Act., II, 44-45; iv, 34 et suiv. ; v, 1 et suiv
LES APOTRES
INTRODUCTION
■ml
vie de Jésus dressée d'après le troisième Evangile seul serait extrêmement défectueuse et incomplète. Nous le savons, parce que, pour la vie de Jésus, la comparaison est possible. En même temps que Luc, nous possédons (sans parler du quatrième Évangile) Matthieu et Marc, qui, relativement à Luc, sont, en partie du moins, des originaux. Nous mettons le doigt sur les procédés violents * au moyen desquels Luc disloque ou mêle ensemble les anecdotes, sur la façon dont il modifie la couleur de certains faits selon ses vues personnelles, sur les légendes pieuses qu'il ajoute aux traditions plus authentiques. N'estil pas évident que, si nous pouvions faire une telle comparaison pour les Actes^ nous arriverions à y trouver des fautes d'un genre analogue? Les ActeSj, dans leurs premiers chapitres, nous paraîtraient même sans doute inférieurs au troisième Evangile; car ces chapitres ont probablement été composés avec des documents moins nombreux et moins universellement acceptés.
Une distinction fondamentale, en effet, est ici nécessaire. Au point de vue de la valeur historique, le livre des Actes se divise en deux parties : l'une, comprenant les douze premiers chapitres et racontant les faits principaux de l'histoire de l'Église primitive ; l'autre contenant les seize autres chapitres,
tous consacrés aux missions de saint Paul. Cette seconde partie elle-même renferme deux sortes de récits : d'une part, ceux ôii le narrateur se donne pour témoin oculaire ; de l'autre, ceux où 11^ ne fait que rapporter ce qu'on lui a dit. 11 est clair que, même dans ce dernier cas, son autorité est grande. Souvent, ce sont les conversations de Paul qui ont fourni les renseignements. Vers la fin surtout, le récit prend un caractère étonnant de précision. Les dernières pages des Actes sont les seules pages complètement historiques que nous ayons sur les origines chrétiennes. Les premières, au contraire, sont les plus attaquable^ de tout le Nouveau Testament. C'est surtout pour ces premières années que l'auteur obéit à des partis pris semblables à ceux qui l'ont préoccupé dans la composition de son Évangile, et plus décevants encore. Son- système des quarante jours, son récit de l'ascension, fermant par une sorte d'enlèvement final et de solennité théâtrale la vie fantastique de Jésus, sa façon de raconter la descente du Saint-Esprit et les prédications miraculeuses, sa manière d'entendre le don des langues, si différente de celle de saint Paul S décèlent les préoccupations d'une époque relativement basse, où la
i.I.Cor., xii-xiv. Comp. Marc, xvi,47, et môme ^c.<., ii,4, 13; X, 46; XI, 15; xix, 6.
LES APOTRES
INTRODUCTION
légende est très-mûre, arrondie en quelque sorte dans toutes ses parties. Tout se passe chez lui avec une mise en scène étrange et un grand déploiement de merveilleux. 11 faut se rappeler que l'auteur écrit un demi-siècle après les événements, loin du pays oii ils se sont passés, sur des faits qu'il n'a pas vus, que son maître n'a pas vus davantage, d'après des traditions en partie fabuleuses ou transfigurées. Nonseulement Luc est d'une autre génération que les premiers fondateurs du christianisme ; mais il est d'un autre monde; il est helléniste, très-peu juif,- presque étranger à Jérusalem et aux secrets de la vie juive; il n'a pas touché la primitive société chrétienne ; à * peine en a-t-il connu les derniers représentants. On sent dans les miracles qu'il raconte plutôt des inventions a priori que des faits transformés ; les miracles de Pierre et ceux de Paul forment deux séries qui se répondent^ Ses personnages se ressemblent; Pierre ne diffère en rien de Paul, ni Paul de Pierre. Les discours qu'il met dans la bouche de ses héros, quoique habilement appropriés aux circonstances, sont tous du même style et appartiennent à l'auteur plutôt qu'à ceux auxquels il les attribue. On y trouve même des
4. Comparez Act„ m, 2 et suiv. à xiv, 8 et suiv.; ix, 36 et suiv. à XX, 9 et suiv. ; v, 4 et suiv. à xiii, 9 et suiv. ; v, 15-16 à xix, 12; XII, 7 et suiv. à xvi, 26 et suiv. ; x, 44 à xix, 6.
impossibilités*. Les Actes^ en un mot, sont une histoire dogmatique, arrangée pour appuyer les doctrines orthodoxes du temps ou inculquer les idées qui souriaient le plus à la piété de l'auteur. Ajoutons qu'il ne pouvait en être autrement. On ne connaît l'origine de chaque religion que par les récits des croyants. Il n'y a que le sceptique qui écrive l'histoire ad narrandum.
