CHÀP. XV. — ÉTAT DE LA GRÈCE
du pays environnant emprunte une forme plus romanesque dans le récit d'Hérodote. Cet auteur raconte, qu'après la mort de leurs maîtres, les esclaves d'Argos saisirent les rênes du gouvernement, qu'ils conservèrent jusqu'à ce que la nouvelle génération eut revendiqué l'héritage de ses pères. Contraints d'abandonner la ville, les intrus se retirèrent alors a Tir yntlie. Nous trouvons dans cette narration les traces évidentes d'une révolution au moyen de laquelle la postérité des anciens citoyens dépouilla les nouveaux hommes libres de leurs privilèges lorsqu'elle fut devenue assez puissante pour le tenter. Quand l'invasion des Perses devint menaçante pour Argos, cette ville envoya demander à l'oracle de Delphes quel parti elle devait prendre, maintenant que Cléoinëne l'avait privée de six mille combattants. La réponse fut telle qu'elle la désirait, et que probablement elle l'avait dictée : l'oracle lui enjoignit de: se mettre à l'abri du danger et de rester tranquille. Tant que le souvenir de leur malheur leur fut aussi présent, les Arglens distinguèrent difficilement la cause de Sparte de celle de la Grèce. Si, comme Hérodote l'avait entendu dire souvent , Xerxès envoya des émissaires à Argos, ceux-ci étaient assurés d'avance de trouver les citoyens decette ville disposésàaccucillir favorablement la fiction généa* logique, inventée sans doute pour la circonstance, qui faisait de leur héros, Persée, le. fondateur de la race perse. Dans tous les cas, les Perses ne les traiteraient pas moins fraternellement que les Spartiates. En conséquence, lorsque les Grecs confédérés leur demandèrent des secours, les Argiens éludèrent la question en formulant une demande qu'ils savaient impossible à accorder. Ils pourraient bien, dirent-ils, exiger la direction suprême de la guerre, car Sparte devait reconnaître la dignité supérieure d' Argos; mais ils se contenteraient de partager avec eux |e commandement. Cependant, afin que Sparte ne pût tirer avantage de leur faiblessepour renouve 1er d'injustes agressions, ils lui demandaient une trêve de trente années. Les Spartiates auraient accordé ce dernier point, mais ils ne pouvaient céder à une prétention qu'ils n'auraient pas même admise avant l'humiliation de leur rivale. Pour mettre au grand jour la dissimulation d'Argos, ils offrirent de donner à son roi un vote égal à celui de chacun des leurs. Cette proposition fut rejetée, la négociation rompue, et Argos demeura spectatrice inaetive de la guerre. Elle ne put néanmoins contraindre les autres villes de l'Argolide a suivre son exemple, et Mycènes lui rit honte par le zèle qu'elle déploya. Un motif du même genre, mais qui n'admettait pas d'aussi bonnes excuses, retint i'Achaïe dans l'inaction. Après tant d'années écoulées, les Achéens n'avaient pas encore oublié ou pardonné l'invasion qui les avait arrachés à leur première patrie, maintenant au pouvoir des Spartiates ; ils ne pouvaient s'habituer à considérer les Doriens comme leurs frères, même devant la menace des barbares. La conduite des Achéens dans cette circonstance est la seule tache qui déshonore la belle histoire de ce noble peuple. Tout ami de la liberté eût désiré lire leurs noms parmi ceux des vainqueurs de Sala mi ne et de Platée. C'était un spectacle décourageant pour ceux qui étaient prêt» à tout
sacrifier à la.liberté, que de voir la manifestation de sentiments aussi indignes dans une semblable occasion. Les deux Etats principaux , ceux qui étaient le plus compromis, se préparaient cependant à faire face au a événements. Ils s'entouraient avec calme de toutes leurs ressources. Chacun comptait d'excellents citoyens. A Sparte, le farouche Cléomène avait été remplacé par son frère, Léonidas. Athènes possédait plusieurs grands hommes au niveau de cette grande circonstance; l'un d'eux était dans ce moment l'nmc de ses délibérations. L'événement qui la priva des services de Mi Iliade fut peut-être heureux, car il fit placer à un . homme de plus grande ressource, à Thémistocle. Le père de cet illustre personnage était un homme de haute naissance, allié à la famille sacerdotale des Lvcoroédes, mais sa mère n'était pas citoyenne. Selon plusieurs versions, elle n'était pas même Grecque. Le patrimoine qu'il reçut en partage eût été considérable, à ce qu'il semble, pour un homme d'un caractère moins ambitieux. Les anecdotes relatives à sa jeunesse obstinée et capricieuse, à son ardente application pour acquérir des connaissances utiles, à son indifférence pour les arls élégants qui faisaient déjà partie d'une éducation athénienne, à sa prodigalité et à soa avarice, à ces nuits sans sommeil on il songeait aux trophées de Mil tinde, tout cela, avec plus ou moins de vérité, représente une âme ouverte de i bonne heure aux grands desseins, née pour les poursuivre avec résolution, incapable de se laisser distraire par des choses peu importantes, embarrasser par des scrupules ou arrêter par des difficultés. Rendre Athènes grande et puissante, de manière à ce qu'il pût lui-même exercer son autorité dans une large sphère, tel fut le but de toute sa vie. Le génie dont la nature lui avait fait don soutenait cette noble ambition, et se montra admirablement approprié aux circonstances critiques qu'il rencontra^ur sa route. La faculté particulière de son esprit, celle que Thucydide contemplait avecétonnement, c'était la rapidité avec laquelle il comprenait tonte chose, avec laquelle il découvrait les exigences de chaque situation, des conjonctures soudaines, et pénétrait jusque dans leurs oniiséuiwnces éloignées. Tels étaient les talents dont Athènes avait besoin à cette époque.
Au moment où Thémistocle commençait à acquérir du crédit parmi ses concitoyens, un autre homme, d'un caractère bien différent, possédait déjà leur respect et leur confiance : je veux parler d'Aristide, fils de Lysimaque. 11 était issu d'une noble et ancienne famille, dont une branche jouissait de grands biens. Callias, l'homme le plus riche d'Athènes, qui, par droit de naissance, portait le ffambeau daus les mystères d'Eleusis (lj, était son cousin. Sa propre fortune fut si petite dès l'origine ou le devint, soit par sa négligence, soit à cause des désastres des temps, qu'il forma une accusation contre Callias pour l'avoir laissé dans l'indigence, lui, sou paient. Il est du moins certain qu'à sa mort, Aristide laissa sa famille à la charge publique. Les fonctions qu'il avait remplie comptaient cependant parmi celles qui fournissaient les occasions les
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