Jean, ui
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INTRODUCTION
langue mystique s'y déploie, langue caractérisée par l'emploi fréquent des mots « monde », « vérité», « vie » , « lumière » , « ténèbres » , et qui est bien moins celle des synoptiques que celle du livre de la Sagesse, de Philon, des valentiniens. Si Jésus avait jamais parlé dans ce style, qui n'a rien d'hébreu, rien de juif, comment se fait-il que, parmi ses auditeurs, un seul en eût si bien gardé le secret?
L'histoire littéraire offre, du reste, un exemple qui présente une certaine analogie avec le phénomène historique qu^ i^^us venons d'exposer, et qui sert à l'expliquer. Socrate, qui comme Jésus n'écrivit pas, nous est connu par deux de ses disciples, Xénophon et Platon : le premier répondant , par sa rédaction limpide, transparente, impersonnelle, aux synoptiques; le second rappelant par sa vigoureuse individualité l'auteur du quatrième Évangile. Pour exposer l'enseignement socratique, faut-il suivre les « Dialogues » de Platon ou les (c Entretiens » de Xénophon? Aucun doute à cet égard n'est possible; tout le monde s'est attaché aux « Entretiens )> , et non aux « Dialogues». Platon cependant n'apprend-il rien sur Socrate? Serait-il d'une bonne critique, en écrivant la biographie de ce dernier, de néghger les « Dialogues » ? Qui oserait le soutenir? Sans se prononcer sur la question matérielle de
VIE DE JÉSUS
savoir quelle main a tracé le quatrième Évangile, et même en étant persuadé que ce n'est pas celle du &ls de Zebédée, on peut donc admettre que cet ouvrage possède quelques titres à s'appeler « l'Évangile selo'ii Jean». Le canevas historique du quatrième Evangile est, selon moi, la vie de Jésus telle qu'on la savait dans l'entourage immédiat de Jean. J'ajoute que, d'après mon opinion, cette école savait mieux diverses circonstances extérieures de la vie du fondateur que le groupe dont les souvenirs ont constitué les Évangiles synoptiques. Elle avait, notamment, sur les séjours de Jésus k Jérusalem, des données que les autres Églises ne possédaient pas. Presbyteros Joames, qui probablement n'est pas un personnage différent de l'apôtre Jean, regardait, dit-on, le récit de Marc comme incomplet et désordonné; il avait même un système pour expliquer les lacunes de ce récit ' . Certains passages de Luc, où il y a comme un écho des traditions johanniquesS prouvent d'ailleurs
h. Papias, loc, cit. Voir ci-dessus, p. li.
2. Ainsi , le pardon de la femme pécheresse, la connaissance qu*a Luc de la famille de Béthanie, son type du caractère de Marthe répondant au Îiyixôv.i de Jean (xii, 2), la notion qu'il a du voyage de Jésus en Samarie, et même, à ce qu'il semble, de voyages^multiples de Jésus à Jérusalem, les analogies bizarres du Lazare de Luc et de celui de Jean , le trait de la femme qui essuya les pieds de Jésus avec ses cheveux, ridée que Jésus a comparu
INTRODUCTION
que les traditions conservées par le quatrième Évangile n'étaient pas pour le reste de la famille chrétienne quelque chose de tout à fait inconnu.
Ces explications seront suffisantes, je pense, pour qu'on voie, dans la suite du récit, les motifs qui m'ont déterminé à donner la préférence à tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de Jésus. En somme, j'admets les quatre Évangiles canoniques comme des documents sérieux. Tous remontent au siècle qui suivit la mort de Jésus; mais leur valeur historique est fort diverse. Matthieu mérite évidemment une confiance hors ligne pour les discours; là J sont les Logia, les notes mêmes prises sur le souvenir vif et net de renseignement de Jésus. Une espèce d'éclat à la fois doux et terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces paroles, les détache du contexte et les rend pour le critique facilement reconnaissables. La personne qui s'est donné la tâche de faire avec l'histoire évangélique une composition régulière, possède à cet égard une excellente pierre de touche. Les vraies paroles de Jésus se décèlent
à la Passion devant trois autorités , l'opinion où est l'auteur du troisième Évangile que quelques disciples assistaient au crucifiement, les renseignements qu'il a sur le rôle d'Anne à côté d* Caïphe, l'apparition de fange dans l'agonie (comp. Jean, xE; «8-29 ).
,,x„ii VIE DE JÉSUS.
pour ainsi dire d'elles-mêmes ; dès qu'on les touche dans ce chaos de traditions d'authenticité inégale, on les sent vibrer ; elles se traduisent comme spontanément, et viennent d'elles-mêmes se placer dans le récit, où elles gardent un relief sans pareil.
Les parties narratives groupées dans le premier Évangile autour de ce noyau primitif n'ont pas la même autorité. Il s'y trouve beaucoup de légendes d'un contour assez mou, sorties de la piété de la deuxième génération chrétienne*. Les récits que Matthieu possède en commun avec Marc offrent des fautes de copie témoignant d'une médiocre connaissance de la Palestine*. Beaucoup d'épisodes sont répétés deux fois, certains personnages sont doublés, ce qui prouve que des sources différentes ont été utilisées et grossièrement amalgamées'. L'Evangile de Marc est bien plus ferme, plus précis, moins chargé de circonstances tardivement insérées. C'est celui des trois synoptiques qui est resté le plus
4 . Cil. ï et II surtout. Voir aussi xxvii, 3 et suiv., 19, 51-53, 60 ; XXVIII, 2 et suiv., en comparant Marc.
î. Comp. Matth., xv, 39, à Marc, viii, 10. Voir Comptes rendus de l'Acad. des Inscript, et Belles-Lettres, 17 août 1866.
3. Comp. Matth., ix, 27-31, et xx, 29-34, à Marc, viii, 22-26, etx, 46-52; Matth., viii, 28-34, à Marc, v, 1-20; Matth., xii, 38 et suiv., à Matth., xvi, 1 et suiv.; Matth., ix, 34 et suiv., à Matth., xii, 24 el suiv.
INTRODUCTION
ancien, le plus original S celui où sont venus s'ajouter le moins d'éléments postérieurs. Les détails matériels ont dans Marc une netteté qu'on chercherait vainement chez les autres évangélistes. Il aime à rapporter certains mots de Jésus en syro-chaldaïque '. Il est plein d'observations minutieuses venant sans nul doute d'un témoin oculaire. Rien ne s'oppose h. ce que ce témoin oculaire, qui évidemment avait suivi Jésus, qui l'avait aimé et regardé de très-près, qui en avait conservé une vive image, ne soit l'apôtre Pierre lui-même, comme le veut Papias.
Quant à l'ouvrage de Luc, sa valeur historique est sensiblement plus faible. C'est un document de seconde main. La narration y est plus mûrie. Les mots de Jésus y sont plus réfléchis, plus composés. Quelques sentences sont poussées à. l'excès et faussées \ Écrivant hors de la Palestine, et certainement après le siège de Jérusalem*, l'auteur indique les lieux avec moins de rigueur que les deux autres synoptiques; il se représente trop volontiers le temple comme un