‹ Histoire des origines de la Grèce ancienneChapitre 53 sur 143 · CHAP. VU. — RETOUR DES HËRACLIDES · texte numérisé non relu

CHAP. VU. — RETOUR DES HËRACLIDES

naturelles. Un serpent révélait d'avance la passion insatiable de Lacédé- iwin j.c. inone pour la guerre ; un renard, la ruse dont elle accusait sa voisine, '""' plus faible qu'elle, la Messénie. Alors, les descendants d'Hercules prirent tranquillement possession des divers pays qui leur étaient échus.

Cette légende poétique a, sons aucun doute, comme d'autres récits des mêmes faits, qui offrent un caractère plus historique, groupé ensemble des événements qui ont du occuper plusieurs années et probablement plusieurs générations. Avant de se décider à subir un joug étranger, les belliqueux Achéens opposèrent certainement à leurs vainqueurs une longue résistance. Il nous est, à la vérité, impossible de constater nettement les degrés successifs de la conquête ; mais certains fragments, parvenus jusqu'à nous, d'une tradition en apparence pure de toute altération, nous montrent qu'elle fut, en général, ainsi que nous serions autorisés à le conjecturer en l'absence de tout renseignement positif, le résultat tardif d'une lutte obstinée. Les Doriens étaient probablement partout très -inférieurs en nombre .a leurs ennemis ; certains écrivains portent n vingt mille le chiffre de leurs guerriers ; s'ils se trompent, ce n'est pas en moins, c'est en plus. Cette inégalité pouvait être, dans une certaine mesure, compensée par les avantages que leurs armes, leur manière de combattre, leur tactique et leur discipline leur donnaient sur le champ de bataille. Les troupes achéenues étaient peut-être accoutumées à compter beaucoup sur la valeur de leurs chefs, et n'avaient pas d'armes capables de résister à la longue lance dorienne, et d'enfoncer le large bouclier qui, descendant de son épaule à ses genoux, couvrait tout le corps du guerrier ; aussi durent-elles vraisemblablement être culbutées sans peine par les charges résolues des phalanges profondes et serrées des Doriens. D'un autre coté, l'art des sièges était, même à une époque bien postérieure, étranger à la tactique dorienne ; et des fortifications, plus faibles que celle de la Larisse d'Argos, de Tirynthe et de My cènes, eugseut suffi pour détourner les envahisseurs de l'idée de les attaquer. Mais, sans peser ici les ressources des deux nations ennemies, en fait, ce ne furent, selon nous, ni des batailles rangées, ni des sièges réguliers qui déterminèrent l'issue de ta guerre. Des traditions dignes de foi, Moyen, à quoiqu'elles contredisent les opinions généralement reçues sur ce sujet, Ju1e"<}*, ÏJj£ prouvent que les chefs doriens adoptèrent un moyen différent pour rleo* <&*subjuguer ce pays, moyen plus lent, mais plus sûr, et plus approprié a conquête. leurs ressources et à leur situation. Il consistait à occuper une forte position dans le voisinage de la ville ennemie, et à lasser ses défenseurs par des escarmouches incessantes. Le souvenir de deux postes de ce genre s'est conserve jusque dans les derniers temps de l'histoire grecque; et ce -que ces espèces de forteresses nous apprennent sur la manière dont s'effectua la conquête suffit pour montrer combien est peu fondée l'opinion généralement admise que la mort de Tisamène fut sutvie du triomphe immédiat et complet des Doriens. L'histoire des Turcs, à une période où ils avaient presque atteint le même degré de civilisation, nous offre un parallèle intéressant. Quand l'empire turc se composait seulement d'un petit district situé au pied de l'Olympe mysien, les

'88 HISTOIRE m LA GRÈCE.

AwiJ.c. ville» richeset bien fortifiées de Brusa et de Nice excitèrent l'ambition no*, d'othmaii, le fondateur de la dynastie ottomane. Mais ta tribu n'était ni assez forte, ni assez habile, pour s'emparer de ces villes par un assaut; il occupa en conséquence des forts voisins de chacune d'elles, et 11 les entoura d'un blocus irrégulier mais fatigant, qui tenait toujours les garnisons dans la crainte d'une surprise, et interceptait toutes leurs communications ordinaires avec la contrée environnante. A l'expiration de dix années, Brusa capitula de lassitude; quatre ans plus tard, Niée suivit son exemple (l). Le détachement des Dorions qui entreprit In conquête de l'Argolide adopta un plan semblable. Auneondeux lieues d'Argos, sur la cote occidentale du golfe, s'élève une colline qui, au temps de Pausanins, était encore couverte de constructions. Parmi ces bâtiments, se trouvait un monument de Téménus, qui avait fait donner à ce lieu le nom de Téméniuin, et que les Dorlens d'Argos continuaient d'bonorer avec des rites religieux. <r Le Téménium, dit Pansanias, reçut son nom de Téménus, ie fils d'Arlstomachus, car Téménus, en ayant pris possession, l'avait fortifié, et ce fut de cette position que lui et ses Doriens firent la guerre à Tisamène et aux Achéens (2). » Ce passage de Pausanias nous apprend que les Doriens attaquèrent d'abord Argos. Combien de temps dura la résistance de cette ville? nous l'ignorons; mais l'emplacement du monument de Téménus nous autoriserait à conclure que l'aîné des Héruclides mourut avant que ses sujets eussent achevé cette conquête, et en effet, nous ne savons rien de plus de ses exploits personnels. Les expéditions qui étendirent peu a peu sur le nord-est de la Péninsule la domination dorienne sont attribuées a ses successeurs. Nous y reviendrons lorsque nous aurons raconté l'histoire de Cresphontes et des héritiers d'Aristodémns. EtiMisM- D'après les poèmes d'Homère, la Messénie était soumise, pendant la 3ÏÏw»Cr«i Suerre de Troie, à la maison d'Atrée ; car Agamemnon offre à Achille MtHénic. sept des villes de ce pays comme le prix de. leur réconciliation. Elle forma une partie du royaume de Ménélas jusqu'à sa mort; puis les rois néléides dePylos, qui étaient déjà probablement maîtres delà cftte occidentale, profitèrent, dit-on, de la faiblesse de ses successeurs pour les en dépouiller (3). A l'époque de l'invasion dorienne, Mélanthus occupait le trône de Messénie ; mais on peut avoir quelques raisons de douter qu'il régnât également sur Pylos et sur la Triphylie. A en croire la tradition, ses sujets ne l'aimaient pas, parce qu'il était étranger; aussi n'offrirent-ils aucune résistance aux Doriens {4). Il abandonna en conséquence son royaume, et 11 se retira dans l'Attique, où, comme nous le verrons, il devint le fondateur d'une famille qui fournit aux annales athéniennes quelques-uns de leurs noms les plus illustres. Mais la Pylos messénienne semble avoir conservé longtemps son indépendance etavoir été occupée pendant plusieurs siècles par une branche de In famille de Nélée ; car des descendants de Nestor sont mentionnés

