OOUVEBSBMBNT, — 1CCUBS, RELIGION, SCIENCES ET ARTS DES
GRECS PENDANT LA FÉBIOUE HÊBOIQUE.
I. — Les institutions politiques de la période héroïque ne Turent pu Avut J. c. les fruits des méditations de sages législateurs ! elles naquirent sponta- ' ' ' nément de causes naturelles. Leurs traits généraux offrirent, à ce qu'il Duunemi parait, une certaine ressemblance dans toutes les parties de la Grèce; d™i'igîîj*eependant les circonstances dont elles Turent les effets ne durent pasroIqacêtre partout les mêmes: les supposer complètement uniformes, ce serait s'exposer à s'en former une idée étroite et erronée. Les renseignements, si rares et si vagues, parvenus jusqu'à nous, sur la transition qui sépara la période obscure, que nous pouvons appeler période pélasgique,, . •■ de celle qu'Homère nous a rendue comparativement familière, ne nous permettent pas de tirer une conclusion générale sur la manière dont elle s'est effectuée. Nous parvenons, il est vrai, à distinguer une race guerrière et aventureuse, qui commence à se développer et envahit peu à peu toute la surface du pays; mais les institutions sociales que nous trouvons établies dans la dernière période nous offrent seu 1rs I es moyens de conjecturer quel rapport .cette race avait avec les habitants primitifs, et quels changements elle introduisit dans l'ancien ordre de choses. En général, ces institutions ne présentent pas de traces de ces révolutions violentes et de ces conquêtes qui ont pour but et pour résultat l'asservissement du peuple .conquis, dont l'histoire postérieure de la Grèce nous fournit tant d'exemples; il est naturel de penser qu'elles durent leur naissance à diverses circonstances purement accidentelles, et nous trouvons ça et là des faits ou des allusions qui confirment cette idée. La division des Grecs anciens en esclaves et en hommes libres semble avoir été, sinon universelle, du moins générale (i); mais aucun monument distinct du passé ne prouve qu'elle eut pour cause, en quelque lieu que ce
(1) Homère fait en divers endroits mention de l'achat et de l'emploi îles esclaves. Ainsi, dans la maison d'Ulysse, les fonctions domestiques sont remplies par des esclaves sur lesquels leur maître a droit de vie et de mort. Toutefois Geppert {Uebar dm Uriprung der Homeriichtn Gesœnge, I, p. 582) considère ce fait comme l'indication d'un élat social différent de celui dont l'Iliade contient la description ; mais il paraît n'avoir pas tenu suffisamment compte de la différence des sujets et des scènes des deui poèmes. Mais l'usage de se faire servir pardes esclaves n'existait que dans les maisons des grands, et il ne s'introduisit que fort lard dan? certaines parties de la Grèce. Hérodote l'a déclaré (vi, 157) pour les Grecs en général et pour les Athéniens en particulier. Son assertion est répétée par Timée (Alhén., vi, 86) , qui l'applique plus spécialement aui Locriens et aui Phocéens, Haie quand un écrivain prétendit que les habitants de Chios furent les premiers Grecs qui se firent servir pardes esclaves achetés au marché (Théopompe, in Âlhen., vi, 88), il voulait très-certainement parler d'un trafic régulier; comme, d'un autre côté, le passage de Pline : « servit itnti invenêreLacœdcmoniio (N. H., vu, 36) s'applique seulement un Hilotes.
•izedDir GoOgk
>H IlISnHUDELAGRECB.
AnntJ.C. fût, une invasion qui pût privé les indigènes de leur liberté. Dés que la
11S4' guerre et la piraterie devinrent fréquentes, les esclaves faits prisonniers
ou achetés furent employés à des travaux serviles (l), surtout, à ce qui)
emi«w». paraîtrait, aux travaux domestiques ; car, dans les travaux agricoles,
les hommes libres pauvres ne dédaignèrent pas de servir les riches,
moyennant un salaire (2). Mais s'il exista quelque part une classe deserfs,
- réduits à cultiver, au profit d'un conquérant étranger, la terre qu'ils
avaient possédée, et attachés au sol, ou exposés à s'en voir chasser, au
capricedea nouveaux possesseurs, elle dutavoirétéune exception à larè-
Bonannii- gle générale(3}. D'unautre côté, la masse des hommes libres ordinaires
"*■ et les chefs forment deux classes séparées, que distinguent entre elles
d'Importantes différences. Les chefs portent divers titres, qui dénotent leurs dignités supérieures : ils s'appellent les meilleurs, les premiers, les princes, les anciens (■)); car ils semblent déjà devoir cette dernière épithète, plutôt à leurs fonctions de conseillers et de juges qu'a
Nobiw. leur Age (5). La qualité essentielle des individus appartenant à cette première classe était une naissance noble, qui n'impliquait rien moins qu'une parenté avec les dieux eux-mêmes, auxquels chaque maison princière parait avoir fait remonter son origine (G) . Mais, bien que cette Illustre filiation constituât un des droits des grands a la vénération populaire, elle eût été bientôt oubliée ou méconnue, s'ils n'y eussent pas ajouté quelques titres apparents, qui ne s'appuyaient plus sur des traditions de famille, mais qu'ils devaient à leurs avantages et à leur mérite personnels. Une constitution robuste, une haute stature, un port majestueux, un œil perçant, une voix sonore, et surtout les qualités qui dépendent de ces dons physiques naturels, l'adresse dans les exercices guerriers, la patience dans l'adversité, le mépris du danger, l'amour des entreprises glorieuses, distinguaient le chef légitime de la foule vulgaire d'une origine purement mortelle. La prudence dans le conseil, la fertilité d'expédients, l'éloquence, si estimées qu'elles fussent, ne lui étaient pas également nécessaires pour mériter le respect général. Mats bien que l'influence des nobles dépendit du degré de leurs talents, elle avait aussi besoin d'être soutenue par une grande fortune, qui leur fournit les moyens de tenter les nombreuses entreprises dans lesquelles ils déployaient leur valeur. La part de gloire et debutinqulrécompen-
?) &uAiî, îiiôai' SfwrSpes, îfumïpm* infec iciotitoio! (fi., vil, 478) était wpar Aristophane et Zénodole, parce que Ai^dn^Sm était vtHftpiiai Mb(. S'oir iïtpsracv-rtç ne s'appliquait qu'au* serviteurs libres. — (8) ©ftti;. Voir \r Edtol. de l'Otffl*., rr, 644, —(3) Cependant dans l'Odyssée <it, 176), Hcnélns se montre disposé à donner k Ulysse et à ses compagnons nue de ses villes, dont îl chasserai! ses sujets. — (4) jLpurm, ipiavÂsî, îififa' (WiXtïç (employé aussi comme «n adjectif), ftow&siTîpoç, fJio'iltiJraiTse, âvanTs: (employé pour distinguer te rapport de maître a esclaTe, Od., nv,60,; cf. Od., un, 423), ^Scm;, irnSnpiç-, ftej!r>rt.pct, SixnnrAci, "yipcvTtï. — (5) La transition du sens primitif an sens secondaire dans ftyoi itfta&mm, sheikh, seigneur, ancien, atdertitan, etc., cm parfaitement ciplnpée par Seidefl, de Syttedr. (I,c. 14). A ceseiemplcs on petit ajouter major (Sincer, p. 8Î6; ftn Cange, Gfitaï., Majores nafw), le polonais ttaroita, *t probablement beaucoup d'antres. - — (6) Klnusen, Ithtin. Jnif., nr, 3, p. 467; Pindar.,Nem.,ii[,flS.
tizedoir GoOgk
cbap. vi. — Goonastutm, lois. m
sait une expédition heureuse augmentait communément leur réputation in«j. c et leurs richesses. Si le bras d'un seul chef pouvait souvent déterminer "**" le résultat d'une bataille et mettre en fuite une année de soldats, il devait cette victoire, non- seulement h sa bravoure extraordinaire, mais aussi à la force do son armure, a la bonté de ses armes, à la vitesse de ses coursiers, qui transportaient son char d'un point du champ de bataille sur un autre point, et qui lui assuraient toujours la première place, soit dans la retraite, soit dans la poursuite.
