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CHAPITRE V

PREMIERS APHORISMES DE JÉSUS. — SES IDÉES D'UN DIEU PÊnB ET d'une KELIGION PURE. — PREMIERS DISCIPLES.

Joseph mourut avant que son fils fut arrivé h aucun rôle public. Marie resta de la sorte le chef de la famille , et c'est ce qui explique pourquoi Jésus , quand on voulait le distinguer de ses nombreux homonymes, était le plus souvent appelé «fils de Marie* ». ïl semble que, devenue par la mort de son mari étrangère à Nazareth, elle se retira à Cana% dont elle pouvait être originaire. Gana ' était une

4. C'est rexpression de Marc, vi, 3. Cf. Matth., xiii, 55. Marc ne nomme pas Joseph; le quatrième Évangile et Luc, au contraire, préfèrent Texpression « ûls de Joseph ». Luc, in, 23 ; iv, 22 ; Jean, I, 46; VI, 42. Il est singulier que le quatrième Évangile n'appelle jamais la mère de Jésus par son nom. Le nom de Ben Joseph, qui, dans le Tulmud, désigne l'un des Messies, donne à réfléchir.

2. Jean, ii, 4 ; iv, 46. Jean seul est renseigné sur ce point.

3. Aujourd'hui A'a?m et-Djclil, idonliquo au cn?al de Cnna Galilé du temps des croisades (voir Archives des missions scien-

petite ville à deux heures ou deux heures et demie de Nazareth, au pied des montagnes qui bornent au nord la plaine d'Asochis^ La vue, moins grandiose qu'à Nazareth, s'étend sur toute la pîaine et est bornée de la manière la plus pittoresque par les montagnes de Nazareth et les collines de Séphoris. Jésus paraît avoir fait quelque temps sa résidence en ce lieu. Là se passa probablement une partie de sa jeunesse et eurent lieu ses premiers éclats *

Il exerçait le métier de son père, qui était celui de charpentier '. Ce n'était pas là une circonstance humiliante ou fâcheuse. La coutume juive exigeait que l'homme voué aux travaux intellectuels apprît un état. Les docteurs les plus célèbres avaient des métiers*; c'est ainsi que saint Paul, dont l'éducation avait été si soignée, était fabricant de tentes ou tapissier ^ Jésus ne se maria point. Toute sa puissance

iifiques j V série, t. III, p. 370). Kefr-Kenna, à une heure ou une heure et demie N.-N.-E. de Nazareth {Capharohemmé des croisades), en est distinct.

i. ^hinienant el-Buttauf,

2. Jean, ii, 14; iv, 46. Un ou deux disciples étaient de Cana. i(^an, XXI, 2; Matth., x, 4; Marc, m, 18.

3. Matth., xiii, 55; Marc, vi, 3; Justin, Dial. cum Tryph., 88.

4. Par exemple , « Rabbi lohanan le cordonnier, T.jbbi Isaac le fopi^'eron ».

^. Aci,, xviii, X

d'aimer se porta sur ce qu'il considérait comme sa vocation céleste. Le sentiment extrêmement délicat qu'on remarque en lui pour les femmes ' ne se sépara point du dévouement sans bornes qu'il avait pour son idée. Il traita en sœurs, comme François d'Assise et François de Sales, les femmes qui s'éprenaient de la même œuvre que lui ; il eut ses sainte Glaire, ses Françoise de Chantai. Seulement, il est probable que celles-ci aimaient plus lui que l'œuvre; il fut sans doute plus aimé qu'il n'aima. Ainsi qu'il arrive souvent dans les natures très-élevées, la tendresse du cœur se transforma chez lui en douceur infmie, en vague poésie, en charme universel. Ses relations intimes et libres, d'un ordre tout moral, avec des femmes d'une conduite équivoque s'expliquent de même par la passion qui l'attachait à la gloire de son Père et lui inspirait une sorte de jalousie pour toutes les belles créatures qui pouvaient y servir *.

Quelle fut la marche de la pensée de Jésus durant cette période obscure de sa vie? Par quelles méditations débuta-t-il dans la carrière prophétique? On \ l'ignore, son histoire nous étant parvenue h l'état de i\récits épars et sans chronologie exacte. Mais le

\. Voir ci-dossous, p. 157-158.