fi) V. H a m mer, Gttchichtt de&OsmaniicheiRticlits, I,p. 75 cl 10!, — (2) Paua., 11,58,1. — (5) Slrab.,vni,p.3S9. — (4) Pmw., it, 5, 6.

3 omzed air GoOgk

CIÎAP. Vil. - RETOUR DUS HËRACL1DES. 18»

comme des alliés des Messéniens dans leur guerre avec Sparte, dans awi la seconde moitié du septième siècle avant Jésus-Christ (l). Toute- "° fois, nous sommes autorises à penser que le reste du pays lie se soumit pas aussi tranquillement qu'on Ta généralement supposé à la domination de Cresphontes. Ephore. raconte, il est vrai, que Cresphontes prit possession de la Messénie, et que, l'ayant partagée en cinq districts, il fixa sa résidence dans une position centrale, sur la plaine de Stényclaros, et il semble certain qu'il fonda en ce lieu une nouvelle capitale. Mais, à en juger par l'analogie, nous serions tentés de croire que cette détermination, loiu d'être volontaire, lui fut Imposée par la nécessité, car ni Pylos, ni Andanie, la demeure des anciens rois, n'étaient encore en son pouvoir, et qu'elle fut seulement un premier pas fait vers la conquête de tout le pays. Lorsque nous aurons atteint la période des guerres de Messénie, nous parlerons des rapports des Doriens avec les anciens habitants de cette contrée.

Nous ne possédons pasde renseignements beaucoup plus certains sur i™ les phases diverses de la conquête de la Laconie. Selon Éphore, elle se J£j£J termina aussi promptement que celle de la Messénie. Les Achéens i* Uc avaient réuni leurs forces dans Amyclte, mais cette ville fut livrée par trahison, ou les perfides conseils de l'un de leurs compatriotes, nommé Philonomus, déterminèrent ses habitants à capituler. Alors Eurysthènes et Proclès partagèrent tout le pays en sis districts qu'ils firent administrer par des gouverneurs a vue le titre de roi. Us donnèrent le district d'Amycl» à Philonomus, en récompense de sa trahison, et ils fixèrent leur résidence à Sparte. Sous le règne d'Eurysthènes, le peuple conquis obtint les mêmes privilèges politiques que les Doriens ; mais son successeur, Agis, les priva de ces droits, et au lieu d'être les concitoyens des Spartiates, ils se virent réduits à devenir leurs sujets. La majeure partie se soumit sans résistance. Les habitants de Hélos, ville de la côte, essayèrent seuls de secouer ce joug; mais leur révolte fut réprimée, et ils perdirent tout à ta fois leur indépendance politique et leur liberté personnelle. Ainsi naquit cette classede serfs quidevaient s'appeler Hilotes, et dont nous décrirons plus tard la condition (•-'). Nous avons de fortes raisons de penser que cette tradition dénature et cache un fait historique que les Spartiates d'une époque postérieure durent avoir de la peine à comprendre ; à savoir : que leurs ancêtres n'étalent devenus maîtres de la Laconie q\ie par des victoires successives et après une longue lutte. Elle tendrait à uous faire croire qu'AmycUc et son territoire échurent aux rois Spartiates après la mort de Philonomus. Mais il nous est à peu près prouvé, au contraire, que cette ville continua à former un État indépendant pendant trois siècles environ après l'invasion. Ce qui est positif, c'est que sa conquête ne fut pas achevée avant le règne de Téléclus, c'est-à-dire vers la fin du neuvième siècle avant Jésus-Christ. Le récit qui en est parvenu jusqu'à nous semble impliquer clairement qu'elle n'avait jamais élé auparavant eou-

(I) Slrnlt., »iu, p. 5S5. — (2) Slrah., vm, p. 364; Cnnnn, 5«,

DoilizedtvGoOgk

intj.c. mise à Sparte. «Sous le règne de Téléclus, dit Pnusanias, les Lacédémo-

Ilû4' niera s'emparèrent d'Amycla, de Pharis et de Géron titres, qui étaient

:*hl,tlnCt alors possédées par les Achéens. Les habitants de ces deux dernières vit-

"i"'te- les, épouvantés à l'approcbe des Doriens, capitulèrent sous la condition

qu'il leur serait permis dese retirer du Pcloponèse; mais les Amycléens,

ayant résisté au premier assaut, ne furent chassés de leur ville qu'après

une longue résistance et plusieurs exploits dignes de mémoire. Les Do -

rieus montrèrent l'importance qu'ils attachaient à cette victoire par le

tribut qu'ils imposèrent aux Amycléens (l) ».

