N" I. — HISTOIRE PRIMITIVE 1>KS POEMES D'HOMÈRE. S6I
sur l'histoire de France : « Les romans désignés collectivement par le titre de carlovingiens sont, selon toute apparence, dit M. Faurie), les plus anciens da tous dans la littérature provençale, fis ne furent, dans l'origine, que des poèmes très-courts et d'un plan très-simple, que des chants populaires, essentiellement destinés à être récités avec une cantilène plus ou moins musicale, et susceptibles, à raison de leur peu d'étendue, de se conserver sans les secours de l'écriture, et par la simple tradition orale, entre les jongleurs qui faisaient profession de chanter.
M Peu à peu ces chants s'étaient développés et compliqués ; ils étaient devenus des poèmes d'une certaine étendue, dont la composition avait exigé plus d'invention et plus d'art. D'un autre côté, ils s'étaient accrus en nombre à mesure qu'ils étaient devenus plus complexes et plus longs ; et la chose dut naturellement en venir au point où il est difficile de concevoir que ces romans fussent chantés de mémoire d'un bout à l'autre, et pussent se conserver sans le secours de l'écriture. On pouvait les chanter encore par fragments détachés, mais il n'y a guère de doute qu'ils n'eussent commence dès lors 'à être lus, et qu'il ne fallût les lire pour en saisir et en apprécier l'ensemble. »
Tout ce que H. Fauriel nous apprend de la poésie provençale, Wolf le pensait de la poésie épique grecque, avec cette différence toutefois, que les poètes provençaux connurent incontestablement l'aride l'écriture, bien qu'ils ne s'en fussent pas servis pendant un certain temps. Si cet art leur eût été inconnu, leur poésie épique ne se fut jamais élevée au-dessus delà forme d'une ballade; et par analogie, si Ton supposait qu'Homère représente une époque antérieure à la connaissance ou a l'usage de l'écriture, il s'ensuivrait naturellement qu'il n'aurait pas pu Sire l'auteur de l'Iliade et de l'Odyssée.
Celle conclusion est rejetée par d'autres critiques. Ainsi K. 0. Millier {Sût. de la litt. grec. , c. i ) n'accorde qu'une médiocre importance à la difficulté causée par l'ignorancede l'écriture. On ne comprend guère pourquoi Wolf la trouvait si grave, car avant de s'en occuper (p. ci) il avait exalté la puissance de mémoire -qu'il attribue aux Grecs, à une époque où celte faculté ne s'était pas encore affaiblie en se fiant à des secours artificiels, et déclaré positivement qu'il ne fallait pas alors faire de grands efforts pour apprendre Homère tout entier par coeur, a Slupes fortasse ad lantam capacitalem mémorise quai tolum Homerum complecli poluerit? Mihi vero id etiam parum videtur, muttoque plura iionnunquam bonos rhapsodos tetiuisse suspicor. » A l'appui de cette opinion, on cite souvent uneépopée kalmoucke, qui a , dit-on, 360 chants, aussi longs en moyenne que ceux de l'Iliade, et dont les troubadours lartares récitent par cœur des fragments d'au moins vingt chants. Le fait est difficile à vérifier; mais s'il était admis comme suffisamment prouvé, il contrebalancerait la force des observations de M- Fauriel (voir Heeren, Ideen, m, ), p. 141 ; W. Millier, Homerische Vortckute, p. 49; (Jlrici, i, p. 225). Si la transmission orale d'ouvrages aussi longs semblait offrir des difficultés particulières, on peut remarquer qu'il est inutile de supposer que leurs diverses parties datent de la même époque; la composition de l'Iliade peut avoir rempli une période de plusieurs années, durant lesquelles les rhapsodes apprirent successivement par cœur certains fragments d'une longueur moyenne; supposition qui s'accorde parfaitement avec celle d'une unité de plan primitive.
