N° 1. — HISTOIRE PRIMITIVE DES POÈMES D'HOMÈRE
les arguments principaux sur lesquels Woif a construit son hypothèse. Des travaux postérieurs aux siens, surtout, ceux de Kreuzer ( Vorfragen ueber .Homeros, 1828), et deNilzsch (De historié Homeri, dont le Fasciculus posterior a paru en 183T), ont démontré que ces divers arguments ne méritaient aucun crédit, et que s'ils n'étaient pas remplacés par d'autres, le monde savant devait revenir a l'opinion généralement admise sur ce sujet avant la publication des ouvrages de Wood et de Wolf.
Les savants qui prétendent qu'Homère n'a pas parlé de l'art de l'écriture basent leur opinion sur l'interprétai ion d'un passage de l'Iliade, livre vi , vers 166 et suivants. Or, Grotefend { art. Homeros, dans l'Encyclopédie de Ersch et Gruber, p. 330), considère l'épisode entier (119-236) comme une interpolation, qui prouve que même le rhapsode qui l'introduisit dans le pocme ne connaissait en fait de lettres qu'une sorte de caractère runique, et que par conséquent le poêle ignora complètement l'art de l'écriture. Quant aux signes tracés sur la tablette de Bellérophon, Wolf lui-même ne s'en est pas formé une idée distincte; seulement, dans son opinion, le passage du poème dans 1 lequel il est dit que cette tablette devait être montrée au roi de Lycie est évidemment jncompalib le avec le caractère d'une lettre ordinaire. Il paraît plutôt disposé a le regarder comme un gage recouvert de certaines marques, qui, selon une convention préalable de Prœluset de son allié, le roi de Lycie, signifiaient que le porteur devait être mis à mort. Cette opinion est évidemment une hypothèse arbitraire; car, si d'un côté on dit que le monarque lycien, à l'expiration des neuf jours , demanda à voir ce que son hôte lui apportait de la part de Proetus; d'un autre coté, on peut répondre que Bellérophon avait probablement, lors de son arrivée, fait connaître la nature générale de la commission dont il était chargé, mais que, selon les lois de l'hospitalité antique, il ne lui fut pas immédiatement permis de s'en acquitter par la remise ou la production de la lettre. (L'explication proposée par Ulrici, Geschichte der Beilenischtn Dichtkunst, 1, p. 226, n'est ni aussi satisfaisante, ni aussi intelligible. Ulrici considère la tablette en question comme un deces présents dont se servaient, pour leurs rapports mutuels, les individus unis ensemble par les liens de l'hospitalité ; c'était, selon lui, en conformité de cet usage que lobâtes demanda à voir un afifiot. Le pluriel <rrçi*T« signifiait la même chose, et peut-être désignait-il seulement la- tablette double avec ce qu'elle contenait; mais une tablette eût été un étrange présent, et rien ne nous donne à penser que Prceius envoyât sa (ablette comme un cadeau à son allié.) Pourquoi le poète , s'il voulait parler d'une lettre, ne se serait-il pas servi du mot iiï&u, — montrer, exhiber ou produire, — cela n'est nullement démontré ; mais quelque force qu'ait l'argument tiré de cette expression, cette autorité est certainement plus que contrebalancée par l'effet des épilhètes iroilà et inuïTû (y, 169), dont la première implique nettement que le contenu de la tablette devait s'expliquer par luimême ; et dont la seconde, — selon l'observation sensée de Kreuser, p. 302, — indique qu'il devait être caché aux regards de Bellérophon. Toutefois, si les signes de la tablette (<jt,u,«™) doivent être considérés comme des caractères hiéroglyphiques, d'autres difficultés se présentent ; car, bien qu'il soit à peu près certain que telle fut l'origine de l'alphabet phénicien, rien n'est moins probable ou plus contraire à toutes ces traditions que l'art de l'écriture fût introduit par les Phéniciens en Grèce durant cette période, et ce ferait inventer une conjecture encore plus hardie que d'attribuer l'introduction de cet art à un autre peuple.
