CHAP. VI. — SCIENCES ET ARTS
(Irait par cela même évident que le peuple, qui sentait ainsi le manque Avut j. c. d'une écriture alphabétique, et commençait à y suppléer par le dessin, I1W" ne devait pas larder à adopter les caractères phéniciens, et il serait permis de penser que le poète décrivait seulement un élat plus grossier de l'art, qui avait acquis une nouvelle forme à son époque.
Toutefois, lorsqu'on réfléchilque lespuémesd'Homère, qui paraissent d.Ht'*,ïë,ï** embrasser le cercle entier des connaissances alors possédées par les mt-iitéciitii Grecs, et qui entrent dans de si nombreux détails sur les arts pratiques, * ne contiennent qu'une allusion ambiguë à quelque espèce d'écriture que ce soit, il est difficile de n'en pas conclure que cet art, bien que connu, était encore dans son enfance, et très-rarement pratiqué. Mais les poèmes d'où cette conclusion a été tirée sembleraient la détruire eux-mèmep, " s'il devait être admis qu'ils furent, dans le principe, conservés par l'écriture; ils fourniraient ainsi la preuve la plus forte, qu'à l'époque de leur composition l'art avait déjà fait des progrès considérables, et qu'aucun obstacle matériel ne pouvait l'empêcher de devenir d'un usage commun- Aussi la forme primitive de ces poèmes est-elle un problème d'une grande importance historique et littéraire. Selon fa croyance presque universelle des Grecs et l'opinion de la majorité des écrivains primitifs, l'Iliade et l'Odyssée furent l'œuvre du même auteur; on ne connaissait, pour ainsi dire, aucun détail de sa vie ; la question de savoir où il était né avait donné lieu à une controverse animée, mais il passait communément pour un Grec asiatique (t). Personne dans l'antiquité ne semble avoir douté que ses poèmes n'eussent été écrits dès leur origine; les écrivains qui ont soulevé cette question, dans les temps modernes, ont surtout argumenté de la difficulté qu'il y avait de concilier un semblable fait avec les faibles développements que l'art de l'écriture est supposé avoir atteints dans l'âge homérique. Mais, comme il a généralement paru incroyable qu'un poème aussi long que l'Iliade ou même que l'Odyssée, et, ce qui serait encore plus étrange, que deux poèmes semblables eussent été produits et conservés sans le
(I) B. Tliiersch a écrit an volume (Vtber das Zeitatter uni Vaterland des Homtr) pour prouver qu'Homère était un Européen, et qu'il véculavanlle retour des Héraclides. Ses principaux arguments peuvent se réduire i quatre: i" la condition de la Grèce durant l'intervalle qui s'écoule eulre la guerre de Troie et le retour des Héraclides, condition particulièrement favorable à la culture de la poésie, tandis que celle des colonies asiatiques lui fut longtemps contraire; 2* le silence du poète pnr rapport à IWasiou des Héraclides et à ses conséquences; 5a l'antiquité de la langue d'Homère, antérieure en apparence à la séparation des .quatre dialectes ; cl 4° des indications d'une connaissance plus grande, sinon exclusive, des pays et des mœurs de l'Europe. Le troisième de ces arguments repose sur la confusion entre une langue poétique et une langue populaire brièvement signalée par Welcker (Ep. Cycl., p. 194), comme s'il n'eut pas pu penser qu'un critique moderne commit une pareille erreur. Les développements du dernier contiennent plusieurs remarques ingénieuses et intéressantes ; mais c'est le second qnt est sans contredit le plus Tort; le soupçon eiprimépnrlescnliaste sur le vers 40 du livre iv de \' Iliade l'affaiblit peu. MaisB, Thiersch et d'autres écrivains en ont evitgéré In force, parce qu'ils n'ont pas accordé l'autorité qu'il»méritenl ans témoignages recueillis et discutés avec lanl de soin et de talent par Welcker dm* l'ouvrage ci-dessus cité, pour prouver l'origine asiatique du poète.
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DE LA GattiK.
a*wi KG. secours de l'écriture , la plupart de ceux qui nient qu'ils turent écrite dans le principe ont aussi adopté l'hypothèse suivante : dans leur opinion, ni l'un ni l'autre de ces poèmes n'est l'œuvre d'un seul individu ; chacun d'eux fut composé peu à peu d'un certain nombre de pièces plus petites, productions de différents auteurs, artificiellement réunies, de manière a former un tout. Cette hypothèse, toutefois, ne s'appuie pas simplement sur la conjecture incertaine que l'art de récriture n'était pas suffisamment développé chez les Grecs de l'âge homérique pour fournir au poète les moyens d'écrire ou de dicter une Iliade. Ici, en effet, s'élève une autre difficulté plus grande encore. Comment comprendre que des poèmes si longs aient été composés ou conçus, si.ee n'est pour être lusî Tout ce qu'ils nous révèlent cependant de la condition primitive de ta poésie grecque, comme tout ce que d'autres monuments de l'antiquité nous apprennent de ses progrès ultérieurs, tend à nous convaincre que les poèmes d'Homère furent destinés à être récités. Mais dans ce cas, combien il est improbable qu'il se soit tronvé des auditeurs disposés à écouter, pendant plusieurs jours successifs, de tels ouvrages jusqu'à ce qu'ils fussent terminés ! Comment le poète eût-il été amené à former un plan st bien conçu, qu'il pouvait à peine espérer faire connaître tout entier, et qui ne devait jamais être parfaitement compris ou apprécié que. par lui-même? Quelques critiques modernes ont en outre soutenu que la structure des vers homériques fournit une preuve déeisive que l'état de la langue grecque différait, à l'époque où ces poèmes furent écrits, de celui dans lequel il se trouvait quand ils avaient été composés. Enfin, selon d'autres écrivains, il est contraire a la loi du changement continu, a laquelle sont soumises toutes les langues, que ta forme conservée jusqu'à nos jours par les poèmes d'Homère eut différé aussi faiblement des ouvrages de la littérature grecque d'une époque postérieure, si elle eut appartenu réellement à la période reculée où ils furent récités pour la première fois.
