CIIAP. II. — DES HABITANTS PRIMITIFS DE LA GRÈCE
comm« les Pélasges, des barbares? Aussi , en ce qni les concerne dn moins, n'a- 1 -on pas lien de soupçonner que la distinction eut été artificiellement déguisée, et que les mots locaux significatifs, où Strabon puisa sa preuve de leur origine piérienne, ne leur appartinssent pas, mais qu'ils eussent été substitués à d'antres mots du même sens dans leur langue barbare.
Les Pélasges figurent dons l'Iliade , ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, parmi les auxiliaires des Troyens. Des témoignages posté- ", rieurs nous les montrent disséminés sur la cote occidentale de l'Asie Mineure , presque dans les mêmes lieux où s'étaient établis les Lélèges ; trois anciennes villes de celte contrée portaient He nom de Larisse {!). Hérodote semble confirmer sur ce point le fait révélé par Strabon (2), quand il nous apprend que les Pollens asiatiques s'appelaient anciennement Pélasges. Antandros , désignée par Alcée comme une ville des Lélèges (3), passait aussi pour un des établissements des Pélasges (4). Ils Forment dans ce pays une tribu particulière, distincte de tontes celles qu'Homère a énumérées , et le nom de Pélasges est leur nom propre; ce qui le prouve, c'est que, même à l'époque d'Hérodote, les habitants de deux villes de l'Hellespont s'appelaient encore Pélasges (5). Toutefois , tant que nous ignorerons s'ils étaient des colons venus de la Grèce, on s'ils n'avaient jamais émigré de pays pins occidentaux, ces Pélasges asiatiques ne nous aideront pas a déterminer la portée primitive de ce nom ; dans an cas, on le leur eût donné, parce qu'ils avaient émigré de diverses régions, et qu'ils ne pouvaient être désignés que par un mot d'un sens étendu ; dans l'antre cas, ils l'eussent conservé comme an titre ancien et distinctif.
De quel pays étaient partis les Pélasges, quand ils vinrent en Grèce? opfc Les Grecs ne nous fournissent aucun renseignement sur cet important r^în« problème; car, satisfaits de leur ignorance, ils ne furent même pas™ ' tentés d'essayer de le résoudre. Certains écrivains nous ont , il est vrai , transmis sous la forme de généalogies poétiques leurs connaissances historiques ou leurs opinions; mais arrivés à l'individu qui leur paraissait l'ancêtre commun d'une nation, ils se contentaient de le représenter comme le fils d'un Dieu, ou comme la production naturelle delà terre elle-même , ou comme un composé humain et divin , comme un être formé par les dieux avec quelque matière terrestre. Ln plupart de ces généalogies vont ainsi aboutir, en remontant leur cours, à des enfants du sol,'; et bien que le mot grec «.ùmitknt, qui exprimait cette idée, fut quelquefois employé vaguement pour désigner l'antiquité d'une race, non-seulement le vulgaire, mais les savants durent le prendre généralement dans son sens littéral , sans l'appliquer à quelque système philosophique particulier, comme celui d'Empédocle [6). Telle est l'expliea-
(1) Slrah., xnt, p. 620. — (2) vu, 9S. — (3) Strob., xin. p. 606. npireV
ÀïTOwSpc; AOt-p>v îtsXt;. — (4) Herod., VU, 42. ÂvrttvSpiv tiy naaoviSa , et Canon commence ainsi son iU récit : A>; ÀvtivSpn Suinta* nfloa^ci. — (S) i, 57. — (6) Kruse(l, p. 396) mel en doule celle vérité : parce qu'Arislole (fflwt., i,S) dil qu'une haute naissance consiste pour une nation ou pour une ville a tlre«ur!-
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tien que donne Hésiode de l'origine dePélasgus(l). Aussi Platon, Usns cette qraison funèbre, où il embrasse tous les sujets capables de flatter la vanité des Athéniens, insiste-t-il sur cette notion populaire, qu'il ne partageait certainement pas. a Noire pays, dit-il, mérite un second éloge ; quand toute la terre enfanta des animaux de toutes les espèces, sauvages et domestiques, notre pays n'en produisit aucun. Parmi tous les animaux, il choisit, pour lui donner naissance, l'homme, c'est-àdire, la créature qui surpasse toutes les autres en intelligence, et qui seule reconnaît ia justice et les dieux». Tandis que les Athéniens s'attribuaient exclusivement cette gloire, les Arcadiens se vantaient, avec les mimes, droits, d'être plus anciens quela lune (2) ; et, certes, le principe admis, l'intervention d'un Créateur intelligent exclue, il devenait aussi facile de surmonter les difficultés matérielles dans plusieurs casque dans un seul, et rien ne s'opposait à ce que chaque vallée eût produit elle-même son premier habitant , ou plutôt une moisson humaine tout entière. L'antiquité des Arcadiens s'appuyait sur le témoignage du poète généalogique Asius de Samos , qui passe pour avoir vécu au commencement des Olyljpiades (3) , et qui disait en célébrant le Pélasgns arcadien : u La terre Tioire l'a produit dans les montagnes couvertes de forêts, afin que la race des mortels put exister (4). n Selon l'opinion la plus généralement reçue, les PâJasges argiens étaient les al nés de leur race (s); mais les antiquaires ne s'occupèrent que de la question de savoir sur quelle partie de la Grèce cette race avait fait sa première apparition. Nul d'entre eux ne songea à rechercher son berceau dans une contrée