Ainsi la conclusion de -Wolf relative à la forme originelle des poèmes d'Homère semble devoir être séparée des prémisses auxquelles il l'avait rattachée, — sa théorie de l'histoire de l'alphabet grec; —et elle est réduite à s'appuyer sur d'autres raisons, qui n'occupaient qu'une place secondaire dans son argumentation ; sur les indications qu'oo peut trouver soit dans ces poèmes eux-
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MX HISTOIRE DE LA G1ECE.
môrees, Mil pilleurs, de la condition antérieure du la poésie épique grecque, j Toutefois, si ses4dées sent fondées, si aucun poème de SOO ou 300 vers De précéda l'Iliade el l'Odyssée, « si priera in* oinnia brevioi a fuenint ; » si Homère ! ■e put pas réciter ou faire réciter ses poèmes, de manière à permettre à leurs auditeur» de comprendre leur uiùlé poétique, « ut magniludo al su lame, norme non dicam coinprehenderclur, sed ad exlremwn audirulur ; n alors il peut paraîtra diflioila d'expliquer comment l'idée d'un semblable ouvrage a pu h présenter à son esprit : «quid tandem eum impellere potuissat in nuiisiiium et cogitalioueni Um longorum et coalinuo partiumnexu nonsertorura carminuoi.» p'un autre côté, peut-on dire, le génie du poète a sulti pour lui inspirer celte idée, el la satisfaction de son propre esprit a pu seule |e déterminer à la réaliser, sans qu'il se fut proposé un autre but, tans qu'il uùl songé ans moyens qu'il possédait de communiquer en entier ses poèmes au publia ( voir Ulriei, i, p. 220). Il serait caries déraisonnable de nier que cela fût possible, alors mèuis qu'on ne saurait s'expliquer comment le poêle pouvait espérer faire cour naltra ses œuvres au moins à ce nombre d'auditeurs dont se fût contentée l'ambition de Miiton. liais il n'est nullement prouvé que les ressources ordi- I «aires de la déclamation publique "à l'âge d'Homère aient été in su [lisantes pour atteindre ce but. Que des auditeurs se soient rendus plusieurs jouis de suite! la même place publique pour entendre réciter la suite d'une histoire Intérêt.- , saule, c'est là un fait qui n'offre rien d'incroyable en lui-même, ou d iucoro- I palibleavec tout ce que nous savons de l'état de la, société dan» les villes de l'ionie (telle est la peinture de la vie ionienne fait» par Ulriei, j, 231) ■ Nous ignorerons toujours si de semblables récréations avaient lieu de préWenee , dans certaines réunions extraordinaires, telles que la fêtes religieuses, at si la I lutte de Thamyris avec les Muses peut être considérée comme unt) allusion à i une ancienne coutume qui contribuait à rendre ces solennités .plus attrayante en y ajoutant des combats poétiques, et qui établissait ainsi, comme W oit ter ' le donne à entendre [Ep. cyel., p. 541), une longue série de récitations; mais les savants qui ont adopté l'opinion de Wolf sur ce point auront toujours i ' démontrer non-seulement que le fait n'est pas prouvé, mais qu'il est l'exprès- j sien d'une idée absurde et incompréhensible,
En outre, Wolf et d'autres écrivains ont affirmé un peu trop promplement que la transition de la poésie épique la plus ancienne a l'Iliade el l'Odyssée actuelles, — si ces deux poèmes avaient été conservés a peu près dans leur forma et avec leur étendue primitives, — aurait été trop brusque. La solution de celte question doit dépendre du caractère de cette poésie primitive. Or, nous avons quelques raisons de croire que Wolf s'en est formé une idée erronée et incomplète. A en I juger par des travaux postérieurs, il est maintenant Uè^-probable que ses productions ne furent ni aussi courtes pi aussi simples qu'il se les représentait. pue partie considérable de l'ouvrage de Welcker sur le cycle épique est consacrée a lu dé mon s Ira lion et a rétablissement de celte opinion ; et ce serait faire injure à son argumentation que de tenter de donner ici une idée de l'érudition et de l'esprit dont il a fait preuve pour la soutenir. Le lecteur curieux d'étudier toutes 1rs questions qui se rattachent aux poèmes d'Homère ne peut pu I consulter un ouvrage mieux fait et plus instructif. Welcker découvre dans l'Odyssée des indications nombreuses que la poésie épique sJail, langera pi avait la composition de ce poème , sortie de cet état primitif dans lequel elle ne : se composait que de courtes chansons ou ballades saos suite , semblables i pelles qu'Achille devait chanter en s'accompagna.». | avec sa lyre. Il était déjà d'usage dé réunir et de combiner les arguments de ces chansons éparscs (lac I *>,',* «i$i»-t) dans une cÏjmi, — > suite ou série de chants renfermant plusieurs i