Ces difficultés disparaissent en grande partie, nous devons le reconnaître, si on admet l'hypothèse que chaque poème est une agrégation de petites pièces composées par différents auteurs, car alors le poêle n'aurait pas eu de trop grands efforts de mémoire à faire pour se rappeler son œuvre pendant qu'il était occupé à la composer, et de plus fréquents récits l'aidaient à en conserver le souvenir. Mais cette hypothèse a soulevé de nombreuses objections, à quelques-unes desquelles il n'est pas facile de, répondre. On n'admet plus généralement aujourd'hui que l'Iliade et l'Odyssée soient l'ouvrage d'un seul poète; certaines observations tendent à prouver que ces deux poèmes doivent être distingués l'un de l'autre, par rapport à leur style et à l'état social qu'ils décrivent, et qu'ils appartinrent réellement à des bardes différents et à des périodes -.^Jîia'B> différentes. Mais l'unité primitive de chaque poème est soutenue par D>i». de$ arguments dérivés eu partie de l'uniformité de leur caractère poé-
tique, en partie de l'unité apparente de leur plan. Les écrivains qui ne croient pas nécessaire de supposer que 1 Iliade est le développement d'un plan conçu et arrêté d'avance, reconnaissent pourtant que tontes ses
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parties paraissent «voir été écrites par le même auteur (1). Pour d'au* à.» très, ceplan a été, depuis l'époque d'Aristote jusqu'à nos jours, l'objet de lu plus vive admiration (2), et aujourd'hui encore, au dire de quelques critiques, toutes ses parties se trouvent si intimement unies, qu'elles ne permettent pas d'admettre l'hypothèse d'un certain nombre d'auteurs, Toutefois, si telles étaient toutes les objections, il ne serait pas difficile, nous le pensons du moins, d'y répondre. Ainsi l'uniformité du style, — nous ne voulons même pas?appeler ici qu'elle est loin d'être parfaite, et que les critiques anciens et modernes ont constaté à cet égard une grande inégalité, — peut donner lieu a quelques observations qui ne manqueraient pas d'importance. Plusieurs exemples, tirés de notre littérature, prouvent combien il peut être souvent difficile de distinguer des différences de style dans un ouvrage que plusieurs poètes ont écrit en collaboration ; et ceux qui admettent que l'Iliade et l'Odyssée peuvent avoir été composées par différents poètes, n'ont, pour ainsi dire, aucun motif, en tout ce qui touche le style, de prétendre qu'il n'en . fut pas de même pour chacun d'eux, pris séparément. Quant à la question de l'unité du plan, elle doit dépendre en grande partie de la forme précise que revêt l'hypothèse contestée. Si on suppose que les diverses pièces de vers dont auraient été formées l'Iliade et l'Odyssée furent, dans le principe, complètement indépendantes l'une de l'autre, il est presque impossible de comprendre comment elles auraient pu être réunies ensemble de manière à présenter l'aspect qu'elles offrent aujourd'hui. Quels motifs, peut-on se demander, auraient pu déterminer les différents poètes à se borner au même cycle de sujets, au siège de Troie et aa retour d'Ulysse? Devons-nous supposer avec un critique moderne (3) que ces deux grands poèmes nous offrent l'ensemble des travaux de plusieurs bardes , qui tirèrent leurs sujets d'une Iliade et dune Odyssée plus anciennes, et que ces poèmes primitifs, bien qu'ils ne continssent qu'une relation abrégée des mêmes événements, avaient valu une telle célébrité à leur auteur, que les plus grands poètes de la période suivante se virent forcés d'adopter son nom, et de se contenter de terminer l'esquisse qu'il en avait tracée ? C'est là une de ces conjectures auxquelles on ne doit recourir qu'eu dernier lieu. Mais elle semble inutile si nous donnons un sens différent à l'hypothèse, c'est-àdire si nous pensons que l'Iliade et l'Odyssée, dont l'argument principal avait été le sujet d'un poème plus court, furent successivement développées par une série de poètes qui, suivant en partie la tradition populaire, perfectionnèrent l'œuvre incomplète de leurs prédécesseurs, jusqu'à cequ'un ensemble achevé eut satisfait complètement, dans chacun des deux cas, ta curiosité de leurs auditeurs.