La monarchie fut, à ce qu'il parait, la seule forme de gouvernement R*»connue de l'âge héroïque. Aristote attribue son origine au libre choix du peuple. « Il conféra, dit-il, pour la première fois, la dignité royale à l'homme qui lui avait rendu quelques services Importants, soit par l'introduction d'arts nouveaux, soit par des exploits guerriers, ou qui, ayant réuni une troupe de colons, leur avait assigné des portions des terres qu'il possédait ou qu'il avait conquises. » Hais, à moins de remonter jusqu'à la naissance des sociétés civiles, cette dernière supposition ne s'applique qu'aux cas d'une migration ou d'une invasion, qui implique ia reconnaissance préalable d'un prince ou d'uu chef. Quant a la première, elle parait manquer d'une base historique. Jioua ne trouvons pasnon plus, parmi Iestirecsanciens.de traces de la distinction, qui passe pour avoir été établie cher, les Germains primitifs, entre des rois choisis pour leur illustre naissance, et des chefs élus pour leur valeur. Le même individu devait réunir eu lui ces deux qualités ; le roi se faisait autant remarquera ce double titre parmi les nobles que les nobles se distinguaient de la multitude. La forme monarchique de gouvernement naquit probablement de la forme patriarcale, avec le caractère guerrier et aventureux de l'âge héroïque qui contribua a son développement. Làoùlepeupleélait presque toujours aimé, les fonctions de chef devinrent naturellement permanentes. Des maisons royales furent peut-être fondées quelquefois par de riches et puissants étrangers, mais la plupart acquirent probablement, par des degrés insensibles, leur réputation et leur autorité. La manière dont Homère mentionne certaines divisions de la nation donne à penser qu'elles, étaient des éléments qui entraient dans la composition dr, presque toutes les sociétés grecques. Nestor conseille à Agamemnon de ranger ses guerriers par nation et par tribu, afin qu'ils se donnent uu secours mutuel (i). Le guerrier qui n'est pas compris dans une de ces divisions est regardé comme indigne de la protection des lois ou comme un vagabond sans asile. Dans l'âge héroïque, ces tribus et ces familles furent probablement des as* sociations plus naturelles que politiques, et à une époque antérieure les chefs de chacune d'elles durent exercer une autorité patriarcale sur' tous ses membres. Les sacrifices publics qui , dans les temps les plut reculés, de même qu'a une époque plus rapprochée de nous, formaient 4e' lien de leur union, étaient, on peut le supposer, célébrés par le chef 4c la famille principale, et ces fonctions sacerdotales sembtentavoi* été un*
(I) Iliad., 11,562. — (2) fl««<J.,K,«3,
>™t j. c. des plus anciennes prérogatives de la royauté ( 1), comme elles en furent une des plus durables. L'individu qui les exerçait assuma naturellement toutes les autres quand l'occasion l'exigea. Mais les causes qui déterminèrent la prépondérance d'une famille particulière dan s chaque tribu, et dans un État quand plusieurs tribus se trouvaient unies en un seul corps, peuvent avoir varié à l'infini, et dans presque tous tes cas elles échappent complètement à toutes les investigations historiques. nT'dn'nrfï **a nature et les prérogatives de la souveraineté héroïque sont touhéroTnun. tefois moins incertaines que son origine. Aristote cite, comme les trois principales fonctions des rois héroïques, le commandement dans la guerre, la célébration de ces sacrifices qui n'étaient pas confiés à des prêtres particuliers, et l'administration de la Justice. Ils durent probablement A l'exercice de la première de ces fonctions la majeure partie de leur pouvoir. Si leur autorité était faible dans l'intérieur de leur royaume, l'obéissance qu'ils avaient le droit d'exiger pendant la guerre et, en cas de succès, la gloire de leurs exploits, tendirent constamment à la fortifier. Dans le partage du butin, leur part s'augmentait d'ordinaire d'uu présent prélevé sur la masse commune. Les rites religieux qu'ils étaient autorisés a célébrer en faveur du peuple, investissaient leur personne d'un certain caractère de sainteté, mais n'ajoutaient presque rien à leur influence réelle. Leurs fonctions déjuges n'augmentaient pas beaucoup non plus leur crédit; non-seulement Us avaient peu d'occasions de les exercer, mais elles ne leur appartenaient pas exclusivement. Malgré la réputation fabuleuse de Minos et de Rhadamanthe , on doit conclure de tout ce qu'Homère nous apprend, ou nous donne à entendre, de l'administration de la justice, que les rois héroïques ne jugeaient pas habituellement les causes seuls, et que leurs arrêts exprimaient l'opinion de leurs assesseurs, si ce n'est celle de la multitude. La représentation du jugement d'un procès remplit un compartiment du bouclier d'Achille. Les vieillards sont assis sur des pierres polies, qui forment un cercle sacré surla place publique; la foule reste debout, en dehors de ce cercle, maintenue dans l'ordre par les hérauts; aucun roi ne parait présider. D'un autre coté, parmi les prérogatives royales que Télémaque passe pour avoir conservées en l'absence d'Ulysse, les fonctions judiciaires sont expressément mentionnées, comme une source d'honneurs et de profits, mais rien n'indique dans cette mention qu'il les exerçât seul. Achille, Jurant par le sceptre qu'il a reçu du héraut, en parle comme s'il passait entre les mains des juges dans l'exercice de leurs fonctions, ainsi qu'on le voit sur le boucliec. Le roi semble seulement avoir oecupé la première place, dans ces occasions. Ainsi, quand Télé maque convoque une assemblée à Ithaque, il vient s'asseoir au milieu de la place publique, sur le trône paternel, et tes vieillards s'écartent respectueusement devant lui. On doit croire qu'ils formaient un cercle semblable a celui des juges représentés sur le bouclier. Les pierres sur lesquelles ils siégeaient étaient vraisemblablement un ornement ordinaire
(1) Voir It description du sacrifice à Pïlos. Od„ m.
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CBAP. VI. — GOUVERNEMENT, LOIS. m
et permanent des places publiques, où se tenaient toutes les assemblées at.w j. c. judiciaires ou délibérantes, et elles marquaient les limites ordinaires du 11N' pouvoir royal. Les rois ne prenaient évidemment aucune mesure, et ne Limita <u réglaient aucune affaire, dans leur capacité officielle, sans l'assistance et """ ""°"ula sanction des chefs et du peuple. Agamernuon, il est vrai, réunit souvent à son camp un conseil choisi des princes, qui peuvent être considérés, soit comme ses généraux, soit comme ses alliés; mais à la guerre même, dans les circonstances Importantes, l'armée entière était assemblée et consultée. Pendant la paix, aucune distinction formelle et régulière ne parait avoir existé entre une assemblée populaire etun sénat ; toute réunion publique avait en même temps ce double caractère. Les grands qui formaient le cercle intérieur étaient les conseillers chargés du fardeau de la discussion, mais aucun homme libre ne se voyait exclu de l'espace extérieur, et la présence de la multitude devait nécessairement exercer quelque influence sur les débats et les décisions. Même pendant le procès, les hérauts ne l'empêchaient pas d'exprimer ses sentiments, et ses clameurs paraissent avoir eu d'autant plus de poids que ses intérêts étaient plus sérieusement affectés parle résultat de la délibération (l).
Alclnoûs est représenté dans l'Odyssée comme le roi de tous les Phéaciens, mais seulement comme l'un des treize chefs qui portent tous le •»
même titre. Il parle de lui-même comme s'il était le premier parmi ses égaux, et non comme s'il appartenait à un ordre plus élevé. À Ithaque, bien qu'il n'y eût qu'un souverain reconnu, un certain nombre de chefs portaient le nom de roi, et quand le trône était vacant, Ils pouvaient aspirera la dignité suprême. Ces exemples doivent vraisemblablement représenter le rapport ordinaire des rois avec les nobles, et n'être pas moins applicables aux temps primitifs qu'à une période où l'autorité royale commençait à décliner. Toutefois, en ce cas plus qu'en tout autre, nous devons nous rappeler la remarque que uousavons faite, et éviter de représenter par un type immuable tous les* rois héroïques. La coutume avait déterminé assez nettement leurs fonctions, mais elle n'avait pas réglé l'étendue de leur influence, qui dut varier selon leur caractère personnel et selon les circonstances. L'amour et le respect du peuple, acquis par la valeur, la prudence, la bonté et la magnificence, durent souvent élever le roi au-dessus des nobles à un degré bien supérieur à celui que lui assignaient ses prérogatives constitutionnelles. Quoique la royauté ne conférât par elle-même qu'une faible puissance à celui qui en était revêtu , elle lui procurait certains avantages dont un homme ferme et habile pouvait profiter dans son Intérêt personnel. « Ce n'est pas une mauvaise chose pour un homme, dit Télémaque, que ^^ do d'être roi ; sa famille s'enrichit, et lui-même augmente sa puissance et son crédit. » Nous avons déjà mentionné quelques-uns de ces avantages; mais il y en avait d'autres, moins brillants peut-être, mais plus définis et plus sûrs. Le plus important était le domaine, qui, ayant été dans
{1) M., m, 150; lliad., n,iH»,
Doi'.izedtvGoOgk
m HISTOIBB DE LA GRÈCE.
A.«t i. c. l'origine un don de la nation, semble être resté attaché à la royauté, et im" n'être jamais devenu la propriété privée du roi. Si Télémaque conserve les domaines d'Ulysse avec d'autres droits de la couronne, il est menacé de les perdre dans le cas où il ne succéderait pas à son père (1). Hais son ennemi Eurymaque lui-même, qui désire l'exclure du troue , déclare que personne ne te privera de son patrimoine (a). Ses présents semblent avoir constitué une autre branche de revenus royaux assez importante pour qu'Agamemnon la mention- ■ nat comme le principal profit qu'Achille devait espérer retirer des villes qu'il lui proposait de lui céder. Mais on ignore si ces présents étaient réglés et périodiques, ou simplement>olontaires et occasionnels (3). Une épitnète qu'Achille applique a Agamemnon signifie qu'il était un de ces rois qui dévoraient la substance de leur peuple, et Alciuoùs parait usurper le pouvoir d'imposer des taxes aux Phéaciens au gré de son caprice (4). L'administration de la justice semble toujours avoir été récompensée par un présent des parlies. Les banquets auxquels les rois étaient invités sont aussi mentionnés souvent comme un des avantages précieux, ou au moins agréables, de leur position (fi). Aqoeipoini La couronne parait avoir été partout héréditaire ; cependant l'obserl'ithîrMiui- valion de cet usage général pouvait dépendre de l'âge et du caractère ■"■ de la personne à laquelle sa naissance donnait des droits au trône. La
coutume ordinaire peut être constatée même dans l'histoire de Télémaque, qui y forme une exception apparente. On ignore pendant longtemps, il est vrai , si le jeune prince tiendra finalement de son propre droit le sceptre de son père ; mais, tant que la destinée d'Ulysse reste inconnue, son fils continue à jouir des honneurs et des revenus royaux* et Antinous lui-même assure que sa naissance lui donne un titre présomptif a la couronne. Dans ce cas l'incertitude semble avoir eu pour cause, non l'absence d'une loi reconnue, ou d'une coutume, qui réglât la succession , mais la situation particulière de l'héritier légitime. L'abdication de certains rois âgés en faveur de leurs fils-conflrme l'usage général. Ainsi Ulysse règne sur Ithaque pendant la vie de son père inerte, et Fêlée redescend à une condition privée dans laquelle il a besoin de la protection d'Achille. De tels exemples prouvent que la vigueur personnelle était nécessaire pour maintenir la dignité royale, et qu'en général les prérogatives légales du roi, si elles n'étaient pas soutenues par les qualités de l'homme, n'opposaient probablement qu'une très-faible barrière à l'indépendance des nobles. La plupart des grandes familles paraissent avoir résidé dans la ville qui contenait la demeure royale, située d'ordinaire sur une hauteur fortifiée. Nous trouvons pourtant dans l'Odyssée de fréquentes mentions de leurs habitations rurales isolées (6). Un long séjour hors des villes n'était pas ordinaire, et passait pour une sorte d'exil (7). Homère ne nous fournit
M) Od., 11, 185. — (2) Od., i, 402. — (5) Les Xiir«j«l Sosies (Itiad.. ix, 136] peuvent être considères comme îles tribus. — (-1) Od., un, 14. Toutefois c'était peut-être une contribution purement volontaire. — (5) Od., xi, 185, lliad., m. S1 1 . — (6) Od., iviii, 338 ; xi, 188 ; xxiv, 208 ; iv, 817. — (7) 0<i., XI, 138.
chap. vi. — aoumuaMiHT, lois. m
sur li vis des nobles héroïques aucun renseignement qui fol donne *«**. o. un point quelconque de ressemblance avec celle des barons féodaux | il '
ne nous apprend pas qu'ils habitassent de» châteaux-forts, d'où lis seraient sortis de temps en temps pour piller les passants ou leurs voisins ; 11 est donc plus rationnel de supposer qu'à une certaine distance de la capitale, Ils exerçaient une juridiction séparée, comme les chefs de leurs tribus ou de leurs clans.