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sujets, ™- en d'autres termes, d'en former un poème épique régulier, d'un* longueur considérable, ayant un commencement, un milieu et une Qn. Un poète qui créait ainsi ces éléments poétiques, ou qui les réunissait un un seul corps, était un IjMipw ( V'tt dPw )■ Ainsi, avant l'auteur de l'Iliade et de l'Odyssée, il y eut plusieurs hoxehis, c'est-à-dire des arrangeurs, des c&npoei- Itin-f, des compilateurs. Tels furent Phémius et Démodocus. Le poème que Démodocus réoila à la cour d'Alcinoùs parait avoir compris tous Ws éléments de l'histoire d'une Utm rhom;, telle qu'elle fut écrite plus tard par Arctinus et Leschea, et il bous offre un échantillon de la manière dont un ouvrage, trop long pour être récité en une seule fois, pouvait lire, à de certains intervalles, récité par le môme barde au même auditoire. Dans l'opinion de Welcker, Démodocus fut un poète réel qui prit un nom supposé, et il aurait été le barda aveugle de Cliios. L'auteur du Cycle épique trouva aussi des vestiges d'un ancien poème sur les aventures des héros pondant leur retour de la guerre de Troie (Néant) et d'une Urestée. Pour le moment, il nous sutura de constatai la tendance générale et le but prinuipal de son livre. Si ses conclusions sont [ondées, il n'y eut pas do transition brusque entre la forme primitive de U poésie épique grecque et celle que cetle poésie a revêtue dans l'Iliade et l'O» upsée actuelles ; au contraire, le progrés, amplement préparé, s'opéra "par des développements continus , faciles et naturels. Toutefois, personne ne peut s'y tromper, l'érudition la plus profonda et l'esprit le plus ingénieux ne sauraient pas donner d'autre valeur que celle d'une conjecture probables, une conclusion tirée de telles prémisses, dans une question qui se rapporte ù une époque H recalée de l'histoire de la littérature grecque.
D'un autre cùlé, le fait suivant semble presque universellement admis. Lu fragments et les analyses que nous possédons des poèmes dont se composait If cycle épique nous fournissent des preuves satisfaisantes qu'avant l'apparition du pins ancien de ces poèmes, l'Iliade et l'Odyssée, — même si ces deux poèmes n'existaient pas alors dans leur forme actuelle, — avaient au moins atteint les dimensions qu'ils ont aujourd'hui, et étaient regardés chacun comme un tout complet, bien réfléchi et bien déterminé, au lieu de passer pour un assemblage accidentel et variable de pièces fugitives. En effet, les auteurs du eycle regardent les sujets des poèmes d'Homère comme un terrain sacré, sur lequel ils n'osent jamais s'aventurer, si près qu'ils s'approchent de ses limites; tous leurs ouvrages sont destinés seulement à leur servir soit d'introduction, soit de complément et de commentaire ; ils en présupposent l'existence, et re» ecmnaissent leur autorité supérieure. Ainsi, les Cyprin de Stasinus embrassaient les cames et les premiers événements de la guerre de Troie. l'Ethiopie d'Arc* linus reprenait ce thème poétique immédiatement à la fin do l'Iliade, et le même poêle le développa dana un autre ouvrage jusqu'à Ut chute de Troie,. Ainsi, les P*roi de Hagias et la Tetegtmitt d'Kugamon étaient les compléments da l'Odyssée. La réserve des poètes cycliques, lorsqu'ils s'approchaient du dor maine de leur grand prédécesseur, était d'autant phis significative qu'ils ne l'observaient vis-à-vis d'aucun autre auteur. Lesoues, dans sa Petite Uiafie, traita le même sujet qu'Arclinus avait déjà traité dans sa Dettwctùm de Troie, (hfe» nismc) . — (Voir K. 0. Mûller, Butoir* de la Littéreâure gritqu*, en. 6; Ulrici, i, p. 236; Nitssch, de Mit. Hem., H, p. 84; Bode, 1, p. 364 et ïtiivantef; Welcker, Ep. eyef., p. 3*3 et suivantes.)
