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CHAP. XVI. — MORT DE PAUSAMAS

nias, ouvrit la lettre qui lui avait été remise et y trouva la justification de ses craintes. Ayant vécu dans l'intimité de Pausanins, l'indifférence avec laquelle ce perfide le voulait sacrifiera ses terreurs égoïstes, excita son ressentiment. En conséquence, il le dénonça aux éphores, qui, cette fois, n'hésitèrent plus, et concertèrent un plan propre à convaincre le coupable et à le châtier de sa trahison.

Un temple célèbre, consacré à Neptune, asile respecté de tous, s'élevait sur la presqu'île de Ténare, au sud de la Laconie. Argilius s'y réfugia et éleva dans l'enceinte sacrée une cloison qui la divisait en deux parties. Quelques-uns des éphores se cachèrent derrière un de ces abris, pour y attendre que Pausanlas vint s'informer des motifs de la conduite d'Argilius. Il se présenta bientôt. Argilius lui rappela alors ses services passés, sa fidélité, la discrétion qu'il mettait à le servir dans ses messages auprès des Perses, et lui reprocha son ingratitude. Pausanias reconnut la justice de ces plaintes, et s' efforçant d'apaiser la colère d'Argilius, il l'assura qu'il ne courait aucun danger en s'acquittant dp sa commission. Lorsque les éphores eurent entendu l'aveu du crime sortit de la bouche du coupable , ils prirent des mesures pour l'arrêter à son retour à Sparte. Mais comme la troupe de ceux qui devaient le saisir s'approchait, un signe fait par l'un des magistrats et sans doute le trouble de sa conscience le déterminèrent à s'enfuir dans le temple de Minerve Chalciœcos(i); il se réfugia dans une des constructions détachées que renfermait l'enceinte consacrée. Pour concilier, autant qu'il était possible, tes droits de la justice avec le respect dû à un asile aussi vénérable, l'édifice fut découvert, tandis que les approches en étaient soigneusement gardées. La vieille mère du coupable se présenta l'une des premières parmi celles qui apportaient des pierres afin de murer la porte du bâtiment et d'y enfermer son fils. Lorsqu'il se trouva sur le point d'expirer, lorsqu'il devint trop faible pour tenter aucune résis- ie tance, Pausanias fut emporté hors du terrain sacré. On évitait ainsi In souillure que sa mort eût causée s'il y eût rendu le dernier soupir. Il mourut dès qu'il eut franchi les limites du temple. Ce n/e fut pas sans peine que ses amis obtinrent la permission de l'ensevelir.' Les patriotes rigides voulaient que son corps, comme celui d'un vil criminel, fût jeté dans la Céada, On se refusa pourtant à cette rigueur. Avec le temps même le souvenir de ses services passés adoucit l'indignation générale, au point qu'on parla de sa triste destinée avec compassion et avec regret. On craignit d'avoir violé la religion. L'oracle de Delphes ordonna une double expiation, l'une pour la mémoire de Pausanlas, l'autre pour la déesse dont il avait en vain invoqué la protection. Il prescrivit en outre de transporter le corps dans Je lieu voisin de l'enclos du temple, où il avait rendu le dernier soupir (2). En outre, comme on

(1) Ce lemple était a iusi appelé a cause des plaques île brome dont il était rc?ëln. — (ï) ÈïTÛitpOT(|iiïîa|«»Ti. Geneputp«sèireduns lesnneluaire, -ri isai™, puisque Thucydide dit précisément auparavant qu'il en fui emporté. Mais I'iiWi vatiuiidu docteur Arnold «qu'un mort n 'aurait pas reçu la sépulture dans le Icitluii !=.il-i'«,o eiige une restrirliou, connue le démontre ce que nous avons rapporté d'Eurhidas, Plut., Ariit.,W.

devait livrer à la déesse deux personnes à la place du suppliant qu'elle avait perdu, deux statues de bronze de Pausanias furent consacrées dans le sanctuaire. Toutefois, comme la profanation avait été constatée par la divinité, tandis que le mode d'expiation n'avait été suggéré que par l'imagination de l'homme, il y avait encore lieu, sinon de conserver des scrupules religieux, du moins de craindre les reproches d'un ennemi disposé à soutenir que la malédiction causée par on sacrilège pesait toujours sur le pays. Un temps vint où ^hypocrisie des Spartiates se fit de ce grief une matière de juste récrimination.