Une tradition relative à une longue guerre qui donna naissance au pro verbe du silence d'Amyclit, confirme et explique ce témoignage de Pausanias. D'après cette tradition, latranquillitéd'Amyciœavaitététontdefois troublée par de fausses alarmes, qu'enfin une loi fut faite expressément pour défendre à ses habitants d'annoncer désormais l'approche de l'ennemi, et la ville muette fut prise par un coup de main (2). Ces diverses traditions semblent nous autoriser à rejeter l'assertion d'un écrivain qui prétend qn'AmycIs secoua te joug de Sparte après la mort de Philonomus (3). Si toutefois nous supposons qu'elle resta indépendante jusqu'à l'époque de sa chute, il nous sera difficile de croire que les choses se passèrent différemment dans les autres districts de In Laconie, plus éloignés de Sparte. Ce qui parait le plus probable, c'est que les Doriens, qui durent nécessairement envahir la Laconie par le nord, campèrent d'abord à Sparte, où ils trouvèrent peut-être quelques hameaux isolés, et qu'ilss'y fixèrent, retenus par sa position avantageuse à l'entrée de la vallée de l'Eurotas. Ils occupèrent immédiatement, sans aucun doute, une partie de la plaine voisine, dont les productions suffisaient a leurs besoins. Amyclas, située seulement à une lieue de Sparte, dans la partie inférieure de la vallée, semble avoir été l'ancienne capitale des rois achéens. Les monuments de Cassandre, d'Àgamemnon etde Clytemnestre qu'on y montrait aux étrangers confirmaient la croyance populaire qui en faisait le théâtre de leurs malheurs et de leurs crimes. Elle contenait aussi un sanctuaire révéré où Apollon était adoré sur le tombeau d'Hyacinthe ; et lorsque la ville ne fut plus qu'un village, la pieté des Spartiates continua d'enrichir ce sanctuaire par les plus riches offrandes. Sparte, il est vrai, est décrite dans l'Odyssée comme la résidence de Ménélas : c'est peut- être le même lieu que la cretut et escarpée Laeédtmone (4). Le nom d'Amyctœ fut vraisemblablement remplacé, dans les poèmes d'Homère, par un nom devenu posté-

(i) m, 2, 6. Dans un nuire passage (m, 12, «J, i| rHjt |n remarque su i va nie, à jjropns du même monument : i Le temple de Jupiter Tronic us (celui qui mol en fuite) fui construit par les Doriens après qu'ils eurent triomphé tout à la fois des débris des Acliôpris, qui i, rH!r i;]in;j;if étuinit en possession de la Laconie, et des Amycléens. » — (2) tlejne sur Virgile, Enéide, x, 564. — (3J Canon, 30. — (4) Si Lnccdémone n'est pas plutôt le nom du pays, comme le croit Buslallie Isurl'Od., iv, 1), ce qui opliquerail l'ambiguïté que, selon Mûllcr (Doriens, 1,5, 12), ce nom offre dnns les pu.-mrs d' Honore. Toutefois, si ce mol est le nom d'une ville, c'est évidemment un nuire nom de Sparte. Compare! Od. n 327 339, el iv, 1,213. ,

CtUP. VII. — RETOUR DES (IÉRACL1DES. 191

ri eu renient plus célèbre. Cette opinion est du moins plus probable que a™hj.c. celle qui fuit fixer leur résidence aux Pélopfdes, dans une ville non foi- 1101' tifiée, telle que fut Sparte, A ce qu'il parait, depuis sou origine jusqu'à la période où sa grandeur commença à décliner. SiAmyclse fut la capitale des Achéens, nous comprendrions mieux comment elle put résister aux Spartiates, malgré son voisinage si rapprochée Sparte, et pourquoi elle ne fut réduite; qu'après la soumission complète du reste de la Laconie. Cependant, selon une tradition qui semble aussi digne de foi en apparence que celle rapportée par Kphore, Hétos, elle-même, qui passe communément pour avoir donné son nom aux serfs achéens, aurait conservé son indépendance jusqu'au règne d'Alcamènes, fils du conquérant d'Amycl» (l),