Le mot répondant au mot loi de la langue des Grecs d'une époque munitioni postérieure ne se trouve pas dans les poëmes d'Homère, où nous cher- 2l£n,tKupwîc cherions vainement aussi quelque allusion qui nous permit de eonjec- p»*>"q»turer qu'aucune assemblée se tint jamais dans un but législatif. Un usage immémorial, confirmé et expliqué par des décisions judiclal» res, déterminait seul les droits humains et divins (fi. Dans la plupart des cas, peut-être, les juges n'avaient pour se guider que les principes de l'équité naturelle. Ces principes eussent été suffisants à une pareille société, s'ils eussent pu être uniformément appliqués; mais partout où le roi n'avait ni le pouvoir ni ta volonté de protéger les opprimés et de punir les oppresseurs, les hommes riches, et puissants semblent n'avoir été retenus efficacement que par la crainte de la colère divine ou de l'opinion publique. Ces motifs furent tous deux impuissants pour réprimer les désordres des prétendants à la main de Pénélope pendant l'absence d'Ulysse. Phœnix, dans sa jeunesse, s'était querellé avec son père, et il avait conçu Le projet de l'assassiner; mais une divinité, qui s' intéressai t£à lui, le ût renoncer à son dessein, en lui rappelant labonte et les remords inséparables d'un parricide. L'État semble n'être pas intervenu dans les différends privés, à moins que les parties ne se fussent entendues pour soumettre le jugement de leur cause à un tribunal public. Un tel consentement est' expressément mentionné dans la description du procès représenté sur le bouclier d'Achille. La eommunauté cependant était intéressée à étouffer des querelles qui menaçaient de troubler la paix publique, et elle dut eu conséquence contraindre ceux qui avaient souffert un préjudice à accepter de l'auteur du délit la compensation établie par la coutume. Ches nn peuple dont les passions étaient vives et les ressentiments profonds, et où le magistrat ne s'imposait pas le devoir de venger, comme une offense personnelle, une injure faite a l'un de ses sujets, des flots de sang eussent sans cesse coulé, si un mode d'expiation plus pacifique n'eût pas été substitué d'un commun accord à d'impitoyables représailles. Aussi la vengeance d'une famille privée d'un de ses membres par un ciiroef pouvait mémo se racheter à un prix stipulé. Lorsque Ajax veut éclairer du jour le plus vif l'implacable colère d'Achille, il remarque qu'un homme accepte d'ordinaire une compensation du meurtrier de son frère ou de son fils, dételle sorte que l'un reste dans son pays, après avoir payé une forte somme, et que la vengeance du purent qui a reçu cet argent est apaisée. Un sentiment religieux instinctif, profondément enraciné dans le cœurdes Grecs, .
{1} oànetMfUf. • ■ .
tizedoir GoOgk
A«u i. c bien qu'il fût facilement étouffé par la violence de leurs passions, contribua , avec ce motif d'utilité générale, à introduire cet usage. Persuadés que les dieux avaient horreur de pareils crimes, ils éprouvaient une vive répugnance à souiller leurs mains du sang de leurs parents. Ce sentiment exerça son empire, principalement dans les temps primitifs, sur tous les hommes libres qui étaient uuls ensemble par des liens sociaux, matrimoniaux ou religieux. De là naquît une coutume qui, à en croire Hérodote, était aussi répandue parmi les Lydiens et les Phrygiens que chez les Grecs. Le meurtrier s'exilait sur mie terre étrangère, et ne revenait pas dans sa patrie avant de s'être purifié par quelques rites expiatoires. Bien qu'il mentionne souvent cette espèce d'exil, Homère ne parle nulle part, il est vrai, des cérémonies religieuses qui l'accompagnaient, mais du moins l'antiquité du sentiment religieux qu'elles impliquent ne semble pas contestable (i). Des légendes, qui paraissent très-anciennes, puisque la coutume dont elles nous révèlent l'existence n'est jamais mentionnée dans la période historique, représentent une servitude volontaire comme une partie de l'expiation. Un compromis était évidemment plus facile dans le cas d'un homicide que dans celui d'un assassinat. Cependant l'exil volontaire parait avoir été aussi fréquent dans l'un que dans l'autre cas. Un caractère de sainteté semble même s'être attaché à la personne de l'exilé; lui refuser un asile, c'était, dans l'opinion générale, presque se rendre coupable d'un sacrilège.
chitim*it* Les actes considérés comme des offenses contre la société étaient probablement fort rares, et on ne prononçait contre eux la peine capitale que dans des circonstances extraordinaires. Eurymaque , au nom des prétendants à la main de Pénélope, menace Halitherses d'une amende pour son intervention officieuse. Hector fait vraisemblablement allusion à une explosion soudaine et irrégulière del'indignation populaire, quand 11 regrette que les Troyens n'aient pas eu le courage de couvrir Paris d'un manteau de pierres. Ce supplice était toutefois un des châtiments ordinaires et primitifs infligés aux grands crimes publics. 11 devait probablement son origine au même sentiment, — le désir d'éviter l'effusion du sang, — qui parait avoir fait inventer la coutume d'enterrer lés criminels vivants avec des provisions pour un ou deux jours. Bien qu'Homère ne fasse aucune mention de cet horrible usage, l'exemple des vestales romaines nous autorise a croire qu'en l'attribuant aux âges héroïques Sophocle a suivi une tradition authentique. Des idées religieuses paraissent aussi avoir donné naissance à la coutume, commune à la Grèce et à l'Italie, de précipiter du haut d'un rocher les coudamnés à mort. Ces malheureux étaient peut-être dans l'origine plutôt considérés comme des victimes destinées à apaisée iacolère desdieux, que comme des débiteurs de la justice humaine.
(1) La question de savoir si Homère a fait une allusion positive n de tels rites dépend delà manière dont on lit le vers 482 du livre un ie l'Iliade. Millier prétend, eu appuyant son opinion sur le scholiasle, qu'on doit substituer àpi-rio) à iffïii'.u. Mais des sacrifices propitiatoires sont mentionnés dans Vlliad., u, 500.
CHAF. VI. — GouvnsnuxT, LUS. (M
Les rapporte mutuels des États indépendants n'étaient pas réglés par i des principes mieux définis et plus solides que ceux des individus. Le gentiment d'une existence nationale distincte, et de certains d
en découlaient, se nianifeslait, non d'une mnnièreuniforme.rx et suivie, mais senlement dans des occasions particulières, et pour des causes accidentelles. Il n'eut jamais pour résultat, à ce qu'il parait, d'empêcher des individus d'une nation d'attaquer les membres d'une autre nation lorsque ces deux peuples ne s'étalent pas préalablement déclaré la guerre, ou n'étaient pas notoirement en état d' hostilités. Deux États étaient-ils non -seulement en paix, mais unis entre eux par des traités d'alliance, ou par des liens d'amitié, il en était tout autrement. Le peuple d'Ithaque Tut violemment irrité contre le père d' Antinous, et on ne l'empêcha qu'avec peine de le mettre à mort et de confisquer ses biens, quand il apprit qu'il avait aidé les pirates ta phi eus dans leurs attaques contre les Thesprotes, nation amie (t). La piraterie était partout une occupation honorable ; et bien que des restitutions fussent quelquefois demandées, au nom de l'État, pour des agressions violentes dont avaient eu à souffrir les personnages d'un rang élevé, il est probable que, lorsque leurs victimes appartenaient à la classe inférieure, l'État les laissait se faire justice elles-mêmes. La'guerre entre Pylos et Elis, dans laquelle Nestor accomplit son premier exploit, eut, dit-on, pour cause une attaque non provoquée des Epéens, qui voulurent profiter de la condition misérable où l'invasion d'Hercules avait placé leurs voisins. Les Py liens, dans cette circonstance, exercèrent de justes représailles, en envahissant àl'improviste le territoire épéen. Dans la plupart des cas, surtout quand les pays dont on avait à se plaindre étaient plus éloignés, on commençait probablement par demander une réparation. Des hérauts, qui formaient une classe distincte, et dont les fonctions passaient pour sacrées, et semblent souvent avoir été héréditaires, portaient les communications des États ennemis ; mais il ne parait pas qu'ils fussent employés, ainsi que les fieiavx italiens, à faire de formelles déclarations de guerre.
Des motifs, en partie religieux, eu partie politiques, dont nous au- t«j mus plus tard occasion de parler, formèrent de bonne heure des asso- jjjj™1* dations partielles entre les États voisins. La guerre de Troie fut nne entreprise nationale, ou du moins elle passa pour telle à une époque trèsreculée, et cette légende contribua à faire naître, parmi les divers membres de la nation, le sentiment d'une unité naturelle. Le nom d'Hellènes, qui plus tard servit n désigner cette unité, n'était pas encore le plus généralement odopté dans l'âge homérique. Il s'étendait déjà cependant au delà du district de la Thessalie, auquel il avait d'abord été limité, à toute la partie de la Grèce située au nord de l'Isthme. Le nom d' Achètes est celui qui le remplace le plus souvent. Le mot barbare ne parait pas avoir été appliqué alors à une nation, ou avoir impliqué quelque idée d'infériorité intellectuelle, ou morale. Homère ne
(1) (M., ivi,«8?
DofeedtvGoogk
itutJ.c* l'applique qu'aux langues, e'ast une épithète qui semble lignifier un l,M" langage non-seulement étranger, tnale grossier et sauvage ; ainsi la mention àes'sons rudes de la langue des Simiens indique la connaissance évidente d'une langue plus harmonieuse. Mais le poète paraît avoir compris la place que son peuple occupait sur l'échelle des nations, lu supériorité de son état social sur la vie solitaire des Cyclopes et sur les mœurs sauvages des Siècles, et d'un autre coté le rang plus élevé que les Égyptiens et les Phéniciens avaient atteint dans les sciences et dans les arts. Le temps n'était pas venu cependant, bien que le poète fût son avant-coureftr, oit toutes les autres distinctions de la race humaine devaient se confondre dans ces deux mots opposés: les Grecs et les Barbares.
Il, — Les lois et les instliutlonsd'un peuple ne peuvent jamais être entièrement séparées de l'histoire de ses mœurs ; elles s'y rattachent surtout plus intimement a une période qui , de même que celle de l'âge héroïque, n'a pas encore distingué la loi et la coutume, et exprime cesdeux choses si différentes par le même mot. Cependant, c'est dans les relations qui accordent la plus grande latitude à la liberté individuelle que le caractère national se révèle le plus clairement. Nous en indiquerons ici quelques-unes propres a faire connaître le caractère des Grecs et leur état social dans la période homérique.
Reporta Les rapports entre les sexes, plus restreints qu'ils ne le sont par les utuei> de» ugages européens modernes, étaient peut-être soumisà des règles moins sévères que celles qui leur furent imposées à une époque postérieure. Entièrement privés du dévouement chevaleresque, dont nos moeurs ont gardé une empreinte si profonde, ils témoignent de plus de naturel et de simplicité dans le degré de respect que le sexe le plus fort rend au sexe le plus faible. Avant le mariage, les jeunes gens et les jeunes filles de deux familles ne se voyaient qu'en public, et à une certaine distance, excepté lorsque quelques solennités les rapprochaient par hasard les uns des autres. Ainsi, dans une description d'une fête publique, l'Iliade nous montre des jeunes gens des deux sexes d'une haute naissance dansant ensemble, et marchant pêle-mêle dans une procession, à la fête des vendanges. Mais telle était la simplicité de la vie héroïque que les jeunes filles allaient souvent hors des maisons remplir divers emplois domestiques abandonnés plus tard aux esclaves. Une Jeune princesse ne rougissait pas plus alors de porter elle-même son urne a la fontaine (3) que son frère de garder en personne les troupeaux paternels (4). Ce fut
(1) inii. 567, 395. — (2) Od., vu, 2 ; I, 107 ; Pind., 01., n, 67; Od., iv, 428. — (3) Od., un, 233, et Euslalh., II., vi, 25. — (4) Ainsi dans l'Odyn* (m, 464), la fille de Nestor aide Têïémaque à se haigiier, à se parfumer, à s'habiller, el dans Y Iliade [v, OOIJ) Hébé semble rendre des services analogues à Murs. Dans VOd. vi, 210, Nausicaa ordonne à ses femmes d'accompagner Ulysse dans le même but; mais le héros s'appuie, pour refuser leurs services, * sur le motif qui, selon noire délicatesse, aurait dûenipècherNau'sicaadeles lui offrir.