Tandis que ces travaux avaient pour résultats de renverser les principaux arguments sur lesquels s'appuyait l'hypothèse de Woif, un autr» critique émi ■ nent, G. Hermann, bien que d'accord avec Wolf sur l'ensemble de son système, pensa que m idées soulevaient dos objection* d'un genre ditftraK, objections
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qui, selon lui, étaient également applicables aux raisonnements des adversaires de Wolf : aussi crut-il qu'il était nécessaire d'adopter une opinion mixte, et de chercher une nouvelle explication des difficultés, qui, partageant à divers égards tes théories contradictoires des deux écoles, parviendrait à les mettre d'accord. Pour Wolf, la nom d'Homère représentait une école de poètes qui, pendant plusieurs générations, auraient exercé leurs facultés poétiques sur diverses parties des sujets dont se composent l'Iliade et l'Odyssée, et dont les oeuvres, séparées dans l'origine, auraient fini par être réunies et combinées de manière à présenter une apparence d'unité poétique. Hermann déclare que cette conjecture est absolument nécessaire pour expliquer le caractère qu'offrent a un examen critique les poèmes parvenus jusqu'à nous; mais pourtant, il la trouve insuffisante, car, dit-il, elle n'assigne aucun motif qui eût pu déterminer ces poètes à se borner si longtemps à là même série de sujets; et, s'il est permis de conjecturer qu'ils ont célébré d'autres événements que ceux de la guerre de Troie, elle n'essaye pas d'expliquer la perte complète etla disparition totale de leurs autres ouvrages. D'un autre coté, si on admet l'unité originelle du plan de l'Iliade et de l'Odyssée, c'est éviter celte difficulté, pour en rencontrer une autre. Le nom d'Homère appartient à la période la plus reculée d'e la poésie grecque béroïque, époque qui doit être séparée par un immense intervalle de celle des poètes cycliques ; car. au temps de ces poètes, l'autorité suprême d'Homère était déjà universellement reconnue, et elle paraît avoir eu pour base, non la supériorité de sou génie poétique, mais sa haute antiquité. Toutefois, si, malgré le talent poétique élevé qu'ils révèlent, les poèmes d'Homère doivent être attribués à une époque très-reculée, ni l'hypothèse de Wolf ni aucune autre conjecture ne fournit le moyen d'expliquer pourquoi leur apparition aurait été suivie d'une longue période de silence et de stérilité, qui n'aurait légué à la postérité aucun ouvrage et aucun nom. Qu'il eût été un individu ou une école, Homère n'aurait donc laissé ni imitateurs ni successeurs. Le cours de la poésie épique, si large et si abondant près de sa source, se serait brusquement perdu sous terre, pour ne reparaître plus tard que dans les œuvres moins fortes et moins brillantes des poètes cycliques plus récents. Au dire d'Herraann, une seule hypothèse pouvait satisfaire toutes les conditions et répondre A toutes les objections : cette hypothèse est celle que nous avons mentionnée dans le texte (p. 179), et qui admet l'existence de deux poèmes courts, les germes de l'Iliade et de l'Odyssée, diversement développés par les travaux des générations postérieures.
Cette hypothèse n'était pas nouvelle. Elle ne différait pas essentiellement de celle que Wolf avait émise lui-même dans la préface de son édition de l'Iliade, p. 28: o Quoniam certum est, tam in Iliade quaro in Odyssea orsam telam et
deducta aliquatenus fila esse a vate qui princeps ad canendum accesserat
forsitan ne probabilité quidem demonstrari poterit, a quibus loci polissimum nova subtemina etlimbi procédant : at id tamen, ni fullor, poterit effici, ut liquido appareat Ilomero nihil prêter majohem partem carmin <ia tribu endum esse, reliqua Homeridis prsscripla lineamenla persequentibus. • Cette supposition ne diffère de celle de Hermann que par rapport aux dimensions attribuées aux poèmes primitifs. Quelques autres écrivains ont adopté l'hypothèse de Hermann. (Voir surtout l'ingénieux développement de cette théorie dans VAriadnt de Grappe, p- 643.) Hermann lui-même remarque {Op., vi, 86) que l'opinion que NiUsch a émise sur la composition de l'Iliade et de l'Odys.ée dans son Histoire d'Homère, i, p. 112, se rapproche de la sienne, bien que Nitzsch suppose seulement qu'Homère a largement profité de divers ouvrages moins volumineux de poètes plus anciens et relatifs à la guerre de Troie. » Ho-
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