Outre les Doriens, des étrangers d'autres nations furent refoulés vers Lwdw:™ la même époque dans la Laconie par la révolution qui déplaçait toutes du. ulu»? les populations de la Grèce, et leur présence y eut quelques conséquen- «LJJJJ leB ces importantes, bien qu'on ne sache pas positivement s'ils contribuèrent plutôt à hâter qu'à retarder In conquête. Parmi ces étrangers, nous pouvons compter les Cadméeus que l'invasion béotienne avait forcés de quitter Thèbes. Arisloriémus avait épousé une princesse de la famille de Cadmusr qui fut la mère d'Eurysthènes et de Proclès ; à la mort de leur père, Théras, leur oncle maternel, devint le tuteur des deux jumeaux royaux. Lorsque ces enfants furent des hommes, Théras ne put supporter la pensée de se démettre des dignités et du pouvoir de la régence pour retomber dans une condition privée, et il prit le parti d'aller fonder une colonie sur l'Ile alors appelée Catliste, et nommée depuis Théra, peuplée, selon la tradition, par des compagnons de Cadrans. A son départ, ii laissa à Sparte un fils qui devint le fondateur d'une famille qu'Hérodote, auquel nous empruntons cette tradition, décrit comme une grande tribu, les Jîgéldes, qui devait son nom à ^gée, petit-fils de Théras; mais selon d'autres légendes, qui paraissent beaucoup plus probables, les jEgéides, ainsi appelés du nom d'un JE«te plus ancien, étaient une tribu tiébaine (2) qui accompagnait les Doriens, et qui leur rendit d'importants services dans leur invasion de la Laconie, et surtout dans leur guerre avec Amyelœ (3). Ainsi nous sommes amenésà supposer que plusieurs familles cadméennes nobles émigrèrent, à l'approche des Béotiens, dans la Doride, où elles furent accueillies comme des membres d'une même race, et où elles partagèrent la destinée de ce détachement de Doriens qui s'établit à Sparte, à cause de l'alliance qu'elles avaient formée avec son chef.

Une troupe d'aventuriers minyens se joignit, dit-on, à Théras, dans t?s mison expédition- Ces Minyens étaient les descendants des Argonautes, ï^o'it""!* chassés de Lemnos par ces mêmes Pélasges que l'invasion de la lîéotie d»na. '« Tr'avait forcés de se réfugier dans l'Attique, d'où leur insolence et la pby "'

(1) Pnos., m, 2, 7; Plilegon, Ifrtwi ., p. iU. - (2) Srhol. Pinrf.; Pylh., v, .'Kti; Isllim., ïii,18; ils y sont au|)elés tDp'--.T;.îi nt dans Héroiiolp, (ry, Ht)) 'l'-yi.r,.— (3) Pindnre, Epliore, ArisMe, el il'nulres auteurs cités pur le sroliasle dans les passapes mentionné! ci-dessup.

tizedoir GoOgk

n >i c. jalousie des indigènes finirent par les faire expulser. Les Minyens fugl- IM' tif> se retirèrent, d'après Hérodote, dans la Laconie, comme dans la patrie de leurs ancêtres, car quelques-uns des Argonautes étaient parti! de ce pays ; aussi reçurent-ils d'abord, pour la même raison, un accueil hospitalier des Spartiates, qui leur permirent, eu qualité de parents, de s'unir à eux par des mariages. Mais, quand ils eurent abusé deleur bonne fortune, empiété sur les privilèges de leurs bienfaiteurs, et élevé leurs prétentions jusqu'au trône, leurs hôtes, indignés, résolurent de les exterminer. Une ruse pieuse des femmes Spartiates qu'ils avaient épouséftleur ouvrit lesportesde leur prison. Ayantobtenula permission de leur dire un dernier adieu, leurs femmes échangèrent leurs vêtements avec eux, et restèrent à leur pince. Les fugitifs se retirèrent sur les hauteurs du Taygète, à l'époque où Tueras se préparait à s'embarquer pour Cal liste. Une partie d'entre eux consentirent à partager sa destinée, mais la masse principale se dirigea vers les cotes occidentales du Péloponèse, et envahit la contrée qui parait avoir porté depuis lors le nom de Triphyiie. Us chassèrent ses anciens habitants, les Caucones et d'autres tribus, et fondèrent six villes qui formèrent autant d'États indépendants, sous les noms de Lepreum, Macistus, Phrixa, Pyrgus, Épium, Nudium. L'existence de cet établissement des Minyens dans la Triphyiie ne peut être raisonnablement contestée, mais il est trèsdouteux qu'il ait été fondé à l'époque et dans les circonstances rapportées par Hérodote. Le récit de cet historien s'appuie évidemment sur la conjecture que toute la Laconie fut soumise aux fils [d'Aristodémus. Si une grande partie de ce pays, et AmycUe en particulier, était encore indépendante de Sparte, les Minyens ne devaient pas être embarrassés pour y trouver milieu de refuge; aussi Conon nous apprend-il que Philonomus admit dans AmycUe des habitants d'Imbros et de Lemuos, qui étaient certainement les Minyens fugitifs, et que la troisième génération , s étant soulevée contre les Doriens, fut forcée d'émigrer. De la comparaison de ces diverses traditions on est peut-être eu droit de conclure que ces Minyens partagèrent la fortune, non des conquérants doriens, mais des Aelîéens, et que la masse principale ne quitta pas la Laconie avant la soumission complète d'Amyclœ. L'alliance signalée par Hérodote, entre eux et Théras pourrait même nous autoriser à nous demander si les iËgéides ne furent pas aussi les alliés des Achéens (t). Toutefois, en ce qui les coucerne, il est certainement plus sûr d'adhérer à l'opinion commune, confirmée d'ailleurs par l'admission desJDgéides parmi les Spartiates, — événement beaucoup plus facile à comprendre lorsqu'on le rapporte à l'époque de l'invasion qu'après la chute d'Amvclœ. Il n'est pas nécessaire de supposeriez Minyens si intimement

(1) Mûller {Orchom., p. 556) regarde l'afnuilé des jEgéides a»ec les Héraclides sparlirtes comme une pure fiction; mais il semble s alUclier trop * la ledre, «m expressions de Pindare. Ouand le poêle nous apprend que les ^E^cide-s s'empiirèrent d'Amvi'lie {Iithm., vu, 18), il veut probablement dire qu'Us aidèrent les Spartiates à conquérir lu Laconie. Les arguments tirés des honneurs rendus à Ti monta chus, à la Hjaciiilhic, elde quelques autres indications d'un rnpporl entre les Minyens el Ira jCgdides, ne sont pus plus coilcniocnnls.