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CBAP. VI. — MCEUBS. IB
à une circonstance encore pins primitive, selon les préjugés modernes, i qu'Ulysse dut sa première entrevue avec la fille du roi Alcfnoûs. Les jeunes femmes de la plus haute qualité rendaient, a ce qu'il parait, aux hôtes de la famille des services qui révolteraient étrangement notre délicatesse actuelle (I). Le père disposait avec une autorité absolue de la main de sa fille, mais il ne semble pas que le contrat du mariage fut communément regardé comme une vente et comme un marché (2). Les future époux échangeaient entre eux des présents, proportionnés probablement à leur fortune. Si l'union était rompue par l'InAdélf té de la femme, ses parents paraissent avoir été forcés de rendre tout ce qu'ils avaient reçu (3). Si la femme ou la veuve (4) était contrainte, sans qu'on eût rien à lui reprocher, de retourner à In maison de son père, elle avait le droit d'y emporter sa dot avec elle. Sa richesse, son rang, ou sa naissance n'étaient peut-être pas , à cette époque d'entreprises héroïques, des recommandations plus puissantes pour un jeune homme, aux yeux d'une jeune fille, que la force, le courage et l'habileté qu'il déployai t du us les jeux de son sexe et dans les exercices guerriers. Ces qualités semblent avoir été souvent éprouvées par une lutte publique, ou par l'entreprise de quelque aventure difficile. Conformément a cet usage, dans certaines parties de la Grèce, comme chez les Romains, la cérémonie nuptiale représentait l'enlèvement violent de la fiancée (s).
Le personnage de la princesse phéacienne Nausicua, une de ses plus aimables créations, a fourni a Homère un type charmant de simplicité **' virginale, de tendresse filiale et de bonté hospitalière. Il semble cependant prendre un plus grand plaisir à signaler au respect et a l'admiration de ses lecteurs la dignité maternelle et le dévouement conjugal d'une Pénélope , d'une Arété et d'une Andromaque. SI nous jugions, d'après ces caractères, de l'état de la société domestique dans l'âge héroïque, nous nous exposerions à nous en former une idée trop favorable. Mais le poète nous donne A entendre certaines vérités propres à corriger cette impression erronée, surtout lorsqu'on les rapproche de quelques traditions mythiques qui, malgré leur origine fabuleuse, nous révèlent l'opinion que les Grecs d'une époque postérieure avalent conçue des mœurs de leurs ancêtres. Les histoires des amours des Dieux, les aventures d'une foule d'héroïnes, telles que Tyro, jEthra, Creuse etCoronis,
Toutefois presque imraéd internent après ce refus, dans le palais d'Alcinoûs, il accepte avec plaisir les mûmes services que sou fils reçoit de Péricasle, La comparaison de ces dates cuire elles semble prouver que l'usage ordinairen'admellait rien qui pût choquer grossièrement la décence, même d'après les idées beaucoup plus susceptibles que nous nous sommes formées de celle vertu. — (1) Comparée toutefois l'Od. . iv, 367; mu, 279 avec l'épilhèle constante &i4<riSuat. — (S) II., n, 146; nu, 566. Schneider [Lex. s. v.) pense que, dans le second de ces passages, le mol àixiStsi, qui dans le premier se rapporte évidemment aui présents faits parle fiancé, s'applique à la dot, et équivaut à dtapgutac. Quelquesuns des auteurs anciens l'avaient compris ainsi. (Euslath.) Mais celle interprétation semble très -cou le stable. Il semblerait plu 161 que le secours promis par Ollirjoneus était destiné à tenir lieu de» présents ordinaire*. — (3) Od., vin, S18. — i'-i) Od., u*135 et les commentateurs. — (B) Apollod., i, 9, If, 4; Dio Clirp., i,p. 523;Reisk.
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Va HISTOIRE DE LA GBÉCE.
, ne prouvent-elles pas clairement le peu de valeur qu'on attachait alors à la vertu des femmes? Nausicaa déclare avec le plus grand calme qu'elle désapprouve elle-même lesentrevues secrètes des jeunes filles et de leurs amants, et qu'en conséquence elle éprouve un désir d'autant plus vif d'éviter tes soupçons auxquels elle s'exposerait certainement, si on la voyait rentrer dans la ville accompagnée d'un étranger. D'innombrables traditions de la mythologie héroïque, celles par exemple qui concernent Hélène, Clytemnestre, Antée, Phèdre et Alcmène, ne nous donnent pas une meilleure opinion des femmes mariées que des jeunes Allés; elles nous prouvent en effet que l'infidélité de l'épouse, souvent provoquée, sans aucun doute, comme dans la famille deFhœnlx (I), par l'inconstance de l'époux, n'était considérée, ni comme uu délit rare, ni comme une offense grave. Les poèmes d'Homère semblent confirmée sur ce point les traditions mythologiques. Non-seulement la famille de son ravisseur traite Hélène avec le plus grand respect, mais le râle que joue l'épouse coupable dans l'Odyssée nous faitencore mieux voir combien les sentiments des anciens Grecs différaient, en cette matière, de ceux des Européens modernes civilisés : Hélène a repris possession pleine et entière de sa maison et de son rang, elle Jouit de la confiance et de l'estime illimitées de son époux outragé, et, loin de paraître éprouver le moindre remords, elle parle de sa faute sans rougir.
Les Grecs se montraient toujours empressés de contracter entre eux des amitiés solides et durables. Cette disposition, une des plus nobles et des plus aimables qualités de leur caractère, ne fut pas moins saillante dans les temps primitifs qu'aux époques postérieures. Elle dépendait sans doute en grande partie du mépris qu'ils professaient pour la société des femmes; mais le dévouement et la constance dont ils faisaient preuve dans ces affections n'en sont pas moins dignes de notre admiration. Les amis héroïques célébrés, en partie par Homère, en partie par des traditions qui, si elles n'out pas une égale antiquité, reposent sur le même sentiment, semblent n'avoir qu'un cœur et qu'une Ame, n'éprouver presque jamais un désir, ne se proposer jamais un but que l'autre ne partage pas, et vivre seulement, comme ils étaient toujours prêts à mourir, l'un pour l'autre. Leurs rapports ne sont pas, dans tous les cas, établis sur un pied d'égalité parfaite; mais cette inégalité, qui ajoute souvent un charme particulier à la description poétique, n'emporte avec elle aucune idée d'humiliation. Telles furent les liaisons d'Hercules et d'Iolaùs, de Thésée et de Pirithoûs, d'Oreste et de Pyla.de; et bien qu'elles dussent en grande partie leur renommée à la poésie épique, ou même dramatique, d'une époque postérieure, leur
(I) On peut tirer celle induction non-seulement des usages Spartiates et crélois, mais des légendes el des riles religieux fondés sur celte coutume. Voir Welcker, Ueber tint Kretischc Kolonie in Thtbtn, p. 68. Il n'est pas sans intérêt de remarquer la ressemblance parfaite de la coutume Spartiate décrite par Plutarque (Lyeurg., c. 15) avec celle des Circassiena modernes, rappariée par Klaproth, TabtiauduCaucaie, p. 80.
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CHAP. VI. — MOEURS. m
base morale subsistait sans aucun doute dans la période à laquelle ces atim j. c. traditions se rapportent. L'argument de l'Iliade repose principale- '"' meut sur l'affection 'd'Achille pour Patrocle; 1e respect que lui inspirent sa naissance plus illustre et sa valeur sans égale tempère seul l'amour de Patrocle pour Achille. Si le poêle place sur le second plan l'intimité de personnages moins importants, d'îdoménée et de Mérion, deBiomède etdeSthénélus, il la considère évidemment sous le même point de vue. Dans l'opinion des anciens, un héros grec avait, à ce qu'il parait, besoin d'un pareil frère d'armes a ses côtés pour être un héros complet.
Par un effet naturel de l'anarchie sociale de cette période, tout étran- Hwpiuiiu. ger était regardé, soit comme un ennemi, soit comme un hôte. Pour être sûr d'être bien accueilli , il lui suffisait de demander l'hospitalité. Un voyageur se présente-t-il au seuil d'un palais, son hôte royal n'éprouve qu'une crainte , c'est qu'il n'ait attendu longtemps à sa porte. On ne lui demande ni d'où il vient, ni ce qu'il veut, tant qu'il n'a pas pris sa part des meilleures provisions qu'on peut lui offrir, et les questions qu'on lui adresse alors impliquent plus encore une curiosité amicale que le soupçon et la méliance. Aucune révélation de sa condition et de ses projets ne pouvait, pour ainsi dire, lui faire perdre ses droits à une réception bienveillante. Quand Télëmaque arrive à Pylos par mer, après qu'il a pris part au banquet des Pyliens, Nestor lui demande s'il voyage avec un but fixé, ou s'il parcourt simplement les mers en pirate, prêt à tenter indifféremment toutes tes entreprises. Un hôte réunissait-il le double caractère d'étranger et de suppliant, il était traité encore avec plus de respect, a L'étranger et le suppliant, dit Aleinoûs à Ulysse, prend la place d'un frère pour un homme qui a tant soit peu de cœur, » La croyance où ils étaient que les dieux visitaient quel- N quefois les cités des hommes sous la forme d'étrangers (l), a été aussi, dit-on, un des motifs qui ont déterminé les Grecs à observer les lois de l'hospitalité. SI le suppliant s'asseyait lui-même au foyer, il acquérait un degré particulier de sainteté, et sa demande ne pouvait presque plus être rejetée sans impiété. Les chances de la guerre, les querelles domestiques, les provocations soudaines, si fréquentes et si terribles chez un peuple aussi vif, fournirentaux Grecs de nombreuses occasions d'exercer celte vertu. Ainsi se formèrent fréquemment, a ce qu'il parait, entre des familles établies dans des pays éloignés, des relations intimes et permanentes, qui se continuèrent pendant plusieurs générations. Dans un épisode de l'Iliade, les liens de l'hospitalité, qui rattachent l'une à l'autre les maisons d'un chef argien et d'un chef lycien, sont assez forts pour empêcher ces deux chefs de se battre, bien qu'avant leur rencontre ils ne se connussent pas personnellement. Un échange d'armes ratifie la convention a laquelle ils souscrivent de s'éviter désormais sur le champ de bataille.
