PRÉFACE DU TRADUCTEUR
de nom, les remarquables travaux deBamberger, Bœekh, Bœttiger, Bode, Giese, Hermann, Kreuser, Krnse, Miiller, Nitzsch, Ritschl.Schœmnnn, Thiersch, Ulrioi, Weleker, etc. ?
Toutefois, si les Allemands sont doués d'une patience et d'une sagacité merveilleuses, en générât il leur manque deux grandes qualités non moins précieuses : ils ignorent l'art d'être clair; ils ne savent pas généraliser. Ce sont des ouvriers laborieux et intelligents, chacun d'eux découvre et recueille une partie des matériaux nécessaires à la construction d'un vaste et bel édifice; mais aucun ne pense à tracer le plan de ce monument, et encore moins à mettre lui-même ce plan à exécution. Ce travail si difficile et si utile a été tout récemment accompli avec un remarquable bonheur, en ce qui concerne la Grèce, par un éminent sckolar anglais, M. Connop Thii'lwall. Son brillant résultat est YHittoire de la Grèce, dont je publie une traduction en français.
Mais avant de parler du livre, il importe que je dise quelques mots de son auteur , encore peu connu en France.
M. Connop Thirlwall est, si l'on en croit la tradition, le rejeton d'une famille très-ancienne du nord de l'Angleterre. « Les Fierce Thtrlwalls > sont célébrés dans une ballade de Marmiofl. Leur château féodal, Tnirlwnll-Castle, attire encore l'attention dus touristes dans le voisinage de la muraille romaine, à laquelle cette ancienne famille parait avoir emprunté son nom. Quoiqu'il en soit, le père de M. Connop Thirlwall était un ministre de l'église anglicane ; et il habitait les environs de Londres, lorsque sa femme lui donna, le 11 Février 4797, ce fils qui devait un jour ajouter a Celle célébrité contestable une gloire plus honorable et plus réelle.
M. Connop Thirlwall mérite d'être rangé parmi les enfants extraordinaires. A sept ans il écrivait déjà en prose et en vers, et il avait onze ans quand son père, heureux et fier de ces dispositions précoces, fit imprimer un recueil de ses premier» essais littéraires. Ce curieux volume est depuis longtemps épuisé.
M. Connop Thirlwall commença ses études sérieuses à l'école de Charter-House a Londres, et il les termina au collège. de la Trinité a Cambridge. Le jeune homme tint les promesses d8 l'enfant. Il marcha rapidement de succès en succès. Il monta aussi vite que possible de degrés en degrés. Peu de temps après avoir été reçu bachelier es arts. Il fut élu fellow du collège de la Trinité, — distinction, comme chacun sait, aussi honorable que profitable, — mais un travail trop assidu avait épuisé ses forces. Cette position acquise, il alla passer, — autant pour s'instruire que
tizedoir GoOgk
PRÉFACE DO TRÀDUCTEUH. «
pour se reposer, — une année entière en Italie, et il résida presque toujours a Rome.
A son retour à Londres, Il étudia le droit, — uniquement pour être agréable à son père, — car il n '«'prouvait aucun désir d'embrasser la profession d'avocat. Ces études spéciales l'occupèrent trois ou quatre ans. Toutefois il ne s'y adonna pas exclusivement, et il se livra par délassement aux travaux historiques et littéral* res, qu'il préférait de beaucoup au droit. Ainsi H traduisit deux contes de Tieck et un ouvrage de Sehleiermacher sur l'évangile de saint Luc. Ces detix traductions parurent sans nom d'auteur. Une remarquable introduction historique et critique qu'il avait mise en tête de l'ouvrage de Sehleiermacher souleva en Angleterre de nombreuses protestations.
En 1825, M. Connop Thirlwnll fut ealledto the bar, c'est-àdire admis à exercer la profession d'avocat. Pendant quelque temps il plaida devant la cour de Chancellerie, et il accompagna les juges dans leurs tournées (circuits) périodiques ; mais il ne tarda pas è reconnaître qu'il se trompait de route; il fit comprendre à son père que sa vocation l'appelait ailleurs, et il retourna à Cambridge. A peine y étalt-il arrivé qu'un libraire lui proposa de traduire en anglais YHistoire romaine de Niebuhr. Ayant accepté cette tâche difficile, il l'entreprit aussitôt avec son ami Julius Hare, qui était alors au collège de la Trinité. L'Illustre historien allemand fut tellement satisfait du travail des deux jeunes savants anglais, qu'il lenr dédia un des volumes de son édition des historiens byzantins (1). Un des compatriotes de Niebuhr m'a même assuré qu'il relisait toujours son livre dans la traduction anglaise, parce qu'il avait moins de peine à le comprendre.