Wood parait, il est vrai (Essai sur le génie original d'Homère), avoir pensé que ces caractères hiéroglyphiques peuvent avoir été inventés parles Grecs, Il
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bit la remarque suivante, p. ISO : «Quant à une description symbolique, hit- I roglypbique ou représentative, quelque découverte de ce genre fut sans doute ■ connue d'Homère; ce qui le prouve, c'est la lettre (ainsi qu'elle est appelée) , que Bellérophon porta au roi de Lvcie. Bien qu'ils Tussent civilisés, les Mexicains n'avaient pas d'alphabet; et le récit qu'ils envoyèrent i Montézuma du débarquement des Espagnols fut Tait en écriture peinte. Hais il est trèsdouteux que Prœtus eût pu faire comprendre ses désirs par de semblables hiéroglyphe s, même avec l'aide de tous les développements que les artistes raexi- j cains étaient capables d'y ajouter, v
* Le style de ses peintures hiéroglyphiques, dit Humboldt (Atlas pittoresque, p. 64), ne lai aurait pas fourni de moyen pour exprimer en général le sentiment de haine et de vengeance... Les recueils que nous appelons assez impro- ! premuil des manuscrits mexicains, renferment un grand nombre de peintures qui peuvent être interprétées ou expliquées comme les reliefs de la colonne i Trajane, mais on n'y voit qu'un très- petit nombre de caractères Susceptibles d'être lus. » Sous un autre point de «ne, la comparaison faite par le même écrivain entre les Grecs et les Mexicains peut offrir son utilité. « Les manuscrits mexicains, dit-il (cadieei mexicant), qui ont été conservés, sont peints, | les nna sur des peaux de cerfs, les autres sur des toiles de coton ou sur du papier de maguey. Il est très-probable que, parmi les Américains comme chez les Grecs et chez d'autres peuples de l'ancien continent, l'usage des peaui tannées et préparées a précédé celui du papier. » Ainsi, si les Grecs de fagd'Homère no furent pas plus instruits que les Mexicains dans l'art d'exprimer leurs idées par des signes visibles, ils durent cependant avoir à leur disposition tous les matériaux et tous les instruments nécessaires pour un pareil usage. Si, comme cela est le plus probable, ils avaient atteint a cet égard un plus haut degré de civilisation, nos soupçons se changeraient presque dans ce cas en certitude. Les Grecs, — selon la judicieuse remarque de Nitzsch, (De Bitt. Rom., I, p. 78), — ne furent pas tellement abandonnés aux propres ressources de leur esprit inventif qu'ils dussent substituer nécessairement, par des améliorations lentes et successives, les matériaux les moins commodes, la pierre, les métaux ou le bois, à d'autres substances qui offraient plus de facilité pour écrire. Les Phéniciens leur communiquèrent, sans aucun doute, leurs méthodes d'écriture, en même temps que leurs lettres. La conjecture de Wolf (Prelegg., p. M), qne remploi des J\f-Mp«i date seulement chez les Ioniens du commencement des olympiades , parait être purement arbitraire. Remarquons aussi, avant de passer outre, que Wolf n'a pas même dédaigné d'emprunter un argument a. Rousseau, qui s'était imaginé que l'Odyssée seraft un lissa d'absurdités, si on supposait que les héros de ce poème eussent sa écrire, oubliant, & ce qu'il paraît, ainsi que Wolf, que le porteur d'une lettre peut aussi apporter un message ou des nouvelles ; de sorte que le poète aurait également besoin d'être excusé dans l'une ou l'autre de Ces deux suppositions. Au dire do Wolf, son opinion relative à la lenteur des progrès de l'art de l'écriture reçoit une confirmation éclatante de cette assertion de Strabon, que les Locriens épizéphyriens furent le premier peuple de la Grèce qui reçut un code de lois écrites. Cependant, leur législateur, Zaleucus, vivait dans la vingtneuvième olympiade, 664 ans avant Jésus-Christ. Kreuser a essayé (p. 193) de détruire cet argument. Il entreprend de montrer que Strabon lui-même ajoutait peu de foi A la tradition qu'il rapporte, et que cette tradition se contredit elle-même, puisque les lois de Zaleucus passaient pour avoir été copiées sur celles de la Crète, de Sparte et d'Athènes, ce qui implique que ces dernières lois avaient été écrites a une époque antérieure. Nitzsch (p. 65) donne une