La sobriété habituelle des Grecs forme un contraste avantageux avec l'intempérance grossière dont firent preuve les Européens du Nord,
■'1) II., ix, 450. Comparez Ort.,i, 4M: (Iwd., v, 7t; Alheo., iur,p.SS6, r.
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I« HUTOIKI DE LA OBBCt.
ATHtj.c quand ils eurent atteint le même degré de civilisation, Le vin fat, ace qu'il parut t, toujours mélangé avec de l'eau, et peut-être le plus généralement dam la proportion d'une mesure de vin pour trois mesures d'eau ■; i j. Les hôtes s'asseyaient sur des sièges rangés le long des murs de la salle du banquet, et on plaçait devant chacun d'eux une table séparée. Une ablution, semblable a celle quiu lieu aujourd'hui dans l'Orient, précédait toujours le repas. Les mets, même dans les maisons des grands, étaient de l'espèce la plus simple. Dans le palais luxueux d'AlcinouB, les seuls préparatifs faits pour une fête dont le poète nous a laissé la description, consistent à égorger un certain nombre de montons, de porcs et de bœufs (2). Quelquefois un hôte envoyait un morceau de sa portion, comme une marque de respect, à une autre table. Les besoins de la nature satisfaits, les coupes étaient remplies de vin Amu«n>c:b. dont les cDnvives faisaient des libations en l'honneur des dieu*. Mais In beauté delà fête ne dépendait pas, dans l'opinion des Grecs, des mets et des vins qu'on y consommait; la musique et la danse composaient ses principaux ornements (3). Le barde était un élément indispensable de tout repas important; cependant le temps nese passait pas entièrement à écouter ses chants. A la fin du banquet, quand ses hôtes sont rassasiés de la lyre et du chapt de Démodocus, Alcinous les conduit hors de la salle du festin, sur une arène ouverte, où ils s'amusent d'abord à essayer eux-mêmes leurs forces dansdes exercices gymnastiques. Une certaine étendue de terrain est ensuite nivelée avec soin , et des jeunes gens, h abi les dans l'art de la danse, viennent y soumettre leur talent au contrôle de juges accoutumés à présider à de tels amusements publics. Le barde accompagne tous leurs mouvements d'un chant vif et gai qui les explique peut-être aux spectateurs. Enfin, sur l'ordre d' Alcinous, deux autres artistes, d'une agilité Incomparable, exécutent des sauts et des danses extraordinaires, qui terminent la fête au milieu d'un tonnerre d'applaudissements. Les prétendants à la main de Pénélope, eux-mêmes, qui ne fent que manger et boire aux frais d'Ulysse, ne sout jamais accusés de s'être enivrés (4), et de toutes les éplthètes outrageantes qu'Achille , dans l'excès de sa colère, prodigue à Agamemnon , la plus injurieuse est celle de pris de vin (5) . Boute dei L'hospitalité n'était pas,chei,,lesGrecs,exercéeseulementpar lesgens leon" îotT- riches, lets que l'opulent Ax vins qui avait fait construire, a côté de sa neuii. demeure, une maison constamment ouverte à tous les étrangers. Bien
qu'il fût dans une position humble et dépendante, Eumée parle des secours qu'il donne a«x malheureux comme du devoir te plus important
(1) m., nu, tëS. — (2) Selon le précepte d'Hésiode (0. et D., 994) T;!; J" îJaroî icjcy('«v, to Si rirpaiw ift*n Jwro. Maron mêlait vingt coupes d'eau 4 une coupe de vin lorsqu'il voulait enivrer les Cjclopes. Od., n, 209. Voir note d'Eusthalms. — (3) Sur les repas des hdfosvoir Athen., i,c. -16, el comparer Od. su, 554; su, 113, 936; H., m, 7*7.— U] AwdrWr* Ïmtk. — (S) Compare! OS., i, 190; xvii, 605. La conjecture d'Eustnlliius sur le ver* 591 de VOdyssA, xi, ne parait pas fondée. Cêmparei m, 293.
qu'il puisse remplir après avoir pourvu à ses propret besoins (I). Dm *mmj.«. hommes insensibles à la honte et à la pitié, tels que les plus grossiers "**" et les plus ignorants des prétendants de Pénélope, sont seuls capables de ne pas s'intéresser aux malheurs despauvres, et de puissantes dlvint* tés veillent constamment, dans le monde supérieur Comme dan* le monde inférieur, pour punir leur coupable indifférence (2). La douceur avec laquelle les esclaves paraissent avoir été traités dans les familles bien gouvernées, quoique leurs maîtres eussent droit de vie et de mort sur eux, ne fait pas moins d'honneur aux Grecs. L'approbation manifeste avec laquelle le poète mentionne la bouté témoignée par Laêrte et sa femme à leurs serviteurs (a), nous révèle les sentiments que professaient en général, sur cette matière délicate, ses contemporains. Le châtiment sévère qu'Ulysse inflige à Vimpudicité de ses esclaves semble impliquer que leur condition leur laissai t. des droits a un certain degré de respect, qu'ils ne perdaient que par leur mauvaise conduite.
Si les Grecs avaient des qualités, ils avaient aussi des débuts : autant ils se montraient dévoués dans leurs attachements, grands dans leur hospitalité, autant leur colère était terrible, leur inimitié impitoyable. Il) étaient à la vérité plus emportés dans leurs ressentiments que vindicatifs. Leurs passions, aisément provoquées, s'apaisaient avec une égale facilité. Les lois de l'honneur ne tes obligeaient pas à conserver précieusement le souvenir' du langage offensant qu'avait pu leur adresser un adversaire irrité , ni à croire que ses paroles leur avalent fait une tachequi ne pouvait se laver que dans le sang : même pour des injures réelles et profondes, ils consentaient d'ordinaire à accepter «ne compensation pécuniaire [4). Mais tant qu'elle durait, leur colère dominait tous leurs antres sentiments ; elle ne tenait aucun compte des liens les plus sacrés, et se précipitait aveuglément dans les excès les plus violents. A un Bgelrès-tendre, Patroele, s'étant disputé au sujet de leurs jeUx avec un de ses jeunes amis, le tua dans un accès de fureur. Phcenix ne renonça qu'avec peine au projet qu'il avait conçu d'assassiner son père, pour se venger d'une malédiction qu'il avait provoquée lui-même par une injure préméditée. Ulysse , dans une de ses relations fabuleuses de ses propres aventures, raconte que, par une nuit obscure, il avait tendu un guet-apens avec un seul confident à un individu qui voulait le priver du butin qu'il rapportait dusiégedeTroie(5),etqn'it cootum» l'avait percé d'un javelot. Mais de tels exemples sont à peine suffisants dB >» *0"™' pour nous faire comprendre l'extrême férocité que les Grecs de l'âge héroïque déployaient dans la guerre. Ces coutumes barbares formeraient un contraste inexplicable avec d'autres particularités de leur état social, si on ne supposait qu'elles étaient nées dans une époque encore plus grossière , et que l'habitude , cette seconde nature, avait eontribué A étouffer en eux ce sentiment d'humanité, si prompt a se manifester, et si
(1) Compare» Odyn., six, 122, ix, 574; x, 555. — (2) Orf., <v, 573. — (3) Ùd., xvfl, «8. — (4) (M,,i, 432;xv,3B3;*vni, 323;™, «S- — (5) ;j„
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. profond, dans d'antres occasions. Sur les champs de bataille, nn Grec ne fait Jamais quartier a son ennemi, à moins qu'il n'espère retirer une rançon de son prisonnier. Dans l'Iliade, Agamemnon reproche à Ménélas une douceur indigne d'un homme, lorsqu'il est sur le point d'épargner nn ennemi abattu, et il égorge lui-même le suppliant avec son épée. Le poète décrit cette action dans un langage qui démontre qu'il l'approuvait. Les armes de l'ennemi mort constituaient une part précieuse du butin ; aussi les vainqueurs en dépouillaient-ils tous les vaincus. Mats la mort ne mettait pas un terme aux hostilités; les cadavres nus devenaient les objets d'une lutte obstinée. S'ils restaient au pouvoir de l'ennemi, ils étaient privés de sépulture, et exposés aux vautours et aux bètes féroces. Souvent même on les mutilait. Les personnages distingués étaient seuls, il est vrai, soumis à un pareil traitement. D'ordinaire un armistice était demandé par le parti vaincu, qui l'obtenait sans peine, pour rendre les derniers devoirs aux guerriers qu'il avait perdus (l). Mais les outrages commis par Achille sur le Cadavre d'Hector ne furent pas un exemple extraordinaire de la rage d'un ennemi, car Hector lui-même avait menacé de semblables indignités la dépouille mortelle de Patrocle (2). La tradition mentionne comme une marque insigne du respect rendu par Achille à Eétion, dont il avait saccagé in ville, sans aucune provocation remarquable, qu'après l'avoir égorgé il s'abstint de dépouiller son cadavre, qu'il fit ensevelir avec des rites funéraires. D'un autre coté, les maximes établies de la guerre n'autorisaient pas plus l'usage des armes empoisonnées, auquel le poète fait allusion avec une désapprobation manifeste (3), que le sacrifice, offert par Achille à l'ombre de Patrocle , de douze prisonniers troyens , dont il s'était emparé vivants sur le champ de bataille, dans le but de les égorger sur le bûcher funéraire de son ami.
La même cruauté impitoyable, et peut-être une règle encore plus inflexible, décidait du sort d'une ville prise d'assaut. Tous les hommes capables déporter les armes étaient exterminés. Les vainqueurs emmenaient violemment avec eux les femmes et les enfants, pour se les partager, comme la part la plus précieuse du butin (i). Ces partages aggravaient souvent, sans aucun doute, les malheurs de l'esclavage; car ils divisaient une famille en plusieurs fractions, et disséminaient ses membres sur les régions éloignées l'une de .l'autre d'une terre étrangère. Homère décrit une scène probablement familière à ses contemporains, quand il compare le torrent de pleurs que font verser à Ulysse ses pénibles souvenirs aux larmes d'une femme arrachée violemment du cadavre de son époux qui vient de tomber frappé à mort en défendant sa ville natale, et entraînée par ses vainqueurs qui la forcent de hâter le pas, eu frappant de leurs lances son dos et ses épaules (5). Cependant les sanctuaires des dieux offraient quelquefois aux vaincus un asile respecté dans ces occasions par les vainqueurs. Ainsi Maron, le
(i) lt„ mil, 88. — (2) Od-, nn, 262. — (3) IL, vu, «9. — (4) /(., ivur, 176. Comparu /i., xvil, &!. — (5) M., i, 285.
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prêtre d'Apollon , échappa avec sa famille au massacre complet que fit xnaxi.c Ulysse des Cicones d'Ismare , car il habitait dans l'enceinte, du temple nst" consacré à ce dieu. Toutefois, il fut obligé de se racheter par une forte rançon. Le prêtre d'Apollon qui occasionna la fameuse querelle de l'Iliade ne fut pas aussi heureux ; il perdit sa fille dans le sac de Thebé, et il ne la recouvra que par l'intervention extraordinaire du dieu.