CHAP. VU. - HETOUH DES BËHÀCLlutS. m

unis, qu'une partie d'entre eux n'aient pas pu se joindre à l'expédition de a«mJ.c Théras et des Spartiates qui l'accompagnaient, tandis que leurs frères, . 11M< qu'ils avaient laissés derrière eux, combattaient pour les Achéens. Les six villes qu'ils fondèrent dans la Friphyiie semblent impliquer que leVr nombre était considérable, et nous avons certainement des raisons de penser qu'il fut suffisant pour exercer une grande influence dans la lutte engagée entre les Spartiates et les Achéens. Qu'on ne l'oublie pas toutefois, la Triphylie était déjà peuplée eu partie par un peuple de la même race qui les avait peut-être reçus comme des amis: Ils ne fondèrent pas seulement une colonie a Théra, ils prirent part à u#> autre expédition dont nous aurons bientôt occasion de parler. Nous devons " maintenant chercher à expliquer comment la domination des Dorien» s'établit daus les autres contrées du Péloponèse.

Téménus excita, dit-on, la jalousie de ses fils eu se montrant trop favorable à Deipbontes, un Héraclide, mais d'une autre ligne, qui avait épouse sa fille Hyrnetho, et dont les secours lui avaient été d'une grande utilité dans ses conquêtes. On ne sait pas positivement jusqu'où s'étendit sa domination, mais il parait prouvé qu'il ne s'était point emparé des anciennes capitales, Tiryothe et Mycènes ; car s'il s'en fut rendu maître, quelque tradition eut, sans aucun doute, conservé le souvenir de leur chute (l). Ces deux villes restèrent donc probablement longtemps indépendantes, et il n'est pas même certain qu'elles reçurent, à aucune époque, une populajfcn dorienne. Les fils de Téménus tramèrent un complot contre sa vie, et Ceisns, l'alné, lui succéda à Argos. Deipbontes attira à lui une partie des Borlens , et il entreprit , avec leur secours, la conquête d'Épidaure. Ce pays était alors gouverné par Pityréus, qui passe pour un descendant d'Ion; Pityréus n'opposa aucune résistance aux envahisseurs, mais il se retira à Athènes avec les principales familles, et Epidaure devint un état dorien. D'un autre côté, un historien rapporte, sur l'autorité d'Aristote (2), que les Ioniens de la Tétrapolis attlque accompagnèrent les Doriens dans .leur expédition, LuDuhm et partagèrent avec eux la possession d'Épidaure, fait remarquable à * Ep"1"1™" cause de l'influence qu'il peut avoir exercée suV les traditions attiqnes relatives au retour des Héraclides. Le succès de Deipbontes fut enapoi-. sonné par une catastrophe tragique dont le rendit victime la haine mortelle de ses parents. Trais des frères d'Hyrnetho résolurent de la séparer de son époux ,- un seul, le plus jeune, Agreeus, refusa de prendre part a ce complot, Cerynèset Phalcès, accompagnés d'un héraut, se rendirent aux portes d'Épidaure, et firent demander à Deipbontes la permission de voir leur sœur hors des murs de la ville. Hyrnetho se rendit à leur désir ; mais elle refusa de céder aux raisons qu'ils lui donnaient pour la déterminer de les accompagner à Argos. Alors, usant de violence, ils l'enlevèrent dans leur char, et ils s'enfuyaient avec elle, quand Deiphontes, instruit de son danger, accourut à son secours. Les ayant re-

(I) Ce que Strnhon dit de 'la rompêle de Mjcênea par Argos {vin, p. 372) semble être seulement une induction tirée delà tradition commune concernant In défaite de Tisaménc, et ses coiwéquencen immédiates. — (2) Strab., vin, p. 374.

m HISTOIRE PB LA GRÈCE.

■mtJ.c. joints, iltuaCerynès, raaisHyrnetho périt aussi, victime de la violence

1IM' . de son frère Phalcès, qui parvint à s'échapper, tandis que Deïphontes et

Tcéitoe. ggs compagnons relevaient le corps de sa sœur expirante. Le plus jeune des quatre frères, Agrteus, parait avoir conquis le territoire adjacent de Trézène (l), où les Doriens furent, dit-on, admis comme à Lpidaure, sans résistance; et peut-être pourrions-nous induire, du rôle qui hii est assigné dans cette légende, que durant les luttes intestines qui semblent avoir divisé à cette époque les Doriens dans l'Argolide, Trézène et Épidaure furent unies contre Argos.

"■!•■•' Phalcès soumit Sicyone à la domination dorienne. Elle était déjà gouvernée par un prince qui faisait remonter son origine jusqu'à Heroules, et que les Doriens épargnèrent, dit-on, à cause de sa filiation, lorsqu'ils s'emparèrent de ia ville par une surprise nocturne. Phalcès se contenta de partager avec lui l'autorité supérieure. Dans la génération suivante, Rhégnidus, fils de Phalcès, étendit les conquêtes doriennes dans la partie supérieure de la vallée de l'Asopus de Sicyonie;