Ce ne sont pas là de simples soupçons , des conjectures d'une critique défiante à l'excès. Ce sont de solides inductions : toutes les fois qu'il nous est permis de contrôler le récit des Actes, nous le trouvons fautif et systématique. Le contrôle, en effet, que nous ne pouvons demander à des textes synoptiques , nous pouvons le demander aux épîtres de saint Paul, surtout à l'épître aux Galates. Il est clair que, dans le^s cas où les Actes et les épîtres sont en désaccord, la préférence doit toujours être donnée aux épîtres, textes d'une authenticité absolue, plus anciens, d'une sincérité complète, sans légendes. En
1. Dans un discours que l'auteur prête à Gamaliel, en une circonstance qui est de l'an 36 à peu près, il est question de Theudas, dont l'entreprise est expressément déclarée antérieure à celle de Juda leGaulonite (Act., v, 36-37). Or, la révolte de Theudas est de Tan 44 (Jos., AnL. XX, v, 1), et en tout cas bien postérieure à celle du Gaulonite (Jos., Ant., XVIIT, i, 1 ; B. ./.. II, viii, 1 ) .
LES APOTRES
histoire, les documents ont d'autant plus de poids qu'ils ont moins la forme historique. L'autorité de •toutes les chroniques doit céder à celle d'une inscription , d'une niédaille, d'une charte, d'une lettre authentiques. A ce point de vue, les épîtres d'auteurs certains ou de dates certaines sont la base de toute l'histoire des origines chrétiennes. Sans elles, on peut dire que le doute atteindrait et ruinerait de fond en comble même la vie de Jésus. Or, dans deux circonstances très-importantes, les épîtres mettent en un jour frappant les tendances particulières de l'auteur des Actes et son désir d'effacer la trace des divisions qui avaient existé entre Paul et les apôtres de Jérusalem ^.
Et d'abord, l'auteur des Actes veut que Paul, après l'accident de Damas (ix, 19 et suiv. ; xxii, M et suiv.), soit venu à Jérusalem, à une époque où l'on
i. Les personnes qui ne peuvent lire sur tout ceci les écrits allemands de Baur, Schneckenburger, de Wette, Schwegler, Zeller, où les questions critiques relatives aux Actes sont amenées à une solution à peu près définitive, consulteront avec fruit les Études historiques et critiques sur les origines du christimiisme , par A. Stap (Paris, Lacroix, 1864), p. 416 et suiv.; Michel Nicolas, Études critiques sur la Bible. Nouveau restament (Paris, Lévy, 1864), p. 223 et suiv.; Reuss, Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique, 1. VI, eh. v; divers travaux de MM. Kayser, Scherer, Reuss dans la Revue de théologie de Strasbourg, 1« série, t. II et III; 2« série, t. II et III.
liNTRODUCTION.
XXXf
savait à peine sa conversion, qu'il ait été présenté aux apôtres, qu'il ait vécu avec les apôtres et les fidèles sur le pied de la plus grande cordialité , qu'il ait disputé publiquement contre les Juifs hellénistes, qu'un complot de ceux-ci et une révélation céleste l'aient porté à s'éloigner de Jérusalem. Or, Paul nous apprend que les choses se passèrent très-différemment. Pour prouver qu'il ne relève pas des Douze et qu'il doit à Jésus lui-même sa doctrine et sa mission , il assure [Gai,, i, il et suiv.) qu'après sa conversion il évita de prendre conseil de qui que ce soit ^ et de se rendre à Jérusalem vers ceux qui étaient apôtres avant lui ; qu'il alla prêcher dans le Hauran de son propre mouvement et sans mission de personne; que, trois ans plus tard, il est vrai, il accomplit le voyage de Jérusalem pour faire la connaissance de Céphas ; qu'il resta quinze jours auprès de lui, mais qu'il ne vit aucun autre apôtre, si ce n'est Jacques, frère du Seigneur, si bien que son visage était inconnu aux Églises de Judée. L'effort pour adoucir les aspérités du rude apôtre, pour le présenter comme le collaborateur des Douze, travaillant à Jérusalem de concert avec eux, paraît ici avec évidence. On fait de Jérusalem sa capitale et son point
1. Pour la nuance de où irpoaaveOiW.i aapy.t )cal waaTi / COm[>.
Matth., XVI, 17.
LES APOTRES
xxxt
histoire, les documents ont d'autant plus de poids qu'ils ont moins la forme historique. L'autorité de •tl)utes les chroniques doit céder à celle d'une inscription , d'une riiédaille, d'une charte, d'une lettre authentiques. A ce point de vue, les épîtres d'auteurs certains ou de dates certaines sont la base de toute l'histoire des origines chrétiennes. Sans elles, on peut dire que le doute atteindrait et ruinerait de fond en comble même la vie de Jésus. Or, dans deux circonstances très-importantes, les épîtres mettent en un jour frappant les tendances particulières de l'auteur des Actes et son désir d'effacer la trace des divisions qui avaient existé entre Paul et les apôtres de Jérusalem *.