III. — On s'est quelquefois demandé quelle était, du polythéisme on F?™ pridu monothéisme, la forme la plus ancienne de la religion naturelle. »!'£««£ C'est une de ces études qui ne peuvent pas, pour ainsi dire, avoir un """■ résultat positif, parce qu'elles sont basées sur une analyse purement abstraite de la nature humaine. La forme que revêtent les impressions religieuses d'un peuple, tant qu'elles ne sont pas déterminées par la tradition ou par l'exemple, doit dépendre de sou caractère et de sa condition sociale. La vue du monde extérieur parait n'inspirer à quelques tribus de la race humaine qu'un sentiment vague et obscur de terreur religieuse, qui leur révèle l'existence d'une puissance supérieure. L'identité monotone de l'aspect de la nature, l'uniformité d'un genre de vie interrompu seulement par les efforts nécessaires à la satisfaction des plus simples besoins animaux, tendent probablement à perpétuer cette aurore de Vaine humaine, encore bien éloignée du point où elle concevra le système de la nature qui est la base d'une religion monothéiste. Une nation douée d'un esprit vif et prompt, et d'une imagination active, peut, l'expérience l'a prouvé, surtout si elle habite un pays dont les traits soient variés et frappants, associer ses premières impressions religieuses à la multiplicité des objets qui l'entourent, et, dès qu'elle a la conscience de sa situation, commencer a peupler son univers d'une foule correspondante d'agents imaginaires.
Jusqu'à quel point l'une ou l'autre de ces suppositions s'applique-t- HtiigtoadM elle aux premiers habitants de la Grèce? c'est une question sur laquelle r^>usaon ne peut raisonnablement attendre de l'histoire qu'un très-petit nombre de renseignements positifs. Le témoignage djrect le plus ancien sur ce sujet, si on peut qualifier ainsi une opinion, est celui d'Hérodote, ou plutôt des prêtres de Dodone, qui lui apprirent que les Pélasges ne sacrifiaient jadis qu'à des divinités sans nom. Quelle que soit l'autorité de cette allégation, son sens est douteux; mais la moins probable de toutes les inductions qui en ont été tirées est celle qui fait adorer aux Pélasges un seul dieu. Les paroles d'Hérodote admettent une interprétation très-différente, confirmée par tous les vestigesde la religion primitive que l'on puisse trouver dans la mythologie grecque postérieure. L'aptitude des premiers habitants de la Grèce à recevoir des impressions religieuses ne devait probablement pas différer de celle de leurs descendants. Le Grec avait des dispositions naturelles A sympathiser vivement avec le monde extérieur. Aucune chose n'était pour loi absolument passive et inerte; tous les objets qui l'entouraient lui paraissaient animés; si la vie leur manquait, son imagination s'em-
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Avini j.c pressait de la leur donner. Ces idées et ces sentiments n'étaient pas des 1>M* exceptions poétiques dont les esprits extraordinaires avaient le privilège ; la nation entière tes partageait. Les formes hardies, les contrastes prononcés, et toutes les merveilles naturelles d'un pays hérissé de montagnes et dentelé par la mer, contribuaient sans doute à les entretenir. Un peuple né avec un pareil tempérament, et placé dans une telle situation, n'est pas immédiatement disposé à rechercher une seule source universelle de vie. La fertilité de Ta terre, l'action vivifiante du soleil, * le flux et le reflux de la mer, le cours des eaux, la puissance irrésistiuh mot tous les effets visibles de l'intervention In, lui inspirent un sentiment distinct de respect ronve des divinités, qui toutefois peuvent n'être ut longtemps par un nom particulier des objets «née se manifeste. Dans l'Iliade, Agamemnon in d'un contrat solennel. Parmi ceux de l'Olymun seul, Jupiter; après lui, il invoque celui qui ;end tout , le Soleil, les Fleuves , la Terre, et enfin t les hommes parjures dans les royaumes infernaux. Nous pouvons donc également supposer que tes Pëlasges ont adoré les puissances invisibles qui, selon la croyance primitive de la nation, animaient les diverses formes du monde matériel. origins de L'exemple des anciens Perses confirme cette hypothèse, si probable grecque" °B * d'ailleurs par elle-même. Nous pouvons comprendre et accepter dans ce sens l'allégation d'Hérodote ; mais il ne nous est pas aussi facile de suivre cet historien lorsqu'il essaie de remonter jusqu'aux révolutions successives qui, de cette simple croyance, ont fait le système compliqué de la mythologie grecque. Il semble distinguer deux grands changements qu'aurait éprouvés la religion grecque : l'un produit par l'introduction de dieux et de rites étrangers, l'autre par les inventions des poètes indigènes. Ses recherches l'avaient convaincu, comme il ledit, que tous les noms des dieux grecs étaient dérivés des barbares ; et des renseignements qu'il avait recueillis en Egypte, il résultait pour lui la preuve qu'à peu d'exceptions près ils avaient tous été importés de ce pays. Les prêtres égyptiens4^ désavouaient quelques-uns ; mais les autres, selon leurs propres assertions, avaient toujours été connus parmi eux. Hérodote en conclut que Ici Félasges avaient inventé tousles noms exceptés, hors un seul, celui de Neptune, le dieu de la mer, venu de l'Afrique. Il semble nécessaire de supposer que par les noms des dieux Hérodote et ses maîtres comprirent leur nature et leurs attributions, et qu'ils pensèrent que les mots égyptiens avaient été traduits par des mots grecs équivalents. Diverses traditions des colonies orientales fondées en Grèce, à une époque où ses habitants sont supposés encore privés des premiers éléments de la civilisation, les institutions sacerdotales de l'Orient, l'antiquité présumée des mystères grecs et des doctrines ésotérlques qu'ils nous ont transmises, et certaines coïncidences observées dans plusieurs particularités des mythologie» grecque et égyptienne, ont, en se combinant avec ce témoignage, ou ce jugement d'Hérodote, formé la base d'une
CHAF. VI. — RELIGION. W
hypothèse gui est encore le sujetjd'une' controverse animée. Selon cette Awatj, a hypothèse, les colons venus en Grèce durant les ténèbres de l'antique 11Wpériode pélasgique avaient pour chefs et pour guides des prêtres qui conservèrent longtemps le pouvoir suprême dans leurs nouveaux établissements. Ils apportèrent avec eus lafoi et la sagesse flont ils avaient hérité dans leur ancienne patrie, la connaissance d'un seul Dieu, source cachéedeyie et d'intelligence, que diversifiaient a l'infini ses attributs, ses fonctions, ses émanations; ils 'les offrirent à la vénération d'une multitude ignorante, non dans leur simplicité nue, qui eut ébloui et * troublé des esprits encore barbares, mats softs le voile de symboles . expressifs et de fables ingénieuses que le peuple accepta comme des , vérités littérales, et dont il composa peu k peu un système mythologique compliqué. Les dogmes sublimes de la' religion siceMotale forent réservés pour un petit nombre d'élus, capables de les contempler dans leur forme pure et simple; et ils comprirent seuls les épithëtes et les images qui, dans la poésie des temples, servaient à transmettre les préceptes de l'ancienne théologie, Quand les prêtres sa virent pfirtowt contraints de céder leur autorité aux chefs héroïques, ils emportèrent avec eux leurs doctrines au fond de leurs sanctuaires, et ne les révélèrent désormais qu'à ceux de leurs disciples admis aux rites qui s'y célébraient dans nne solennelle obscurité. Cependant une nouvelle race de poètes était née, qui avait su gagner l'oreille du peuple; des bardes, mêlant des légendes héroïques à des fables religieuses dont le sens primitif s'était perdu, introduisirent une confusion nouvelle dans le chaos mythologique. Les troubles qui accompagnèrent l'invasion dorieone contribuèrent a établir une division encore plus profonde entre la religion populaire et la religion sacerdotale ; eette dernière cependant se conserva sans subir aucune altération matérielle daus les mystères, qui, jusqu'au dernier jour du paganisme, continuèrent a être les seuls moyens de propagation de la foi la plus éclairée.
Avant de faire aucune remarque sur cette hypothèse, nous devons inSomc* examiner l'idée que se forme Hérodote du changement introduit par les i*^SJS.*™ poètes indigènes dans la mythologie grecque : ■ On a longtenws ignoré, dit-il, l'origine de chaque dieu, leurs formes, leur nature, et fTls avalent tous existé de tout temps; les connaissances des Grecs sur tous ces pointa ne datent, pour ainsi dire, que d'hier. Je pense, en effet, qu'Homère et Hésiode ne vivaient que quatre cents ans avant moi; or, ce sont «us qui, les premiers, ont décrit en vers la théogonie, qui ont donné des titres aux dieux, distingué leurs attributs et leurs fonctions, ut décrit Leurs formes. Les autres poètes qu'on dit les avoir précédés ne sont venus, du moins à mon avis, qu'après eux (1). s Cette dernière remarque ne semble avoir eu pour fout que do frapper d'un discrédit mérité les nombreux ouvrages apocryphes en vogue à cette époque, et publiés sous les noms de Li nus, Orphée, Musée, Pamphus, Olen etd'autres bardes, qui passaient pour les prédécesseurs d'Homère. Mais, outre
(I) Hérodote, lit. 11, S5.
Doinzed 3ir GoOgk
àtutJ.C. ce jugement critique, Hérodote exprime sans aucun doute sa conviction "**• qu'Homère et Hésiode avaient opéré une importante révolution dans la foi religieuse de leurs compatriotes. Cette révolution est si grande, qu'elle ne saurait être attribuée avec quelque probabilité au génie d'un ou de deux poètes, alors même que les poèmes homériques ne prouveraient pas clairement que leurs descriptions sont fondées sur des conceptionsde la nature |divine depuis longtemps familières au peuple grec. Pour comprendre et admettre cette opinion d'Hérodote, il faut absolument considérer Homère et Hésiode comme les représentants de toute une série de poètes, qui furent les organes et les interprètes de la croyance populaire, et qui déterminèrent graduellement sa forme durable (i). TWopmi» Bien qu'Hérodote associe Homère et Hésiode comme s'ils avaient vécn l'HMod*. ^ |a mème ^p0que et coopéré au même but, non-seulement un nombre considérable de générations les séparèrent probablement l'un de l'autre, mais leurs ouvrages appartiennent à des genres entièrement différenls. L'histoire des divinités qui figurent dans les poèmes homériques, étrangère au sujet principal, n'est mentionnée que par des allusions accidentelles ; au contraire, le but avoué de la Théogonie d'Hésiode est de raconter l'origine du monde et des dieux. Ce poème contient une série de spéculations grossières sur l'univers', qui personnifient ses diverses parties, et représentent, sous la figure de générations successives, l'ordre de leur création. À voir la manière dont le. poète traite son aujet, on serait fortement tenté de croire que cette théogonie, ou cosmogonie, ne futpas le fruit de sa propre imagination, et que, bien qu'elle nous semble le premier bégaiement de la philosophie grecque, elle est seulement l'écho affaibli d'une poésie plus ancienne et plus profonde. Sans doute les poèmes homériques renferment quelques allusions qui révèlent la connaissance de semblables théories. L'Océan, par exemple, y est appelé la source des dieux et de toutes les choses (3), bien que Jupiter y soit communément mentionné comme le père des dieux et des hommes. En comparant la Théogonie aux indications fournies par Hérodote, et à la tradition d'un grand corps de poésies sacrées attribuées aux anciens bardes déjà mentionnés, qui auraient précédé Homère et Hésiode peut-être de plusieurs siècles, certains écrivains ont pensé que la mythologie grecque dérivait de spéculations philosophiques qui avaient fini par être mal comprises, défigurées, et mêlées à des fictions hétérogènes. Selon cette hypothèse, quelque poète ancien avait décrit les périodes successives de l'histoire du monde par une série de mots qui, bien que semblables en apparence à des noms de personnes, représentaient seulement, pour un esprit intelligent, les attributs des divers objets énumérés, d'où dépendait', dans la pensée du poète, leurrelation mutuelle. Hésiode conserva cette série, bien qu'elle lut in-
{1} Huiler {Histoire de la littérature de la Grèce, VIII Ç 5) semble interpréter la remarque comme si elle était presque exclus! rement applicable à Hésiode, dont il considère la Théogonie comme un code religieux, semblable aux Yédas ou au Zendavesla, qui aurait établi nue orthodoxie païenne. — (2) Iliad., iiv, 201, 24(1. Compare! Hérodot., il, 23, 52.