fttmiçv £px.a!t>u;, passage dont il est impossible de tirer aucune induction, même à l'appui de l'opinion d'Aristole. Mais Platon semble avoir ei primé distincte m eut, avec une exagération un peu capricieuse, l'idée populaire attachée à ce mot dans le Ménexènes ([1.237). D'aprè» une conclusion de[Kruse(i p.428j , Pausanias, bien qu'il rapporte l'opinion populaire des Arcadien*, que Pélasgus fut le premier homme qui recul l'existence dans l'Arcadie, croyait qu'une race différenleavait précédé les Pélasges dans ce pays. Toutefois Pausanias est loin d'autoriser cette conjecture. Pélasgus, re marque- 1 -il, ne pouvait pas être né seul, car alors il n'eût eu aucun peuple à gouverner, mais d'uutres hommes durent naître avec lui, quoiqu'il leur fût supérieur par ses qualités physiques et inlellecluelles. L'opinion générale de Pausanias sur ce sujet se trouve nettement formulée, toi, 29, 4. Dans Ce passage, •près avoir mentionne quelques os gigantesques découverts en Syrie, et qui, à en croire l'oracle de Claros, avaient. dû appartenir à Oroules, un Indien, il ajoute : « Si le soleil créa les premiers hommes, eu réchauffant la terre, qui, dans Jes temps anciens, était encore pleine d'humidité, quelle contrée dut le plus probablement enfanter la première des hommes et produire des hommes plus grand?, que celle des Indiens, puisque même de nos jours elle nourrit encore des animnnv étranges et monstrueux f »
(11 Èaioî&î Tiv ntf-aapv '«umfxfcwa çtlw ifwt. Apollodor-, », 1,1, et m, 8, i.
J2) nposiXmti." D'autres explications nul été données de ce mol. On a dit qu'il signifiait préhelléninue. Sa véritable dérivation ne doit pas nous occuper ici.
(3) Selon Welcker (der epische Cyclus, p. 144) si on n'a pas de motifs précis pour faire vivre Asius dans la dixième olympiade, on est eu quelque sorte autorisé à penser que ce poêle ne fut pas de beaucoup postérieur à cette époque. Il s'en rapporte à Muller {de Minerva Paliade, p. 41 j où la même opinion s'appuie sur ub passage du CAorilw de Nalke, p. 7-i. Nalke cependa ni n'.i pas essajé de déler-r miner l'époque précise où vécut le poète.
[4) Pans., vin, 1,4.- (5) Dionvs., A.R. , 17,
CHAR II. — DBS HABITA» TS PWUTIFS DE LA GBÈCE. »
étrangère. ï-8 présence des Pélasges en Grèce n'est pas seulement le premier feit incontestable de l'histoire grecque; c'est aussi le premier dont la tradition ait conservé le souvenir.
Ce fait, toutefois, n'impose pas seulement à nos recherches de* limite* Diittusa au delà desquelles toute base leur manque; il appuie, en outre, une con- f"n, pSV'^Sclusion utile à méditer. Les Pélasges n'eussent vraisemblablement pas. i™été ce qu'ils semblaient à Ëphore, le plus ancien peuple dont '«s traditions de la Grèce ont mentionné la domination (l), s'ils n'y eussent pas réellement laissé les première des traces permanentes. Ne furen(-il» *
point le» habitants primitifs dé ce pays, aucune nation plus' puissance ou plus civilisée ne dut au moins s'y établir avant eux. Quelques-unes des tribus dont les noms sont associés à leurs noms appartiennent-elles à une race différente et plus ancienne , leur extrême faiblesse et leur insignifiance sont probablement les seules causes de leur obscurité, Sun autre coté, bien que pour les Grecs l'histoire des Pélasges commençât en Grèce, et qu'il nous soit par conséquent impossible de la faire remonter plus avant, les obstacles qui limitent nos recherches sont purement accidentels; ne l'oublions pas, la route ne se termine, oint nécessai sèment là où le guide s'arrête. Si nous croyons à l'existence réelle des Pélasges, nous devons croire aussi, soit qu'ils sont sortis de la terre ou tombés du ciel, soit qu'ils émigrèrent en'' Grèce de quelque partie de ce globe plus rapprochée de celle où naquit l'humanité. Les motifs les plus puissants nous déterminent, il est vrai, à adopter la dernière de ces opinions ; mais il importe d'éviter de la confondre avec d'autres qui n'en découlent pas, ou qui ne s'y rattachent pas nécessairement. La raison et l'histoire peuvent s'unir pour nous convaincre que les Pélasges étaient un peuple errant avant leur établissement eu Grèce; ni l'une ni l'autre ne nous fournit une réponse à une seule des innombrables questions que ce fait soulève. Cependant fa plupart des écrivains qui ont parlé des Pélasges dans les temps modernes, paraissent s'être tous laissé influencer, au moins tacitement, dans leurs jugements, par la préférence qu'ils ont donnée à une hypothèse unique sur une foule d'autres conjectures également probables. Quelques simples réflexions nous empêcheront de commettre la même erreur. D'abord un pays semblable à |a Grèce peut avoir reçu de plusieurs manières sa population primitive; ensuite, aucun témoignage historique ne nous engage à adopter une hypothèse a l'exclusion des autres; enfin lenombre et les contradictions apparentes des traditions locales qui concernent les Pélasges nous porteraient à supposer qu'ils ne vinrent en Grèce, ni d'un seul coté, ni durant la même période,' ni dans des circonstances identiques, mais que le même nom servit peu à peu à désigner plusieurs tribus, qui, bien qu'unies ensemble par des liens d'affinité nationale, étaient auparavant séparées l'une de l'autre, et s'étaient vues soumises à des conditions et à des vicissitudes différentes. Les traditions grecques, relatives n leur» migrations, ne reposent pas sur une
(i) Slrnb., vir,p. 327.