2. Luc, vil, 37 et suiv., Jean, iv, 7 et s^uiv., viii, 3 et suiv.

développement des produits vivants est partout le même, et il n'est pas douteux que la croissance d'une personnalité aussi puissante que celle de Jésus n'ait obéi à des lois très-rigoureuses. Une haute notion de la Divinité, qu'il ne dut pas au judaïsme, et qui semble avoir été la création de sa grande âme, fut en quelque sorte le germe de son être tout entier. C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux idées qui nous sont familières et à ces discussions où s'usent les petits esprits. Pour bien comprendre la nuance de la piété de Jésus, il faut faire abstraction de tout ce qui s'est placé entre l'Evangile et nous. Déisme et panthéisme sont devenus les deux pôles de la théologie. Les chétives discussions de la scolastique, la sécheresse d'esprit de Descartes, l'irréligion profonde du xviii* siècle, en rapetissant Dieu, et en le limitant en quelque sorte par l'exclusion de ce qui n'est pas lui, ont étouffé au sein du rationalisme moderne tout sentiment fécond de la Divinité. Si Dieu, en effet, est un être déterminé hors de nous, la personne qui croit avoir des rapports particuliers avec Dieu est un « visionnaire », et comme les sciences physiques et physiologiques nous ont montré que toute vision surnaturelle est une illusion, le déiste un peu conséquent se trouve dans l'impossibilité de comprendre las grandes croyances du passé. Le pan-

n ORIGINES DU CHRISTIANISME.

théisme, d'un autre coté, en supprimant la personnalité divine, est aussi loin qu'il se peut du Dieu vivant des religions anciennes. Les hommes qui ont le plus hautement compris Dieu, Çakya-Mouni, Platon, saint Paul, saint François d'Assise, saint Augustin, à quelques heures de sa mobile vie, étaient-ils déistes ou panthéistes? Une telle question n'a pas de sens. Les preuves physiques et métaphysiques de l'existence de Dieu eussent laissé ces grands hommes fort indifférents. Ils sentaient le divin en eux-mêmes. — Au premier rang de cette grande famille des vrais fils de Dieu, il faut placer Jésus. Jésus n'a pas de visions ; Dieu ne lui parle pas comme à quelqu'un hors de lui ; Dieu est en lui ; il se sent avec Dieu, et il tire de son cœur ce qu'il dit de son Père. Il vit au sein de Dieu par une communication de tous les instants; il ne le voit pas, mais il l'entend, sans qu'il uit besoin de tonnerre et de buisson ardent comme Moïse, de tempête révélatrice comme Job, d'oracle comme les vieux sages grecs, de génie familier comme Socrate, d'ange Gabriel comme Mahomet. L'imagination et l'hallucination d'une sainte Thérèse, par exemple, ne sont ici pour rien. L'ivresse du soufi se proclamant identique à Dieu est aussi tout autre chose. Jésus n'énonce pas un moment l'idée sacrilège qu'il soit Dieu. Il se croit en rapport direct

VIE DK JÉSUS. êfUjLi^W 79

avec Dîcu.JIse croit fils de Dieuy La plus haute '^ ^ conscience de Dieu qui ait existé au sein de l'huma- ^*^' ^^ «^.^ nité a été celle de Jésus. ^^ ^<^*^t>^ W

On comprend, d'un autre côté, que. Jésus, partant d'une telle disposition d'âme, ne sera nullement un philosophe spéculatif comme Çakya-Mouni. Rien n'est plus loin de la théologie scolastique que l'Évangile ^ Les spéculations des docteurs grecs sur l'essence divine viennent d'un tout autre esprit. Dieu a conçu immédiatement comnic Père, yo\]h foute la théologie de Jésus. Et cela n'était pas chez lui un principe théorique, une doctrine plus ou moins prouvée et qu'il cherchait à inculquer aux autres. Il ne faisait à ses disciples aucun raisonnement*; il n'exigeait d'eux aucun effort d'attention. Il ne prêchait pas ses opinions , il se prêchait lui-même. Souvent des âmes très-grandes et frès-désintéressées présentent, associé à beaucoup d'élévation, ce caractère de perpétuelle attention à elles-mêmes et d'extrême sus-

4. Les discours que le quatrième Évangîîe pn^fe à Jésus renferment un germe de théobgie. Mais, ces discours étant en contradictioB absolue avec ceux des Évangiles synoptiques, lesquels représentent sans aucun doute les Logia primitifs, ils doivent compter pour des documents de l'histoire apostolique, et non pour des éléments de la vie de Jésus.

î. Voir Matth., ix, 9, et les autres récits analogues.

ceptibilité personnelle, qui en général est le propre des femmes \ Leur persuasion que Dieu est en elles et s'occupe perpétuellement d'elles est si forte, qu'elles ne craignent nullement de s'imposer aux autres ; notre réserve , notre respect de l'opinion d'autrui , qui est une partie de notre impuissance , ne .aurait être leur fait. Cette personnalité exaltée n'est las régoïsme ; car de tels hommes, possédés de leur ée, donnent leur vie de grand cœur pour sceller

VIE DE JÉSDS.

^ ^^^.r-jleur œuvre : c'est l'identification du moi avec l'objet

^^ V^\\i^u'il a embrassé, poussée à sa dernière limite. C'est

^-> l'orgueil pour ceux qui ne voient dans l'apparition

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