Tandis qu'ils s'occupaient de la traduction de l'histoire ro-
JULIO CABOLO lUlilO
IT
CONNOPO THIBLWALLO
CJjmiHIUIKNSI» SB. TRIHITÀTIS COLLHI1 SODALIBOS
«uoiim qpb Hisiotu mu komakà a nniTANNis raossus ita ut ba* ammo
ÇONCEP! PATBJOQUH BERMONB GOHSMJPSI
ETNOTA2 KAI ETEPrEÎIAÎ ENEKÀ
B. G. NIEBUHRIU3.
ni PRÉFACE DU TRADUCTEUR.
maine, MM. Thirlwall et Hare publiaient, sous le titre de Philologicat Museam, une revue périodique consacrée principalement à l'examen critique des questions les plus intéressantes de l'antiquité. La collection de cette revue, — que je ne puis que mentionner ici, — forme deux forts volumes in-8. Elle est trèsestiraée en Allemagne comme en Angleterre. Welcker en a fait l'éloge dans son Itheinisch.es Muséum.
Cependant M. Thirlwall avait été nommé professeur (leetarer) au collège de Cambridge, et depuis deux années il faisait un cours sur les ouvrages des auteurs anciens, lorsque le libraire Longman conçu t le projet de publier, sous le titre de Cabinet cyclopédia, une série d'histoires, dé biographies et de traités qui put former une véritable encyclopédie. Le docteur Lardner, chargé de la direction suprême de cette vaste entreprise, eut l'heureuse idée de confier à M. Connop Thirlwall la rédaction de l'histoire de la Grèce.
De tous les scholart anglais, il était, en effet, le plus digne d'un pareil honneur. Aucun n'avait étudié av.ec plus de soin et d'intelligence tous les auteurs anciens, aucun n'était mieux au courant des découvertes des critiques allemands, et plus capable de combler leurs lacunes, de répandre de vifs rayons de lumière sur leurs obscurités, et de substituer, au besoin, des hypothèses plus ratiounelles à leurs conjectures trop hardies et contestables. Aussi, au lieu de se contenter, comme la majeure partie de ses collaborateurs, de compiler les histoires existantes, il composa un ouvrage entièrement nouveau, et tellement remarquable que la publication du premier vol urne suffit pour le placer au premier rang parmi les autres histoires de cette collection, dont il assura dès lors la fortune.
Tandis que M, Connop Thirlwall se livrait, — tout en continuant ses leçons, — à ces travaux qui devaient immortaliser son nom et rendre un si grand service a la science, un événement imprévu vint bouleverser complètement son existence. En 1854, unequestion importante fut soulevée dans les universités. Il s'agissait de savoir si les dissidents (dissenlen), c'est-à-dire les Anglais qui se sont séparés de l'église établie, seraieut admis à jouir dons les universités des mêmes droits que les Anglais orthodoxes. M.Thirlwall se prononça pour le parti de la tolérance, de la liberté et de l'égalité. Il publia même une brochure à l'appui des réclamations des dissidents. Le docteur Wordsworlh, \emasler of Trinity- College, — un de ces esprits étroits et intolérants qui pullulent dans l'église anglicane, — s'empressa de le destituer, et M. Thirl-
tizedoir GoOgk
PRÉFACE DU TRADUCTEUR. un
wall se vit obligé de s'exiler dans nne petile paroisse du canton le plus isolé du Yorkshire.
La satisfaction d'avoir rempli sou devoir, le snccès éclatant de son premier volume de son Histoire de Grèce, qui avait para eu 1833, et la composition des volumes suivants, publiés à des intervalles assez rapprochés, le consolèrent, danscette retraite, des tristes conséquences qu'avait eues pour lui celte brutale injustice. Il vivait tranquille, honoré et heureux parmi ses paroissiens, terminant son septième volume, sans rêver, sans espérer d'autre récompense que la gloire du? à un'si important travail, lorsque, en 1840, lord Melbourne, à sa grande surprise, lui fitoffrir ■ , l'évèchédeSaint-David's. 11 accepta, comme on le pense bien; mais les nouveaux devoirs qui lui furent imposés, et la nécessité où il se vit d'apprendre la langue galloise, parlée par la majeure partie delà population de son diocèse, l'empêchèrent de terminer aussi promptement qu'il l'eût voulu le huitième et dernier volume de sou Histoire de Grèce. Ce volume ne parut qu'en iSH.
Depuis celle époque, monseigneur l'évoque de Saint-David's a prononcé, — le 4 juin 1R45^— à la Chambre des lords, dont il fait partie en vertu de son titre, un discours justement remarqué pour la seconde lecture du M aynootk- Collège bill. Est-il nécessaire d'ajouter qu'en appuyant en cetle circonstance la politique de sir Robert Peel, il défendit le grand principe de la tolérance et de la liberté religieuse contre ce parti anglican, auquel il avait déjà porté un coup si sensible à l'université de Cambridge?