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base plus solide que l'opinion qui les fait naître, d'une manière ou d'une autre, dans un sens littéral, du sol grec; si nous la rejetons, rien ne nous oblige à attribuer une plus haute antiquité, soit à leurs éta- . blissemcnts du nord, soit h ceux dn midi de la Grèce, ni à croire que des rapports, immédiats ou éloignés, de parenté et de colonie, existassent entre ceux de leurs établissements qui étaient séparés par les plus longues distances.
Répondes Plus étendu sera le territoire que nous assignerons aux Pélasges, dei"cn!% " P'ns 'eBr raPPort avec 'es Grecs nous offrira d'intérêt. Si, à une époque donnée, ils couvrirent toute la Grèce on la majeure partie de sa surface, ils durent nécessairement avoir constitué la masse principale de sa population dans toutes les périodes de son histoire; car non-seulement aucune tradition ne nous a transmis le souvenir d'une convulsion violente ou d'une révolution qui eût déplacé ou détruit, en totalité ou en partie, ses anciens habitants , mais les écrivains les plus authentiques affirment expressément le contraire. Aussi devient-il très-important de savoir dans quel sens fi faut entendre les mêmes auteurs, lorsqu'ils traitent de barbares, c'est-à-dire de non helléniques, les Pélasges et leur langue. La différence impliquée par cette épitbète étaitelledoucsl grande, que les Pélasgeseussent été aussi étrangers aux vieux Hellènes que les Phéniciens et les Étrusques le furent a leurs descendants, et eussent parlé une langue aussi inintelligible pour eux que le furent pour leur postérité celles de ces deux peuples (l)? Si les débris de cette langue étaient assez nombreux pour nous permettre de déterminer son caractère, ils nous fourniraient la réponse la plus satisfaisante à cette question ; malheureusement les seuls mots parvenus jusqu'à nous ne peuvent pas trancher la difficulté. Ce sont, en effet, des noms de personnes ou de lieux, en petit nombre d'ailleurs et d'une physionomie ambiguë; ceux qui s'éloignent le plus de la forme grecque ordinaire, méritent évidemment une plus grande attention que ceux qui s'en rapprochent, car dans ce dernier cas le mot pélasgique primitif a dû vraisemblablement avoir été, ou traduit, ou adapté à des oreilles grecques. Strabon luimême mentionne quelques noms dont la consonnance étrangère trahissait, dit-il, l'origine barbare des individus qui les portaient (2). L'un de ces noms, n'oublions pas de le remarquer, est celui du roi athénien Codrus, le descendant supposé de Nestor. L'autorité de Strabon est décisive
(1) Kruse (i, p. 398, noie 9, el p. 463, note) parait penser que la langue pélasgique fut la même que la langue étrusque, — qu'il considère comme totalement différente (himmelwtit verschieden) du latin; — ou qu'elle forma un de ses cléments, au moins son argumentation repose sur celte conjecture. H reuser (Vorfragtn ueber Homeros, p. 83} s'efforce de prouver l'identité des Pélasges el des Phéniciens, à l'aide de quelques arguments nouveaux et ingénieux. F. Tbierscli (dans les Munich denktclinflen, 1813, p. 33, n. 26] fait venir les Pélasges d'Asie, pour subjuguer, unir et civiliser les habitants primitifs de la Grèce. M. Donaldson (Varroniama, p. 42) les considère comme une branche de la race slave, et dans son opinion, la langue étrusque (p.lOU« estun dialecte pélasgique corrompu et altéré par son contact avec l'ombrien, qu il identifie {p. 43) avec le lithuanien ou le vieux prussien, et le latin (p. 1 37) comme le produit du mélange de l'ombrien , de Tosque et du toscan. » — (2) Strab., vu, p. 321 .