Phiitu. il a||a attaquer Phlius. Des troupes venues d' Argos s'étaient, à ce qu'il parait, jointes à lui dans son expédition. Cependant, leurs forces combinées ne semblent pas avoir été très-formidables, ou bien leur modération fut grande. Rhéguidas invita les habitants de Phlius à recevoir les Doriens en amis, et à .partager généreusement leur fertile territoire avec les nouveaux colons. La tradition ne nous apprend pas quel était le souverain qui régnait alors à Phlius ornais elle désigne' Hippasus comme le chef du parti qui s'opposa aux demandes des Doriens. Ce courageux citoyen s'efforça vainement de persuader à ses compatriotes de résister à leurs ennemis ; vainement il leur représenta combien ils seraient lâches et vils d'abandonner, sans le disputer, un si bel héritage. La majorité, refusant de se battre, accepta l'offre des envahisseurs, et il alla rejoindre, avec son parti, les émigrants ioniens qui s'embarquaient pour l'Asie. A en croire une des nombreuses légendes relatives à l'origine de Py thagore , Hippasus , qui s'établit à Samos, fut un ancêtre du philosophe. Cléones parait avoir été aussi .occupée par les Doriens, qui y fondèrent un État, indépendant d' Argos, et peut-être .ennemi des Argiens, car la famille régnante était alliée à celle d'Épidaure (3).

La conquête plus importante de Corinthe était réservée à une autre dynastie des Héraclides. Lorsque les Doriens s'apprêtaient à s'embarquer à Naupacte, une maladie pestilentielle ayant éclaté parmi eux, ils ('attribuèrent à la vengeance d'Apollon, dont ils s'imaginaient qu'Hip-

(1) Epliorc (dans Slrabon, vm, n. 389) mentionne Agatus el Déîphonlcs coin- ' me les conquérants de l'Acte argolique, — la péninsule coiuprenanl Tréiène el Epidaure ; — assertion qui, comparée avec le passage Je Pau;anias (n, 30, 10}, semble confirmer le leile, malgré une légère variante dans le nom d'Agraus. — (4) ("e n'cal toutefois qu'une conjecture tirée d'un passage de Pauaanias (m, 16, 6), où il mentionne un descendant de Ctestppus (Diod., iv, 37), qui régnait j sur les Clesionéens (KXiiiruvwuï). Voir Mûller, Doriens, I, S, $ 3, noie N. Si à ce nom inconnu nous substituons celai des Cléonéens, tout devient intelligible el i conforme nui autres Iradilions.

tizedoir GoOgk

" CIIAP. VU. — RETOUE DES HÉHACLIDES. 193

potés, un de leurs chefs, avnit encouru la colère. Accusé hautement iuj.c d'être la cause de ce fléau, Hippotès se vit forcé de quitter le camp, et pendant plusieurs années il erra loin de sa patrie. Mais son fils, qu'il avait nommé Âlétas, à cause de ses longues pérégrinations, étant devenu homme, rassembla une troupe d'aventuriers dorlens, et tourna ses armes contre Corinthe. La conquête de cette ville a été diversement racontée. Selon une tradition, la famille de Sisyphe était à cette époque représentée par deux rois, nommés Doridas et Hyautbidas, qui se démirent volontairement de leur autorité en faveur d'Alétas, et restèrent à Corinthe, tandis que la masse des habitants, résistant aux envahisseurs, fut défaite dans une bataille, et émigra dans des pays étrangers (I)- Mais d'autres traditions, eu apparence plus dignes de Mi, semblent nous révéler un ordre d'événements tout différent, ou au moins nous aider à compléter cette esquisse. D'après Thucydide, Solygia, village éloigné de deux ou trois lieues de Corinthe, occupait une hauteur voisine du golfe Saronique, où les Doriens avaient jadis campé, lorsqu'ils faisaient la guerre aux habitants œoliens de Corinthe. Nous retrouvons ici des vestiges d'une tactique semblable à celle qu'adoptèrent les conquérants d'Argos en occupant le Teménlum. Une autre légende raconte qu'Alétas surprit la ville pendant la célébration d'un sacrifice funéraire, et que les portes lui en furent ouvertes par la trahison d'une fille de Crèon, Tarpéia Corinthienne, qu'il détermina à ce crime en lui promettant de l'épouser (2).

La chute de Corinthe mt suivie d'une autre expédition, qui attirâtes iiimTihii- Doriens au nord de l'Isthme, et qui les mit pour la première fois en MB qu* lutte avec l'Attique. A peine les Béotiens eurent-ils achevé leur conquête, qu'ils commencèrent à menacer leurs voisins du midi; ils firent des incursions sur les frontières de l'Attique, et réclamèrent quelques villes qui, à en croire leurs prétentions, appartenaient à leur territoire. Le roi attique, Thymœtès, s'étant porté avec une armée à leur rencontre, Xanthus, leur chef, lui proposa de terminer la guerre par un combat singulier. Thymœtès refusa de risquer sa vie ; mais Mélanthus, le roimessénien, qui avait été honorablement accueilli à Athènes, sortant des rangs, déclara qu'il était prêt à accepter le défi du roi ennemi. Il dut la victoire à un stratagème devenu plus tard fameux ; il feignit de voir un second antagoniste derrière son adversaire réel, et, Xanthus s'étant retourné, il profita de ce mouvement imprudent pour le tuer. En récompense de sa victoire, il obtint la couronne que sa lâcheté fit

(1) Paus., u,4, 3. Doridas et Hvanlhidas ne seraient, d'après une conjecture, r

qui parait 1res- probable ( Plass, Gtschichte des Allra GritctHnlands, vol. I, Ï77, cl II, 389), i|ue des penoDuifioAtioui ies conquénuiti du riens el de leurs sujets. A l'appui de celle hypothèse le critique allemand compare avec Doridas et Hyaulidas la Iribn de Hyalee à Sicyone {Hérod., y, 08), à laquelle on peut ajouter les ansd'HyanleselHvanlhus dans la Béotie cl l'jElolie (Sleph. Bji., Ïivti, ,: "■" ' ' " ' v * * 1. de r"-J '■■■