La destinée de Pausanias influa sur celle de Thémistocle. Nul Grec n'avait rendu d'aussi importants services à la patrie commune. Athènes ne reçut de semblables bienfaits d'aucun autre de ses enfants, Solon excepté. Il l'avait délivrée d'abord du danger le plus imminent, puis élevée au degré de prééminence qu'elle occupait. Elle lui devait sa grandeur et même sou existence. Thémistocle connaissait son mérite, et il ne prenait aucun soin de dissimuler l'idée qu'il en avait. Ou jugea qu'il l'avait manifestée trop ouvertement en consacrant un temple à Diane avec le surnom d'Aristobule (la déesse de bon conseil). Ce tort s'aggrava, s'il est vrai qu'il ait placé lui-même dans l'édifice sa statue qu'on y Voyait encore au temps de Plutarque, lequel dit de cet homme célèbre que son visage n'était pas moins héroïque que son Ame. On trouve dans ce dernier historien d'autres particularités du même genre , qui montrent avec quelle indiscrétion l'illustre Athénien faisait quelquefois allusion à ce que fui devaient ses concitoyens. S'il est vrai qu'un jour il les interpella dans ces termes : « Où en seriez-vous sans moi? » et qu'une aulre fois il se compara à un platane au vaste feuillage, sous lequel ils avaient trouvé un abri pendant la tempête, et qu'ils commençaient à mutiler dès qu'elle avait cessé, on pourrait croire qu'il ne savait pas encore qu'il est des services trop onéreux pour les peuples comme pour tes rois, services désavoués quand on ne les vante plus. Après la ba- Ripuii* de taille de Salamine, alors que la terreur de l'invasion subsistait dans les ' esprits, Thémistocle jouissait d'une influence décisive, qui s'exerça naturellement partout où régnait l'ascendant d'Athènes ; et il ne craignit pas toujours de faire servir la gloire dont il aurait dû se contenter à l'accroissement de sa fortune. Après la retraite deXèrxès II leva des contributions sur les insulaires qui avaient prêté leur appui aux barbares, comme le prix auquel la Grèce mettait l'oubli deses ressentiments. Les factions qui divisaient les États maritimes lui fournirent une autre occasion de l'enrichir. Presque partout existaient des individus, ou des partis qui avaient besoin du secours de son autorité et qui étaient prêts à acheter sa médiation. Il ta vendit, et cela sans une exacte appré- . dation de ta justice des causes; nous ne l'apprenons, il est vrai, que par tes reproches d'un ennemi. Un poète rhodien, Timocréon d'Ialysus, célèbre par sa gloutonnerie, sa force et l'amertume, de ses satires , cornms on le voit dins l'épitaphe que lui fit Simonide, avait été uni à Thémistocle par les liens de l'amitié et de l'hospitalité. Comptant sur les pwmessis de son ami, il s'attendait en lé voyant devenir puissant a être rappelé dans son pays, d'où il avait été banni. Mais, disait-il, les

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présents de «es ennemis gagnèrent Thémistocle, qui le laissa dans l'exil. Il s'en vengea par une satire dans laquelle il mettait en opposition les vertus d'Aristide avec la perfidie, l'avarice et la cruauté de Thémistocle, qui avait trahi son ami pour une misérable somme de trois talents. Le reproche qu'Aristide adressait à son rival, de ne savoir pas commander à ses mains alors qu'il avait à sa disposition le trésor public, ajoute à la gravité de ces accusations; il est hors de doute qu'ayant d'abord une fortune très-médiocre, Thémistocle accumula des richesses extraordinaires (l).

Si son égoisme lui fit clés ennemis, il s'en attira d'autres plus dan- swioppc.;gereux encore par son patriotisme ferme et éclairé. Il se montrait zélé et """ * p"le vigilant à défendre les intérêts d'Athènes contre les empiétements de Sparte. Le succès de ses efforts contribua plus à sa chute qu'aucun de ses méfaits. Jamais Sparte ne lui pardonna d'avoir mis obstacle aux tentatives insidieuses qu'elle avait faites contre l'indépendance de sa rivale. Il mit le comble h son animosilé en déjouant plusieurs autres fois sa politique artificieuse. Les Spartiates' demandaient la punition des Etats qui avaient aidé les barbares ou qui avaient abandonné la cause. delà Grèce, et ils voulaient qu'on les privât du droit d'être représentés ■ au conseil des Amphictyons. Avgos, Thèbes et les États du nord, qui * . jusque-là avaient formé la majorité de cette assemblée, auraient ainsi cessé d'en faire partie, et Sparte y aurait sans doute acquis la prépondérance. Thémistocle trompa l'attente des Lacédémoniens en mettant la puissance d'Athènes dans l'autre plateau de la balance, et en montrant . le danger qu'il y aurait à laisser ce conseil devenir l'instrument de deux ■ ou trois des Étals les plus puissants. L'inimitié qu'il s'attira dans cette circonstance eût été moins honorable pour lui si l'on devait ajouter foi à un récit emprunté par Plutarque à certains compilateurs d'anecdotes. Ce récit est devenu populaire, parce qu'il accuse le contraste du caractère de Thémistocle avec celui d'Aristide, et qu'il manifeste toute la grandeur d'âme des Athéniens. Thémistocle annonce au peuple qu'il a quelque chose de très-utile àjnoposer, mais qu'il ne doit pas divulguer ■'