Après avoir fait connaître l'auteur, il me reste à parler du livre. Ce n'est pas à moi qu'il appartient ni de le louer ni de le critiquer. Je suis prêt à le reconnaître, — et je m'appuierai au besoin sur l'opinion de M. Thirlwall, — on peut lui reprocher certains défauts etquelques lacunes. Le style pourrait être plus original; diverses parties eussent gagné a être traitées d'une manière un peu moins germanique ; des questions intéressantes manquent des développements nécessaires. Dans les derniers volumes, par exemple, la littérature et les arts sonl trop sacrifiés à l'histoire proprement dite ; on regrette surtout de ne pas y trouver la continuation de l'histoire commencée de Syracuse et de la Sicile. Mais que sont ces légères imperfections, comparées oux nombreuses et rares qualités qui distinguent M. Thirlwall ? Qu'il connaît bien l'antiquité grecque ! comme il a su comprendre et développer les révéla lions de la science moderne! que ses aperçus sonl justes, ses hypothèses ingénieuses el plausibles, — quand il croit pouvoir s'en permettre, — car il est trop sage pour présenter jamais des
oogle
ÏIT PRÉFAGK DU TRADOCTEUTL
faits probables commettes (aits certains et prouvés. Non seulement il a continué jusqu'à la domination romaine cette histoire que ses prédécesseurs Gillies et Mitford, — qui datent d'ailleurs de la fin du siècle dernier, — avaient laissée inachevée, Gilliesà la mort, et Mitford avant la mort d'Alexandre ; mais il l'emporte à tous égards sur ces deux historiens dans la période qu'ils avaient traitée avant lui. Gillies ne fait souvent qu'effleurer les questions les plus importantes. Les sujets qui remplissent le premier volume de M. Tliirlwall (la moitié de ce volume) forraentà peine 180 pages dans l'ouvrage de Gillies. L'histoire des successeurs d'Alexandre, publiée à part dans une histoire générale (Histwyoftluu>orld from the reign ofAlexander tolhat of Augustes), n'est pas plus développée. En outre, un critique compétent, Schlosser, dans son Universel hisimsche Uebersickl {t. III, p. 41), affirma avec raison que t le jugement de Gillies est notoirement d'une fublesse extrême (Gillies dessen Urtbeil bekanutlich hœchst scliwach isl). > Quant à Mitford, s'il possédait des connaissances profondes et variées sur tous les arts pratiques, tels que la guerre, la navigation, le commerce, etc.; si, grâce à cette érudition, il est parvenu à interpréter avec bonheur Quelques passages obscurs ■ des auteurs anciens, il a fait un ouvrage entièrement politique. 11 savait si peu le grec, qu'il ne pouvait lire Thucydide et Xénophon que dans des traductions; son style est détestable, et son jugement, naturellement assez bon, toujours faussé par ses projugés politiques, t Mitford, dit Schlosser (t. 11, p. 218), a une telle horreur des principes républicains de la plupart des historiens, qu'il se rend ridicule en entreprenant l'apologie de tous les tyrans, de tous les voleurs, et de tous les hommes avides et cruels qui ont usurpé le pouvoir suprême dans quelque pays que ce soit, et il sert ainsi la cause à laquelle il veut nuire. > Et deux pages auparavant, après avoir constaté que les quatrième et cinquième volumes de l'histoire de Mitford n'avaient pas été traduits en allemand, il ajoutait-. «Cela est fort heureux, car sa partialité était devenue par trop bouffonne et sa prolixité intolérable. » M. Tliirlwall a, au contraire, toujours soutenu le parti politique qui avait été attaqué par Mitford.
Mais les éloges d'un traducteur sont toujours suspects, et il» peuvent sembler inutiles. Evidemment, si j'ai consacré trois années de ma vie à la traduction de ï'Histoire de U Grèce, c'est que j'ai pensé qu'elle réunissait la majeure partie des qualités exigées d'ordinaire d'un semblable ouvrage; c'est que j'ai reconnu surtout qu'à part Y excellent Précis de l'huUnrewcieniie de WA^oiisM
PRÉFACE «l TBADUCTEIR. s*
et Cayi, — qui n'a qu'un seul tort, celui d'être un précis, — il n'existait actuel lemeut en français , — originale ou traduite , — aucune histoire complète de la Grèce ancienne.
