CHAP. XIV. — BATAILLE DE MA.KATIION
écrasa la faible résistance nés bandes qui couvraient la plaine. Ils finirent par les chasser dans la direction du rivage et des marais voisins. Tandis que les vaincus luttaient avec les difficultés du terrain , Miltiade ramena ses troupes, et, rapprochant les deux ailes, marcha à la rencontre de l'ennemi qui revenait de poursuivre le centre athénien. La défaite de ce corps décida la bataille. L'armée en déroute ne chercha plus qu'a regagner ses vaisseaux. Un grand nombre d'hommes périrent au milieu des marais, d'autres sur le rivage au moment où ils cherchaient à s'embarquer. An rapport de quelques auteurs, Hippiasse trouva parmi les morts; toutefois une histoire racontée par Hérodote (t) suppose que le corps de ce traître ne tomba pas, ou du moins ne resta pas sur le sol natal; selon une tradition locale, il mourut à Lemnos. Les vainqueurs prirent sept vaisseaux, et Cynégire, frère du poète Eschyle, acquit une gloire immortelle en retenant un Davire jusqu'à ce que sa main eut été coupée avec une hache. Callimaque et Stésilaùs, un des généraux, restèrent sur le champ de bataille. La flotte perse s'éloigna bientôt avec les débris de l'armée. Mais les Athéniens n'étaient pas encore délivrés de leur ennemi ; au lieu de se diriger vers l'orient, les Perses s'arrêtèrent près de Sunium, avec l'intention évidente de suivre la côte méridionalede l'Atlique. On crut plus tard que cette conduite avait été concertée avec quelques Athéniens. La famille des Alcméonides fut accusée d'avoir donné un signal en faisant élever dans l'air un bouclier. Quoi qu'il en soit, l'armée victorieuse déjoua toutes les espérances impies. Aussitôt qu'elle comprit le dessein de l'ennemi, elle laissa une des tribus sur le champ de bataille pour garder les prisonniers avec le butin (2), se mit en marche pour Athènes, et y arriva avant que les Perses s'approchassent de la côte. Ceux-ci parurent s'apercevoir que leur manœuvre avait manqué son but ; car, sans tenter de nouvelles hostilités, ils firent voile pour l'Asie. Ainsi se termina la célèbre journée de Marathon. ,
L'histoire du genre humain possède à peine une autre victoire qui ait servi autant que celle-ci de thème à l'éloquence. Userait impossible et peu utile de déterminer ce qu'il faudrait retrancher aux panégyriques poétiques qui célébrèrent l'éclat de cette grande action, si on voulait les concilier avec les exigences de la vérité historique. Les détails de l'événement , tels qu'ils ont été arrangés plus tard pour exciter l'admiration des siècles futurs, furent dénaturés et exagérés au point qu'on ne les connaît plus aujourd'hui avec certitude. Nous sommes cependant en état de redresser les évaluations vagues et extravagantes du nombre immense d'hommes qui restèrent sur le champ de bataille. Hous avons le témoignage d'Hérodote, qui fixe le chiffre des Perses tués à6,400, et des Athéuiensà 192. Les Platéensne sont point compris dans ce nombre. Il est plus difficile de juger par approximation le chiffre réel des deux armées," et particulièrement de celle qui était supérieure en nombre. Des écrivains parlent de 300,000 à 600,000 hommes, no
(1) VoirI, p. 107. — (S) Au rapport de PluUrqiW, nous Us ordres d'Arulidc. i. X»
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voyaut pas qu'en attribuant aux Perses des masses île soldats aussi inutiles et aussi embarrassantes, ils diminuent plutôt qu'ils n'augmentent la gloire des vainqueurs. Les Athéniens comptaient quarante-six nation» différentes dans l'armée ennemie, et les flèches éthiopiennes dont on trouve encore les débris à Marathon, témoignent que Darius leva des troupes dans les provinces les plus reculées de son empire. Néanmoins nos calculs ne seraient pas d'accord avec cette remarque : que l'année des barbares tout entière fut transportée' sur 600 vaisseaux(l). Or en comptant 300 hommes par vaisseau, comme Hérodote l'établit ailleurs, nous aurions en tout 120,000 hommes. Ce nombre nous parait en effet le plus élevé qu'on puisse raisonnablement admettre. Tous les récits s'accordent à compter 10,000 combattants athéniens. Il est possible que le chiffre des tribus ait servi de base à cette tradition, mais ce nombre est probablement au-dessous de la vérité et ne comprend certainement pas les esclaves qui servaient sans doute de troupes légères. Lorsqu'on a tenu compte de tous ces faits, on trouve une inégalité numérique qui s'exprime par le rapport de l à 5.
Ce n'est cependant point sur cette base qu'il faut mesurer la gloire de cette journée mémorable. Les Perses étaient redoutables non-seulement par leur nombre, mais pur la terreur qu'Inspirait leur nom, par la renommée de leurs conquêtes, par le souvenir de la prise de Sardes, par la destruction récente d'Érétrie. Si Miltiade mérita des éloges pour avoir compris que tous ces avantages seraient balancés par ta supériorité de ses talents, les Athéniens méritèrent aussi leur réputation par la hardiesse avec laquelle ils affrontèrent un péril qu'ils ne pouvaient pas mépriser. Lorsqu'ils commencèrent leur attaque, la première, dit Hérodote, où une armée grecque ait chargé en courant, ils ne connaissaient pas encore la faiblesse de l'ennemi. Quoi qu'en ait dit Aristagore, l'aspect des Mèdes eut toujours quelque chose de terrible pour les Grecs d'Europe. Le jour merveilleux sous lequel le peuple envisagea sa victoire démontre combien ses craintes avaient de force, quoiqu'elles tussent imaginaires, et combien il fallait de résolution héroïque pour les maîtriser. Eu effet, les Athéniens crurent que leurs propres armes n'auraient pas triomphé sans l'intervention bienveillante d'une puissance supérieure. Voilà pourquoi le bloc de marbre apporté parDatis, qui voulait en faire un trophée, fut ton verti par la reconnaissance en une statue deNémésis (2]. Voilà pourquoi il semblait également croyable que le courrier Phidippide eût entendu la voix amicale de Pan dans les montagnes, et que ce même courrier fut tombé mort de joie lorsqu'il appoita la grande nouvelle de la victoire aux magistrats d'Athènes. De la naquirent les merveilleuses légendes de la bataille : le vaillant Épizèle ébloui au milieu du combat par l'apparition d'un guerrier dont la barbe flottante couvrait le bouclier; le8 héros de la localité prenant part ala lutte et figurant dans les peintures du Pœçile, où l'on voit Thésée sortant de la terre avec Mara-
(I) Voir Hérodole. — (2) D'après l'ohennlion do juges compétents (Cmdited Aniiquities of Altka, \i. 43), il purait que celte fameuse statue n'était pas en marbra de Paroi, mais eu marbre du Pealélique.
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