son secret. Les Athéniens choisissent Aristide pour prendre communication de la proposition et pour juger de son mérite. Thémistocle expose un plan pour brûler les vaisseaux des alliés réunis à Pagascs, ou, suivant une autre version adoptée par Cicérnn, la flotte lacédéraonienne abritée à Gythium. Aristide déclara aux Athéniens assemblés, que rien ne leur serait plus avantageux que ce que Thémistocle mettait en avant, mais que rien n'était plus injuste, ni plus contraire à l'honneur. Ce peuple généreux rejeta la proposition, sans même être tenté de Bavoir en quoi elle consistait.

Thémistocle fut peu à peu supplanté dans la faveur publique par des ,

(1) « Ses omis transportèrent secrètement en Asie une grande partie de ses hiens. Mais ces richesses lurent découvertes et confisquées. Théopompe les estimait Il cent talents, et Théophraste à quatre-vingts. Cependant, avant qu'il s'engageât dans les affaires publiques, tout ce qu'il possédait ne montait pas à une valeur de irois talenls. » Plut., Thém., 25.

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hommes dignes d'être ses rivaux, mais qui durent leur victoire à la prééminence de son mérite plus encore qu'à leur propre valeur. Ainsi que nous t'avons Tait observer, il seconda lui même, par son indiscrétion, les efforts que firent ceux-ci aflu de le représenter comme trop élevé au-dessus des autres pour n'être pas dangereux dans un Etat libre. C'était le cas, disaient-ils, d'appliquer le remède extraordinaire que prescrivent les lois, lorsque le pouvoir et l'agrandissement d'un individu menaçaient la démocratie naissante. Il fut condamné au bannissement temporaire par l'ostracisme qu'il avait lui-même invoqué contre Aristide. 11 s'établit à Argot, qn'il avait servie dans sa prospérité, etqui l'accueillit, sinon comme le sauveur de la Grèce, du moins comme l'ennemi de Sparte. Il habitait encore cette ville, quoiqu'il visitât parfois les autres cités du Péloponèse, lorsque Pausanias fût convaincu de trahison. Dans les recherches que firent les éphores à cette occasion, ils trouvèrent quelques traces d'une correspondance échangée entre Thémistocle et Pausanias, correspondance qui parut fournir des preuves suffisantes touchant la complicité des denx amis. Aussitôt ils envoyèrent des ambassadeurs à Athènes, pour accuser Thémistocle, et pour demander qu'il fût puni comme son complice. L'accusation ne fut, à ce qu'il semble, appuyée d'aucun témoignage positif produit devant les Athéniens. Les envoyés ne présentèrent que des assertions. Thucydide ' ne se prononce pas sur la vérité ou sur la fausseté de cette accusation. Plutarque rapporte à ce sujet que. Pausanias, voyant Thémistocle banni, crut qu'il saisirait toutes les occasions de se venger de son ingrate patrie, et lui fit part de son projetdans une lettre. Thémistocle ne voyant dans cette missive que de folles propositions, ne se crut point obligé de la dénoncer. Il put écrire quelque chose qui Impliquait la connaissance de ce secret, mais encore la prudence dont il usait habituellement rend cette conjecture improbable. Cette affaire ne fut jamais soumise, à un tribunal impartial. Ses ennemis s'étant emparés de l'esprit public, on joignit aux Spartiates des hommes chargés de l'arrêter et de l'amener à Athènes, où l'attendait une mort presque inévitable, si l'on considère les préventions du peuple. Il prévit ce danger et résolut de l'éviter. Ne pouvant conserver l'espoir de trouver dans le Péloponèse un refuge assuré, il se retira à Corcyre, qui devait à sa bienveillante médiation de l'avoir emporté sur Corinthe dans une lutte au sujet de la presqu'île de Leucade. Mais quelle que fût la bonne volonté des Corcyréens, Ils ne purent le protéger contre Sparte et Athènes réunies. Il prit dont le parti de passer sur la côte opposée de l'Éplre. Il n'avait pas le temps en effet de délibérer, et puis il n'avait peut-être rien de mieux à choisir. Un an plus têt, la cour d'Hiéron, successeur de Gélon, aurait pu lui offrir un asile agréable et sûr. Au reste cette ressource même lui eût manqué, s'il est vrai qu'à Olympie il excita la multitude à déchirer la tente qui portait le nom d'Hiéron et à exclure ses chevaux de la course (1). Au surplus Hiéron était mort l'année précédente (467 ans

(f) Quoique" rapporlée par Piutarqiie sur l'autorité do Tbéoplirasle, celle par-

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