podium Aihor nacense ; mais il est difûcile qu'un fait qui se serait passé à l'amphithéâtre de la place Saint-Jean, dans le vieux Lugdunum, ait été rapporté à une localité, distincte de Lyon. Aux Minimes, Texpression se justifierait; mais on peut expliquer autrement l'expression martyres athanacenses, V. ci-après, p. 338, note 3. 4. On rapporte, en effet, à cet amphithéâtre une inscription donnée par Spon (p. 32, réimpr.) et Menestrier, p. 16 (de Boissieu, p. 529), qui en Gxerait la dédicace aux consulats d'Orûtus et de Maximus, en 472. Mais il n'est nullement probable que cette inscription soit relative à l'amphithéâtre. M. Guigue (préf. à la Monogr, de la cathédr. de Lyon, par Bégulc, p. 5-6) montre que les matériaux de la cathédrale vinrent du forum do Trajan, sur la hauteur de Fourvières.
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nière lutte, laquelle conférait la couronne définitives Les instruments de ces tortures étaient comme échelonnés le long de la spinay et faisaient de l'arène une image du Tartare*. Rien ne fut épargné aux victimes. On débuta, selon l'usage, par une procession hideuse % où les condamnés, défilant nus devant l'escouade des belluaires, recevaient de chacun d'eux sur le dos d* affreux coups de fouet. Puis on lâcha les bêtes ; c'était le moment le plus émouvant de la journée. Les bêtes ne dévoraient pas tout de suite les victimes ; ils les mordaient, les traînaient ; leurs dents s'enfonçaient dans les chairs nues, y laissaient des traces sanglantes. A ce moment, les spectateurs devenaient fous de plaisir. Les interpellations s'entrecroisaient sur les gradins de l'amphithéâtre. Ce qui faisait, en effet, l'intérêt du spectacle antique, c'est que le public y intervenait. Comme dans les combats de taureaux en Espagne, l'assistance commandait, réglait les incidents, jugeait des coups, décidait de la mort ou de la vie. L'exaspération contre les chrétiens était telle, qu'on réclamait contre eux les sup-
4. Cf. Lettre, § 42 ; Lucien, Hermotime, 40; Gruter, hacr., p. 3U. Voir ci-dessus, p. 307, la note sur xX^poç.
8. Lettre, §§ 51 , 54, 55, 56. Vair Y Antéchrist, p. \ 63 et suiv.
3. C'est le sens de ^leÇc^ot;, § 38 ; cf. § 43. Comparez les Actes des martyre d'Afrique, § 48; Lucien, Tçxarin, M\ Quintitieo, Dedam., ix, 6; Maniai, Despect.j iv [traUucta est gyris).
3U ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An ITT]
plices les plus terribles. La chaise de fer rougie au feu était peut-être ce que l'art du bourreau avait créé de plus infernal ; Maturus et Sanctus y furent assis. Une repoussante odeur de chair rôtie remplit l'amphithéâtre et ne fit qu'enivrer ces furieux. La fermeté des deux martyrs était admirable. On ne put tirer de Sanctus qu'un seul mot, tonjours le même : « Je suis chrétien. » Les deux martyrs semblaient ne pouvoir mourir; les bêles, d'un autre côté, paraissaient les éviter; on fut obligé, pour en finir, de leur donner le coup de grîLce, comme on faisait pour les bestiaires et les gladiateurs.
Blandine, pendant tout ce temps, était suspendue à UD poteau et exposée aux bêtes, qu'on excitait ^ la dévorer. Elle ne cessait de prier, les yeux élevés au ciel. Aucune bête, ce jour -là, ne voulut d'elle. Ce pauvre petit corps nu, exposé h. des milliers de spectateurs, dont la curiosité n'était retenue que par l'étroite ceinture que la loi voulait qu'on laissât aux actrices et aux condamnées', n'excita, paraît-il, chez les assistants aucune pitié ; mais il prit pour les autres martyrs une signification mystique. Le poteau de Blandine leur parut la croix de lésus ; le corps
■ Comparez les AcI'-s de 9?iiilo Tlioclo (Le Blant, dans M»vde l'Associât, des études grecque*, 4877, p. 163, !)68,
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de leur amie, éclatant par sa blancheur à Tautre extrémité de Tamphithéâlre, leur rappela celui du Christ crucifié. La joie de voir ainsi Tîmage du doux agneau de Dieu les rendait insensibles. Blandine, à partir de ce moment, fut Jésus pour eux. Dans les moments d'atroces souffrances, un regard jeté vers leur sœur en croix les remplissait de joie et d'ardeur.