Pour justifier mon choix, qu'il me soit permis de constater deux faits . et de citer des autorités que personne ne contestera. A pêne le dernier volume de V Histoire de Gréée de M. Tliirfwall avait-il paru à Londres , que l'éditeur en publiait une seconde édition. Une traduction allemande , commencée par M. IL H;imanti et continuée par le docteur L. Scbmitz , a paru a Leipzig jivec.unc préface du professeur Welcker. La Revue d'Edimbourg (oct, tt335|,r£c(ec(tc et la Revue trimestrielle (Quarterly Review) en Angleterre, le Gerdors/'s Aepertorium en Allemagne, ont prodigué lourâ tour a M. ïhtrlwall des éloges que je m'abstiens de reproduire. Hier encore, la Revue trimestrielle déclarait que son ouvrage n avait pris son rang comme une haute autorité sur l'histoire de la Grèce ( Taken Us place as a high auiktmty in Grecian history) * (numéro du mois de juin 1846 , p. 1 1 5). Mais M . Tbirlwall a reçu deux hommages si sincères, si glorieux, que c'est pour moi un double devoir de les mentionner ici, car ils font autant d'honneur aux deux historiens qui les ont offerts spontanément qu'à celui . qui en a été l'objet. Depuis la mise en vente du premier- volume île VHislory o( Greece de H. Tbirlwall , deux outrages nouveaux, — aujourd'hui inachevés, — ont paru en Angleterre sur la 'Grèce ancienne : VAlhensde M. Edward Lytton-Bulwer (1S37), ut Vflîs-' tory oj Qreeee de M. Grote (1840).
* Ces volumes, disait M. Bulwer, au début de sa préface, étaient non-seulement écrits , mais déjà entre les mains de l'éditeur , avant In publication , et même , je crois, avant l'annonce de la publication du preuriYr volume de Y Histoire de la Grèce de M. Tbirlwall, sinon j'eus» renoncé à m'aventurer sur le terrain cultivé par (■et érwdil distingué. »
Ce que M- Bulwer disait en 1837 , M. G rote le répète eu 1846. « Si l'histoire de la Grèce de m«n ami Tbirlwall eut paru quelques années plutôt, je n'aurais probablement pas conçu l'idée de faire un pareil ouvrage; je ne me serais pas décidé a l'entreprendre pour corriger les erreurs que je découvrais et que je regrettais dans Mitron). La comparaison de ces deux auteurs fournit une preuve frappante des progrès que la science historique a fails pendant lu génération actuelle en tout ce qui concerne l'antiquité. Ayant étudié les mêmes autorités que le docteur Tbirlwall , je suis plus eu état que' tout autre de témoigner de f érudition, de la sagacité et de l'impartialité qui distinguent son excellent ouvrage. «
Doto«io,GoOgk
ïïi PRÉFACE DU TRADUCTEUR.
Un mot maintenant sur ma traduction. C'est, je le sais, un travail pénible et ingrat ; mais j'ai pensé qu'il serait utile , et je n'ai pas hésité à l'entreprendre. Si j'ai osé me charger d'une tâche si lourde, c'est que j'y avais été préparé par une traduction de l'Histoire des découvertes maritimes et continentales, par une collaboralion active de huit années à la Bévue britannique, et par divers travaux historiques; j'ai, du reste , été aidé par un de mes amis, et j'ai reçu d'utiles conseils de M. Laligant, le savant traducteur de l'économie politique des Athéniens , de Boeckh. — Qu'ils me permettent de leur en témoigner publiquement ma vive reconnaissance. — Enfin, pour dernière et plus sûre garantie, M. Thirlwoll a relu avec In plus grand soin toute ma traduction faite sur la seconde édition. Je puis, je crois , sans m'exposcr au reproche de vanité , citer ici deux fragments de ses lettres.
* It miyht be satisfaclory to you to be ablc to afford the public such an authentieguaranlec for the fidelity of your translation. I can assure you mostsincerely Ihatthe gênerai impression it has madeon me has heen one of agréable surprise at the skill with which you bave snr» mounled the diiliculties you hâve had to encounter, which I am wcll aware must be more numerous in this part than in ail the rest of ihe work.
». .. According to my promise I send a list of the passages which 1 noticed , in which your translation does not exactly render my meaning. They are so few , and comparatively of so litllc importance, that they might seem hardly worth meutionning , if it wern not that you will be able the more easily to remove every imperfection of this kinil (hat I can discover in your work. I-have addeti a fevy errors of thé press which may perhaps have escaped your attention. »
Ces fautes d'impression et ces erreurs de sens que H. Thirlwâll m'avait signalées, je lésai corrigées à la fin de ce volume. Je dois donc, par reconnaissance pour H. Thirlwâll , et dans l'intérêt de son ouvrage, appeler, quoiqu'il en puisse coûter à mon amour-propre, l'attention des lecteurs de ma traduction sur les errata et corrigenda, eu les avertissant toutefois que ce volume en contient deux de l'édition anglaise , et en les priant de me pardonner, en faveur de ma franchise et de l'utilité de mou travail , les quelques distractions que mon attention a eu le tort de se permettre pendant les douze mois que j'ai consacrés à cette tâche aussi ingrate que difficile.
Adolphe JOANNE.