Et d'abord, l'auteur des Actes veut que Paul, après l'accident de Damas (ix, 19 et suiv. ; xxii, M et suiv.), soit venu à Jérusalem, à une époque où l'on
1. Les personnes qui ne peuvent lire sur tout ceci les écrits allemands de Baur, Schneckenburger, de Wette, Schwegler, Zcller, où les questions critiques relatives aux Actes sont amenées à une solution à peu près définitive, consulteront avec fruit les Études historiques et critiques sur les origines du chrislicmisme , ptir À. Stap (Paris, Lacroix, 1864), p. 416 et suiv.; Michel Nicolas, Études critiques sur la liible. Nouveau Testament (Paris, Lévy, 1864), p. 223 et suiv.; Reuss, Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique, 1. VI, ch. v; divers travaux de Mi\f. Kayser, Scherer, Reuss dans la Revue de théologie de Strasbourg, 1« série, t. II et III; 2« série, t. II et III.
savait à peine sa conversion, qu'il ait été présente aux apôtres, qu'il ait vécu avec les apôtres et les fidèles sur le pied de la plus grande cordialité , qu'il ait disputé publiquement contre les Juifs hellénistes, qu'un complot de ceux-ci et une révélation céleste l'aient porté à s'éloigner de Jérusalem. Or, Paul nous apprend que les choses se passèrent très-différemment. Pour prouver qu'il ne relève pas des Douze et qu'il doit à Jésus lui-même sa doctrine et sa mission, il assure {GaL.i, ii et suiv.) qu'après sa conversion il évita de prendre conseil de qui que ce soit ^ et de se rendre à Jérusalem vers ceux qui étaient apôtres avant lui ; qu'il alla prêcher dans le Hauran de son propre mouvement et sans mission de personne; que, ti^ois ans plus tard, il est vrai, il accomplit le voyage de Jérusalem pour faire la connaissance de Céphas ; qu'il resta quinze jours auprès de lui, mais qu'il ne vit aucun autre apôtre, si ce n'est Jacques, frère du Seigneur, si bien que son visage était inconnu aux Églises de Judée. L'effort pour adoucir les aspérités du rude apôtre, pour le présenter comme le collaborateur des Douze, travaillant à Jérusalem de concert avec eux, paraît ici avec évidence. On fait de Jérusalem sa capitale et son point
1. Pour la nuance de où TrpoaaveQîW.i ffap/,l xal ataaTt / comp.
Matth., XVI, M.
^^xi! LES APOTRES.
de départ; on veut que sa doctrine soit tellement identique à celle des apôtres, qu'il ait pu en quelque sorte les remplacer dans la prédication ; on réduit son premier apostolat aux synagogues de Damas ; on veut qu'il ait été disciple et auditeur, ce qu'il ne fut jamais ^ ; on resserre le temps entre sa conversion et son premier voyage à Jérusalem ; on allonge son séjour dans cette ville; on Ty fait prêcher à la satisfaction générale; on soutient qu'il a vécu intimement avec tous les apôtres, quoique lui-même assure qu'il n'en a vu que deux ; on montre les frères de Jérusalem veillant sur lui, tandis que Paul déclare que son visage leur est inconnu.
Le désir de faire de Paul un visiteur assidu de Jérusalem, qui a porte notre auteur à avancer et à allonger son premier séjour en cette ville après sa conversion, semble l'avoir induit à prêter à l'apôtre un voyage de trop. Selon lui, Paul serait venu à Jérusalem avec Barnabe, porter l'offrande des fidèles, lors de la famine de l'an 44 {Act.^ xi, 30 ; xii, 25). Or, Paul déclare expressément qu'entre le voyage qui eut lieu trois ans après sa conversion et le voyage pour l'affaire de la circoncision, il ne vint pas à Jérusalem (GaL, I et ii). En d'autres termes, Paulexclut
1. C'est lui qui le déclare avec serment. Lire surtout les chap. i et II de rëpître aux Galates.
INTRODUCTION
XWIII
formellement tout voyage entre AcL, ix, 26 et Ad,, xy, 2. Nierait-on, contre toute raison, l'identité du voyage raconté Gai.,, ii, 1 et suiv., avec le voyage raconté Act.^ xv, 2 et suiv., on n'obtiendrait pas une moindre contradiction. « Trois ans après ma conversion, dit saint Paul, je montai à Jérusalem, pour faire la connaissance de Céphas, Quatorze ans après, je montai de nouveau à Jérusalem... » On a pu douter si le point de départ de ces quatorze ans est la conversion, ou le voyage qui l'a suivi à trois ans d'intervalle. Prenons la première hypothèse, qui est la plus favorable à celui qui veut défendre le récit des Actes. Il y aurait donc onze ans, au moins, d'après saint Paul, entre son premier et son second voyage à Jérusalem; or, sûrement, il n'y a pas onze ans entre ce qui est raconté Act,, ix, 26 et suiv. et ce qui est rapporté Act., xi, 30. Et le soutiendrait-on contre toute vraisemblance, on tomberait dans une autre impossibilité. En effet, ce qui est rapporté ic^.^ xi, 30, est contemporain de la mort de Jacques, fils de Zébédée^, laquelle nous fournit la seule date fixe des Actes des Apôtres^ puisqu'elle précéda de très-peu de temps la mort d'Hérode Agrippa V% arrivée l'an 44 ^.