f.HAP. Vt. — BELIGIOIT. (SB
terroropue par des Interpolations occasionnelles, sans en comprendre An*tJ.c. la signification réelle. L'étymoiogie senle peut, on l'a snpposédu moins, fournir le fil conducteur de ce labyrinthe, et permettre A l'historien de suivre la théologie grecque jusqu'à sa source, où il la verra naître, sous la simple forme d'une théorie physique. Mais sa pureté fut bientôt troublée, quand le vulgaire, aisément trompé par les semblants figurés du langage, et Incapable d'apercevoir la liaison de tout le système, commença à attribuer à chacune de ses parties une vie réelle et une personnalité : ainsi naquit une mythologie étrange et disparate, que développa sans cesse l'imagination des poètes populaires, et qui entretint une aveugle et grossière superstition, à laquelle avait si peu songé l'ancien sage, son imprévoyant fondateur, que s'il crut lui-même A quelque nature divine, 11 l'avait soigneusement exclue de son système (l).
Nous nous sommes déterminé à mentionner ces hypothèses modernes, parce qu'elles prétendent s'appuyer en partie sur l'autorité d'Hérodote et expliquer sa pensée. Nous résumerons brièvement les raisons qui nous font admettre une conclusion différente. L'opinion d'Hérodote n'est presque en fait que celle de ses guides, les prêtres égyptiens ; or, leur Jugement ne peut certainement pas être admis comme décisif tonchant l'origine d'une mythologie étrangère, dont ils ne durent nécessairement avoir qu'une connaissance très-imparfaite, et que, dans lecat contraire, leurs préjugés nationaux, de même' que ceux de leur position, eussent dû les empêcher de voir sous son véritable jour. L'exactitude de l'interprétation qui identifie avec des objets du culte égyptien certains dieux nationaux de la Grèce est donc encore un problème. Pour le résoudre, 11 faudrait pouvoir prouver, ce qui ne paraît pas avoir encore été fait, une coïncidence telle qu'elle ne pût pas avoir été le résultat, soit d'une communauté nationale primitive d'impressions religieuses, soit d'une conformité postérieure, préméditée ou accidentelle, dans leurs signes extérieurs. Indépendamment de semblables preuves ou d'autres témoignages, on ne trouve, ni dans le caractère, ni dans les fables des divinités grecques , presque rleu qui laisse soupçonner une origine étrangère, ou qui ne puisse se rapporter aux éléments bien connus de la a qui hm nature intellectuelle et morale des Grecs. D'un autre coté, ce que nous ^qiïdïïiavons dit dans un précédent chapitre peut, sinon prouver, du moins **" d* 10" donner à penser que les religions de l'Orient exercèrent de très-bonne heure une certaine influence sur celles de la Grèce, et que l'Egypte contribua peut-être à cet effet, non directement toutefois, mais seulement par l'intermédiaire d'un peuple différent. S'imaginer que des colonies furent conduites en Grèce par des prêtres que des connaissances sacrées ou une philosophie religieuse élevaient au-dessus du vulgaire,
(J ) Bricfe ueler Homer <md Itesiodui, par Hermann et Creuier. Huiler a résumé avec autant de sain que d'impartial i lé, dans ses Prolegomena, le* système! et les opinions mjthologiques modernes qui méritent la plus grande attention. A ces écrivains on peut ajouter Gerhard, Grtmdiuge âer Archœologie , dans la première partie des Hyptrbortitch Ranritche itudim.
I!» MSTOIBE DE LA. GBECE.
imt i. o. c'est ajouter foi à des rêves chimériques. Cette conjecture est d'autant 11M- plut Improbable, en ce qui touche les prétendus colons égyptiens, que, outre les raisons que noue avoua déjà données, si, parmi les sages qui passent pour avoir été les premiers maîtres des Grecs, plusieurs sont représentés comme des étrangers, aucun n'a de rapport avec l'Egypte. L'Institution des mystères n'exige pas une telle supposition, et il est fort douteux qu'aucune doctrine ésotérique y ait jamais été professée (1), M"J iw'it Ainsi, dans notre opinion, la religion des Grecs fut, dans son essence, m** pu "â une religion nationale. Hais l'hypothèse que leur mythologie dérivait ****•*■ jet observations et des réflexions de quelques esprits supérieurs qui déterminèrent la croyance du peuple, semble aussi contraire à toute analogie qu'à toute preuve intrinsèque ; c'est dans un sens totalement différent que nous nous sentirions disposé à adopter l'opinion d'Hérodote, que les poètes furent les auteurs de la théologie populaire. Les divinités de la période pélasgique primitive furent probablement, comme nous l'avons déjà donné à entendre, celles dont la présence et le pouvoir parurent se manifester dans les diverses opérations de la naturej mais, comme les aspects du monde extérieur, et par conséquent les idées conçues des dieux, différaient beaucoup dans les diverses réglons de la Grèce, il dut s'écouler un long espace de temps dans chaque contrée avant que les sphères des diverses divinités fussent fixées, leur caractère et leurs attributs déterminés. On peut même penser qu'une telle période répond peut-être mieux à celle des dieux sans noms que décrit Hérodote. Distinguer les attributs et les fonctions des agents divins était une tâche assez étendue pour occuper plusieurs générations de bardes sacrés qui , cependant , ne doivent être considérés que comme les organes et les interprètes des idées et des sentiments populaires. Deux révolutions importantes restaient encore à accomplir dans la formation de la mythologie grecque. L'une devait faire descendre de leur sphère et investir d'une forme humaine les puissances invisibles ; l'autre, réconcilier et unir dans une seule famille les divinités locales des diverses tribus. Chacune de ces révolutions occupa nécessairement une longue période, et il n'est pas nécessaire de supposer que le commencement de l'une suivit immédiatement la Un de l'autre. Selon toute probabilité, les Thraces Piériens furent le premier peuplequl célébra, dans sa poésie, l'Olympe comme la résidence commune des dieux ; aussi est-il rationnel de leur attribuer la plus grande part dans ce travail de fusion et d'arrangement qui aboutit à cette unité queles poèmes d'Homère représentent comme complète. Mais ce fut, à ce qu'il paraît, dans l'âge héroïque, et dans l'école de poésie née de l'esprit nouveau de cette époque, que le principe de personnification se montra le plus actif à revêtir les dieux d'une forme humaine, et à les tirer de cette obscurité redoutable dans, laquelle ils
(1) « Gra?corum mjsteria erudiendis hominum ingeniia non instituts, neqne a sacris publicia qnidqaam diiersa fuiue. » Telle est le thèse proposée par Lobeck ■ (p. S) dans son gruua ouvrage Agtoophatnut.
•izedoir GoOgk
CHAp. VI. — BRUeiON. f»
étaient restée jusqu'alors cachés, pour les mettre en rapports familiers ju»»j.c. avec l'espèce humaine. Tel est peut-être le contraste le plus saillant de llB*" la période pélasgique et de la période hellénique, en ce qui touche leur caractère religieux.
La religion grecque peut, en général, être regardée sanB erreur nommé ^ÎÏÏL^" un culte de la nature, et la plupart de ses divinités correspondaient, dm u assoit a certaines parties du monde visible, soit à certaines classes d'ob* ^loï,c«,tc • jets compris sous des notions abstraites ; cependant 11 n'est nullement prouvé que quelques tribus n'aient pas reconnu des, dieux tutélalrea, qui ne personnifièrent ni des forces naturelles ni des abstractions, mail qui pouvaient plutôt devoir leur origine au caractère et a l'histoire de la communauté elle-même, et ne représenter que son sentiment général de sa dépendance sous un être supérieur. Tous les exemples qu'on pourrait citer a l'appui de cette assertion ont peut-être l'inconvénient d'être ambigus ; mais l'hypothèse, probable d'ailleurs en elle-même, sert en outre à expliquer diverses incongruités apparentes de la théologje grecque. La plupart de ces fables qui offensèrent les Pères de l'Église chrétienne et les philosophes grecs, par les idées avilissantes qu'elles donnaient de la nature divine, et qui rendent encore si difficile la tache d'apprendre a la jeunesse la mythologie grecque sans salir son imagination, avaient, sans aucun doute, une origine physique. Mais du milieu de ces erreurs surgissent tout à coup des titres et des descriptions qui expriment des notions plus pures et plus élevées des $eux et de leur rapport avec l'humanité, et qui doivent sortir de l'autre source que nous venons de mentionner. Ce fait est surtout remarquable dans le Dieu des dieux; son nom grttc Zeus, répondant au mot latin Deut et signifiant simplement Dieu{l), dut être souvent employé sans qu'on y ait attaché aucun sens plus défini, bien qu'il fut particulièrement assigné au souverain des régions supérieures, qui habitait tes sommets des pins hautes montagnes, amoncelait les nuages autour de lui, ébranlait l'air du bruit de son tonnerre, et maniait la foudre comme l'instrument de sa colère (3). Des éléments tirés de ces différentes sources cinnin une série de poètes formèrent, à ce qu'il parait, son caractère, mélange jj"^'" *u' bizarre de majesté et de faiblesse; s'ils méritèrent, dans de certaines mesures, la censure des philosophes, ces poètes semblent du mains ne s'être rendus coupables d'aucune Action arbitraire ; d'un autre coté, en établissant sa supériorité, ils introduisirent dans le polythéisme grec
(1) Voit Bwumlein dans le Zimmerman's Zeilschrift fur dit AlterthumsuÀsitnichaft, vi, p. i199;Donalilson,Kaironianuj,p. 105; Millier, dans ses Prclef/omena, c. 13, $ 13. Comparez la remarque que fait ce dernier écrivain : « Pourquoi un nom d'une signification aussi générale que Zeù;, Aîi>;, Deus, n'embrasserait-il pat des idées très-différentes, « avec 1'ohservation qu'il a faite sur le sens de ce mol dans son ouvrage postérieur, Histoire de la littérature grecque, c. n, $ i. L'ami- ,
rai russe Sdiischkofl, dons son Vergltichendti WœrterbuchinZweikundert-Sprachm, p. 13, publie une liste de 26 langues et une autre branche de 14, dans lesquelles le mot signifiant un Être suprême paraît dériver de même racine. Dans son opinion, cette racine est le mot (lave dm, qui veut dire jour. — (2) D'où le Ziù( MMgltvuw, II., ix, 477.