£*}. Voir aussi Mùller, Dor., 1. 5, « 9). — (2) Le schol. de Pind., JVw»., '■-'■' ••- ,de (le Schol. d-»:--'

r but d'dpliijue

>5, probablement d'après Ephore. Une aulrc légende (le Schol. de Pind., m, hfi) semble être née de la felc dont elle n pour bi' " '

perdre à Thymœlès, et que ne devait plus recouvrer désormais la famille d'Érechthée. A sa mort, il la transmit à son (ils Codrus, qui léguait encore, bien qu'il fut alors trèî-âgé, lorsque quelques-uns des Etats doriens, entraînés par l'ambition, ou chassés de leur pays, selon une tradition, par une disette générale, effet naturel d'une longue série de guerres, unirent leurs forces pour envahir l' Afrique. Alétasfut le principal instigateurde cette expédition, maislesMesséniens, jaloux de leurs vi eus ennemis, les Néléides, lui prêtèrent d'actifs secours ; l'armée doriennemarcha 'sur Athènes, et campa sous ses murs. Avant son départ, Alétas avait consulté l'oracle de Delphes, qui lui avait promis un succès complet, à la condition qu'il épargnerait le roi d'Athènes. Un habitant de Delphes, nommé Cléomantis, ami des Athéniens, leur révéla la réponse de l'oracle, et Codrus résolut de se dévouer pour son pays par un sacrifice assez semblable à celui qui immortalisa plus tard le nom ries Décius; il sortit de la ville, déguisé en bûcheron; ayant rencontré deux.Dorlens , il en tua un avec sa hache , et fut tué par l'autre. Les Athéniens envoyèrent alors un héraut réclamer le cadavre de leur roi, et les chefs doriens, pensant qu'il serait inutile de continuer la guerre, retirèrent leurs forces de l'Attique. Telle est la légende qui survit à réchauffer, pendant plusieurs siècles Je patriotisme des Athéniens. Bien que nous ne puissions répondre de la vérité de ses détails, nous hésitons à la soumettre à un examen critique, car le fond n'offre rien d'improbable.Elle peut même sembler confirmée par unfait dont l'orateur Lycurgue nous a laissé la mention (2). Selon cet orateur, Cléomantis et ses descendants jouirent du glorieux privilège de prendre part au banquet servi au Prytanée d'Athènes pour les hôtes de l'État. Mais il nous est pour ainsi dire, impossible, de concilier la tradition vulgaireavec une autre légende que nous a transmise Pausanias. D'après cet historien, en effet, une partie de l'armée dorienne parvint a s'introduire pendant la nuit dans les murs d'Athènes. Entourés par leurs ennemis, les Doriens se réfugièrent autour des autels des Euménides sur l'Aréopage, et ils ne durent la vie qu'à la pitié des Athéniens (3). Toutefois, si une de «es deux traditions doit être rejetée comme apocryphe, la seconde est certainement moins digne de foi que la première.

Si elle n'atteignit pas son but principal, cette expédition eut un

résultat important et durable; le petit territoire de M égare fut dès

k< lors définitivement séparé de l'Attique (d), et occupé par une colonie

' dorienne, qui resta pendant longtemps intimement unie avec Corinthe,

sa mère - patrie , ou plutôt soumise à un joug, dont le poids finit par

(!) Œnoe (Gonon, 39) ou Celœnte (Schol. d'Aristophane', Achant. , 146 . — (2) Leocr., p. tS8. — (3) vu, 25, 4. — (4) Pausanias [i, 39, 4) rapporte que la Méaaride fut enlevée au* Athéniens par les Doriens. Mais celle assertion ne s'accorde pas avec les fragments de la tradition mégarienue, qu'il a conservée dans ce chapitre et dans les chapitres suivants de son ouvrage, el desquels il semblerait résulter que ce pays ne [ul pas soumis même à un prince allique pendant plu* d'un règne. — celui de Nisui, iils de Punition, — et qu il tomba ensuite «oui la domination d'une dynastie différente. ltypcrcon, fils d'Aganiemnon, passe pour

vGoogk

CHÀP. Vil. - RETOUR DES HÉRACLIDE5. 1»

devenir trop lourd pour pouvoir être supporté. Mégère n'éiait à cette a™U.C époque qu'une, — bien qu'elle en fût probablement la principale» — de 1I04' cinq petites villes indépendantes l'une de l'autre; souvent ces villes se firent entre elles une guerre tellement adoucie et réglée par les coutumes locales, qu'elle n'en présentait' pour ainsi dire que l'apparence, et n'avait aucun de ses tristes effets. Ainsi, elles ne devaient jamais interrompre les travaux de l'agriculture; le guerrier fait prisonnier dans ces combats élait accueilli comme un bote dans la maison de son ennemi; le chiffre de sa rançon filé, on le renvoyait avant qu'elle fut payée. S'acquittait-il de cette dette d'honneur, il devenait , sous une désignation particulière;!), l'ami de son note; une violation de sa parole le déshonorait pour le reste de sa vie, chez les étrangers comme dans sa patrie : cofti tume dont nous serions tentés de révoquer en doute l'existence, si elle ne s'accordait pas avec d'autres institutions que les autorités les plus digues de foi nous montrent établies, pendant la même période, dans d'autres parties de la Grèce.