Attale était connu de toute la ville ; aussi la foule l'appela-t-elle à grands cris. On lui fit faire le tour de l'amphithéâtre précédé d'une tablette sur laquelle était écrit en latin : hic est attalus christianus. Il marchait d'un pas ferme, avec le calme d'une conscience assurée. Le peuple demanda pour lui les plus cruels supplices. Mais le légat impérial, ayant appris qu*îl était citoyen romain, fit tout arrêter, et ordonna de le ramener à la prison. Ainsi finit la journée. Blandine, attachée à son poteau, attendait toujours vainement la dent de quelque bête. On la détacha et on la ramena au dépôt, pour qu'elle servît une autre fois au divertissement du peuple.
Le cas d' Attale n'était point isole; le nombre des accusés croissait chaque jour. Le légat se crut obligé d'écrire à l'empereur, qui, vers le milieu de l'an 177, était, ce semole, à Rome*. Il fallut des semaines pour attendre la réponse. Durant cet inter-
^. Tillemont, Emp., H, p. 390-392
336 ORIGINES DU CBRI5TIAMSHE. [Ad HT)
vallc, les détenus surabondèrent de joies mystiques. L'exemple des martyrs fut contagieux ; tous ceux qui avaient renié vinrent à résipiscence et demandèrent è. être inteiTogés de nouveau. Plusieurs chrétiens doutaient de la validité de telles conversions; mais les martyrs tranchèrent la question en oITrant la main aux renégats et en leur communiquant une part de la grâce qui était en eux. On admit que le vif pouvait, en pareil cas, revivifier le mort ; que, dans la grande communauté de l'Église, ceux qui avaient trop prélaient k ceux qui n'avaient pas assez s que celui qui avait été rejeté du sein de l'Église comme un avorton pouvait en quelque sorte y rentrer, être conçu une seconde fois, se rattacher au sein virginal, se remettre en communication avec les sources de la vie. Le vrai martyr était ainsi conçu comme ayant le pouvoir de forcer le démon à vomir de sa gueule ceux qu'il avait déjà dévorés. Son privilège devenait un privilège d'indulgence, de grice et de charité.
Ce qu'il y avait d'admirable, en effet, dans les confesseurs lyonnais, c'est que la gloire ne les éblouissait pas. Leur humilité égalait leur courage et leur sainte liberté. Ces héros qui avaient proclamé leur foi en Christ à deux et trois reprises, qui avaient affronté les bêtes, dont le corps était couvert de brftiures, de rtrissures. de plaies, n'osaient s'attribuer le titre
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de martyrs, ne permettaient même pas qu'on leur donnât ce nom^ Si quelqu'un des fidèles, soit par lettre, soit de vive voix, les appelait ainsi, ils le reprenaient vivement. Ils réservaient le titre de martyr, d'abord h Christ, le témoin fidèle et véritable, le premier-né des morts, l'initiateur à la vie de Dieu, puis à ceux qui avaient déjà obtenu de mourir en confessant leur foi et dont le titre était en quelque sorte scellé et entériné ; quant à eux, ils n'étaient que de modestes et humbles confesseurs, et ils demandaient à leurs frères de prier sans cesse pour qu'ils fissent une bonne fin. Loin de se montrer fiers, hautains, durs pour les pauvres apostats, comme l'étaient les montanistes purs, comme le furent certains martyrs du m' siècle*, ils avaient pour eux des entrailles de mère et versaient à leur intention des larmes continuelles devant Dieu. Ils n'accusaient personne, priaient pour leurs bourreaux, trouvaient des circonstances atténuantes à toutes les fautes, absolvaient et ne damnaient pas. Quelques rigoristes les trouvaient trop indulgents pour les renégats ; ils répondaient, par exemple, de saint Etienne : « S'il pria pour ceux qui le lapidaient, disaient-ils, n'est-il pas permis de prier pour ses frères ?»