*™«j.c. un principe d'unité qui ne fut peut-être pas sans Influence surlesspé- ,iM- cotations des philosophes eux-mêmes, bien qu'il n'en exerçât qu'une très-faible sur la superstition du vulgaire. Les divinités olympiennes sont assemblées autour de Jupiter comme sa famille, dans laquelle il conserve la dignité bienveillante d'un roi patriarcal. Il assigne à chacune d'elles ses attributions, et fl contrôle leur autorité. Leurs efforts combinés ne peuvent porter la plus faible atteinte à son pouvoir, ni retarder l'exécution de sa volonté : aussi leur colère , même lorsqu'elle encourt ses reproches, ne parvient-elle pas à troubler la sérénité intérieure de son Ame. Le redoutable mouvement de tête avec lequel il confirme ses décrets ne peut être ni révoqué, ni désobéi. Comme sa puissance est irrésistible , sa sagesse est impénétrable. II tient la balance d'or dans laquelle se pèsent les destinées des nations et des hommes. Des deux urnes placées au pied de son trône il tire les biens et les maux qui lui servent à adoucir ou à empoisonner l'existence des mortels. L'ordre éternel des choses, le fondement de la succession immuable des événements, c'est lui qui l'a établi : aussi il s'y soumet lui-même. Les lois humaines dérivent leur sanction de son autorité; les rois de la terre reçoivent leur sceptre de sa main ; H est le protecteur des droits sociaux; 11 surveille l'exécution des contrats, l'observation des serments; il punit la trahison, l'arrogance et la cruauté. L'étranger et le suppliant sont placés sous sa protection particulière ; la clôture qui entoure l'habitation de la famille est confiée à sa garde; il tire une vengeance éclatante du refus et de l'abus de l'hospitalité. Cependant ce dieu, le plus grand et le plus glorieux de tous les êtres, comme on l'appelle, se voit soumis, ainsi que tous les autres dieux, aux passions et aux faiblesses humaines. Malgré leur immortalité, leur beauté, leur force, et bien qu'un sang plus pur que celui des hommes coule dans leurs veines, leurs corps divins ne sont Insensibles ni aux plaisirs ni à la peine; ils éprouvent le besoin de s'abreuver d'ambroisie; ils respirent avec reconnaissance les odeurs qui s'exhalent des sacrifices de leurs adorateurs. Leurs autres affections correspondent à la grossièreté de ces appétits animaux ; l'amour capricieux, la' haine, la colère et la jalousie troublent souvent leur calme intérieur ; des factions et même des conspirations- formées contre son souverain compromettent parfois la paix de l'état olympique. Jupiter lui-même ne reste pas toujours neutre dans leurs querelles; il est souvent irrésolu dans ses opinions, trompé par des artifices, aveuglé par ses désirs, et entraîné par ses ressentiments dans d'indignes violences. Les poèmes homériques ne représentent pas d'une manière uniforme le rapport qu'il avait avec le Destin. Le poète ne s'en était probablement pas formé une idée distincte (1). En général, c'est lui qui dicte ses lois au Destin; mais quelquefois il semble n'être que le ministre d'une nécessité inflexible, qu'il désire en vain éluder. Fi'iiiime Le fatalisme des Grecs était très-éloigné, par sa nature et par ses dn Om. conséquences, du dogme qui, inculqué dans les esprits de barbares fé-
(1) Disse», KUin. Schrift., p. 548.
CHAP. VI. - BEU610N. iZ%
roees et sensuels, leur donnede temps en temps on accès de vigueur *™tJ.c> temporaire, après lequel Us tombent dons une apathie qui les rend in- 11M* capables de faire les efforts nécessaires dans les occasions ordinaires. La croyance des Grecs était le résultat de leurs réflexions naturelles touchant l'ordre apparent du monde, la faiblesse de l'homme, et les effets que des causes cachées et inexplicables pouvaient avoir sur sa conduite et surses succès. Elle ne remplaçait pas eu eux le courage, elle ne leur servait pas de prétexte à l'indolence. Si elle leur inspirait une certaine résignation dans l'adversité, elle leur laissait du moins toute leur énergie, tant qu'ils conservaient quelque espérance d'échapper par leur prudence ou leur activité aux maux dont ils se voyaient menacés ; elle ne les empêchait pas d'implorer l'aide des dieux. Les heureux habitants de l'Olympe ne dédaignaient point de s'intéresser eux-mêmes aux affaires de l'humanité, race Inférieure et malheureuse (1), mais qui, unie à eux par des liens de parenté (2), leur paraissait souvent digue de leur alliance, et méritait toujours leur sympathie. Bien que lesdfeux fussent accessibles à la prière , aucune règle invariable n'indiquait aux hommes le moyeu de s'assurer leur faveur. Le héros le plus vertueux n'était pas à l'abri de leur persécution s'il avait provoqué involontairement leur colère. Le moyen, sinon exclusif, du moins le plus sur, de les toucher, celui qu'en* ployaient le plus souvent leurs adorateurs, c'était, pensait- on alprs,(de se préoccuper de leur propre intérêt et de leur rendre des hommages. Ils détestaient généralement l'orgueil, l'insolence, et ces enivrements de la fortune et du pouvoir qui font oublier aux hommes qu'ils sont des êtres faibles et mortels; une affectation ouverte d'indépendance et d'égalité était à leurs yeux un crime qu'ils manquaient rarement de punir d'un châtiment insigne. Mais ils devenaient Jaloux de l'homme qui jouissait trop longtemps d'une prospérité ininterrompue ; quelle que fût d'ailleurs son humilité, sou bonheur relevait trop près d'eux. L'idée plus douce de l'affliction causée aux hommes par les dieux dans le but bienveillant de les avertir des conséquences dangereuses d'une félicité Inaltérée semble avoir été longtemps ignorée des Grecs. En général, aucune qualité ne plaisait plus aux dieux qu'une pieuse munificence, aucune action ne leur paraissait plus méritoire que l'observation des rites de leur culte ; ils attachaient même à ces cérémonies une telle importance, qu'une négligence involontaire suffisait pour attirer sur un peuple entier les plus dures calamités.
De telles idées des dieux et de leurs rapports avec l'humanité ne Bipp«td* tendaient par elles-mêmes à fortifier aucun sentiment moral, ni a J,* Vi'Sk» " encourager la pratique d'aucun devoir social. Cependant elles purent produire de tels effets lorsque , 'soit hasard , soit calcul , la sainteté de la religion fut rattachée à la pratique d'affections naturelles pures, ou à des institutions utiles. Elles reçurent souvent cette application
108, ipÔI
i, 446; Odyn., xyiii, 130. — (2) La doctrine d'Hésiode, 0. et D.t
iftd6ti ■jrpiji 8isl Hyjit'.l t' iiûpiomt, s'accorde avec celle d'Homère, qui dé- ' " ' attribue àOcéanus l'origine de lou-
•izedoir GoOgk
4» HBTOIBK DE LA. GftECE.
Atanti.c. avec de grands avantages immédiats, mais an risque fâcheux d'englober les choses réellement saintes et vénérables dans le mépris encouru par de semblables erreurs, lorsqu'elles sont découvertes, mépris qui, dans un âge encore à demi barbare, s'étend d'ordinaire aux vérités dont ces erreurs ont été les auxiliaires. D'un antre côté, les Inconvénients qui résultaient de ces vues basses et étroites de la nature divine étalent probablement moindres qu'on ne pourrait la craindre à ta première vue. Bien que leurs faiblesses ne diminuassent en rien le respect qu'ils Inspiraient, les dieux n'étaient Jamais proposés ou considérés sérieusement comme des exemples dignes d'être imités, et leurs adorateurs ne songeaient pointa tirer des inductions pratiques des traditions de la mythologie populaire (1). Si les dieux ne s'élevaient pas au-dessus des passions humaines, lia étaient trop grands (trop éloignés des affaires terrestres, pour être soumis aux mêmes lois qui obligeaient une race Inférieure. Hais tes intérêts de la morale se trouvaient surtout rattachés à la religion par les fonctions des puissances qui étalent spécialement chargées d'infliger les peines encourues par tés grands criminels. Homère désigne simplement l'emploi des Furies, sans fixer leur nombre, ou sans décrire leur forme, que l'imagination des poètes postérieurs peignit avec une exactitude effrayante ; mais la mystérieuse obscurité dans laquelle il laisse leur esquisse enveloppée n'était peut-être pas moins redoutable. Leur demeure, située au milieu des sombres profondeurs du monde invisible, inspirait une horreur profonde aux heureuses di vinités qui habitaient les sommets toujours riants et toujours éclairés de l'Olympe. Elles s'entouraient de ténèbres lorsqu'elles en sortaient pour mire exécuter les arrêts de la justice divine [a]. On ne pouvait pas se les rendre favorables comme les puissances célestes ; au moins, dans l'âge homérique, aucun rite ne semble avoir élé inventé pour désarmer leur colère et pour calmer les alarmes d'une conscience coupable. Elles s'occupaient surtout à faire observer le respect dû à la vieillesse , à l'autorité paternelle , aux droits de la famille (3); mais le parjure, et probablement tous les autres crimes les plus réprouves par l'opinion publique, étalent également soumis à leur surveillance -fi). La terreur qu'inspiraient ces inexorables ministres de la vengeance divine formait, sinon un contre-poids parfait, du moins un frein salutaire A la légèreté Inconsidérée que tendait a encourager le gouvernement facile et capricieux des dieux de l'Olympe. isfMd'Ho- L'idée de rémunération ou de châtiment ne s'associait pas générale-
Tta7awî»T8 ment * **"« d'une vie future. Homère considère la mort comme la séparation de deux substances distinctes, bien qu'elles ne soient pas cora-
(4) Heeren fuit1 1 ï. 72), elle
la forée. — (2) II." H, 572. — (3) /(., ','vt, ^454 ; xn, «2 lj xv, 204.— (ij7J., 260; Odys., iyn, 475. Geppert (I. c, I, p. 372) s'appuie un peu arbitrairement sur quelques passages d'Homère, pour conjecturer que, dam leur origine, « bornaient à maintenir rautorilé paternelle et le» droits de pri-
mogéniture.
lizedw GoOgk'