Hais si certaines objections peuvent être ainsi réfutées, il en est d'au-
(i) Telle est l'opinion de M. Clinton, Fasti, vol. III, p. 375, 379. — fî) Cette admiration n'a jamais été plus habilement justifiée que par Hug, dans l'analyse qu'il a publiée dans son ouvrage intitulé Erfindung der Buchstabenscltrift. — (5) Hermann dans les Wiener JahrbUcher, vol, LIV, articles réimprimés dans ses Opusatla, vol. V.
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A™* J.c; très, nous le répétons, auxquelles il est moins facile de répondre. Ex- 11B*' plique-t-ou la composition des poèmes d'Homère sans le secours de l'écriture; en les supposant formés de poèmes plus courts, le mode de leur transmission n'en reste pas moins un mystère Inexpliqué. Un poème assez court pour que l'auteur puisse se le rappeler sans aucun secours artificiel, peut cependant être tellement long qu'un auditeur ordinaire doive désespérer de le retenir par cœur, après l'avoir entendu réciter plusieurs fois, à moins que l'auteur ne se Soit, en le lut récitant, efforcé de le lui apprendre. Mais qui peut se représenter un Homère ainsi occupé? Selon l'opiuion de certains écrivains, ce fut cette nécessité qui Ui t»pw- fit naître et qui développa les facultés étonnantes des rapsodes, classe a' de bardes qui, bien que doués de quelque talent poétique, possédaient
une mémoire bien plus extraordinaire, et telle qu'ils pouvaient se rappeler, sans commettre aucune erreur, plusieurs centaines de vers, seulement après les avoir entendu réciter quelquefois. C'est une question encore controversée, que celle de savoir si une semblable faculté, bien que constatée ça et là dans divers individus, fut jamais le privilège d'uue classe d'hommes spéciale; et il est également douteux que, dans l'âge d'Homère, il ait existé «ne classe d'hommes exclusivement adonnée à une pareille occupation. D'un autre coté, il parait certain que les poèmes completsles plus courts, qui aient pu servir à composer l'Iliade et l'Odyssée, avaient encore une telle longueur, que leurs auteurs ont dû nécessairement s'assurer de quelque méthode sûre pour transmettre ces trésors à la postérité. Ils n'appartiennent pas a la même classe que les improvisations auxquelles pouvaient s'abandonner un Pbémiusetun Démodocus, lorsqu'ils étaient inopinément appelés à charmer leur auditoire sur un thème donné ; et une des principales raisons qui nous empêchent de les attribuer à un nombre indéfini d'auteurs, c'est que l'auteur d'un ou de plusieurs de ces fragments dut nécessairement en produire d'autres qui, en admettant cette supposition, auraient été ensevelis dans un inexplicable oubli.
Uspoemci Quelle que soit l'hypothèse qu'on adopte, l'origine de la poésie hctMi1""™ mérique n'en reste pas moins ensevelie dans un profond mystère; il nouvtiie pé- en doit être ai'usi du commencement d'une nouvelle période, lorsque celle qui l'a précédée est très-obscure. Si la production d'un grand ouvrage, qui forme l'époque la plus remarquable de l'histoire de la littérature grecque, avait concordé, soit avec la première introduction, soit avec une nouvelle application de la plus importante de toutes les inventions, cette coïncidence ne serait certainement ni nouvelle ni surprenante. On peut aussi, sans se faire accuser d'une présomption déraisonnable, attribuer une semblable application au poète qui Ht des observations si variées et si profondes dans toutes les sphères de la nature et de l'art on il lui fut donné d'atteindre. Il est presque impossible de douter que l'art de l'écriture n'existât pas déjà à son époque, bien qu'il fût probablement dans un état encore grossier; et on peut comprendre sans peine que les secours nouveaux qu'il lui procura permirent à son génie de s'élever à une hauteur jusque-là inconnue. Peut—
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fiBAP. VU. — HKÏ0IJ8 DES HÉRACLIDES. m
étren'est-il pas nécessaire de recherche)1 s'il travailla pour des lecteurs A"«n ou pour des auditeurs. Lu pensée que ses grandes compositions ne pé- '" riraient pas avec lui put être un motif suffisant d'Inspiration pour un poëte, alors même qu'il eut été incapable de deviner l'immense réputation qu'elles devaient lui assurer. C'est un travail inutile, à ce qu'il paraît, que d'inventer une hypothèse compliquée , dans le seul but de retarder de quelques générations l'époque à laquelle les Grecs commencèrent à faire un tel usage de l'art de l'écriture. L'intervalle qui sépara l'âge homérique et la période suivante de poésie épique, dont nous parlerons plus tard , nesaurait être déterminé avec exactitude; mais durant cet intervalle, si ce n'est auparavant, les poèmes homériques durent avoir été réunis, et, par conséquent , écrits , parce qu'ils formaient manifestement la base ou le nœud du cycle épique, li est plus facile de supposer qu'ils furent écrite dans le principe (1).