Bien que nous nous proposions de consacrer aux colonies grecques un Eid'-Egin* chapitre séparé , nous devons en mentionner ici quelques-unes qui se rattachent plus particulièrement à l'histoire de la conquête dorienne. La première dont nous parlerons transforma en une lie dorienne JEgine, qui avait été jusqu'alors la résidence dune population «olienne. Un chef, nommé Tiïaco, amena cette colonie d'Épidaure (2); jEginc, en effet, semblait, par sa situation, devoir être nécessairement une annexe de ce royaume; et pourtant elle atteignit à un jdegré beaucoup plus ..

élevé de prospérité et de puissance que sa mère-patrie. Les nouveaux colons ne furent pas nombreux, car ils paraissent s'être mêlés dans des conditions d'égalité parfaite avec les anciens habitants, bien que leur influence fut suffisante pour introduire dans l'Ile la langue, les mœuis et les institutions doriennes (3). Mais les colonies qui passèrent du Péloponèsc dans l'Ile de Crète, sous la troisième génération, après la conquête, ont une importance beaucoup plus grande. En effet, si elles trouvèrent vraisemblablement des Doriens déjà établis sur cette île, elles contribuèrent bien plus .que tontes les autres migrations antérieures de la même race, dont la réalité n'est pas même suffisamment prouvée, ainsi que nous l'avons vu, à imprimer à la Crète ce caractère qu'elle conserva jusqu'à la fin de son histoire. C'est donc à ces colons qu'on doit le plus justement, en tant qu'elle se Ht réellement sentir, attribuer l'influence que cette Ile passait communément pour avoir exercée sur les institutions et sur les destinées de la mère-patrie. Malheureusement, si le fait est incontestable, les sources où nous pouvons puiser quelques enseignements sont si rares et si obscures, qu'elles ne permettent * ts à notre curiosité dese satisfaire sur quelques-unes des circonstance (i plus intéressantes qui s'y rattachent.

Deux expédiiions'pri'lc'PB'e8PartireDt' dit-on, du Pexponèse pour ^^^tl'Ile de Crète, à peu près vers la même époque, où les chronologistes «■ &*•■

(I) fapttmc. Plui., 0. Gr., xvn. — (2) Tfrti. sur Ljc, 176. — (3) P«w*., »' 49,0

vGoogk

t9S HISTOIRE DE LA GRECE.

. placent le commencement de la migration ionienne, c'est-à-dire soixante ans après l'invasion dorienne. Une de ces expéditions mit a la voile de la Laconie; l'antre, de l' Argolide. Une obscurité profonde couvre la colonie laconienne ; nous ignorons quels furent ses chefs, quel fut le peuple qui en composa la majeure partie. A en croire la tradition, les Minyens d'Imbros et de Lemnos , que Pbtlonorous avait établis à Amycl», se révoltèrent contre les Doriens dans la troisième génération , et ils émigrèrent alors de la Laconie dans l'Ile de Crète, accompagnés toutefois par quelques Spartiates, et sous le commandement de deux chefs, Pollis et ûplphus (0- Dans leur traversée, une partie d'entre eux restèrent sûrï'lle de Mélos, qui vit commencer, a cette époque, son alliance malheureuse avec Sparte. Les autres occupèrent Gortyne (ville située dans l'intérieur des terres , mais dans la partie méridionale de l'Ile) , sons éprouver aucune résistance des Cretois de la contrée voisine, devenus dès lors leurs sujets. Une autre tradition nous offre un récit plus détaillé de l'issue de' l'expédition , mais elle met d'autres acteurs en « scène. Si les Lacédémonieiis Pollis et son frère Cratoidas dirigent l'en- " treprise, les colons qu'ils emmènent avec eux d'Amyclœ ne sont pas des Hinyens ; ce sont leurs ennemis et leurs conquérants, des Pélasges. Us défont les indigènes dans plusieurs combats, et Us s'emparent de Lyctus (ville située dans l'intérieur des terres, a peu de distance de Gortyne) et d'autres villes (2). La substitution des Pélasges aux Minyens; dans cette tradition, n'est probablement qu'une erreur occasionnée par la confusion des passnges d'Hérodote qui les concernent. Cependant cette varfaute était, dit-on, si bien établie, même à Lyctus, que les Lydiens se regardaient comme les parents des Athéniens du côtémnterncl, parce que les Pélasges avaient transporté avec eux à Lemnos des femmes d'Athènes qu'ils avaient enlevées. Un fait qui, au premier aspect, parait encore plus difficile à expliquer, c'est la part que les Spartiates auraient prise à l'expédition des Minyens; car, d'après le témoignage unanime de toutes les traditions, ces deux peuples n'entretinrent pas entre eux des relations amicales, an moins durant la seconde partie du séjour que les Minyens firent dans la Laconie. S'il était nécessaire de recourir à une conjecture, nous serions peut-être autorisés à supposer que cette union temporaire eut pour cause l'état de désordre et de dissension dans lequel, au dire de tous les écrivains, Sparte demeura plongée pendant plusieurs générations après la conquête, et qui semble également avoir donné naissance à l'expédition de Théras. Les Spartiates dn parti dominant étaient, sans aucun doute, aussi empressés de se débarrasser de ceux de leurs compatriotes dont l'esprit ambitieux et turbulent menaçait incessamment leur autorité que de leurs ennemis, Minyens on Achéens, qui désiraient émigrer dans des pays étrangers. Ainsi une semblable expédition, bien que composée en grande partie d'étrangers, put être entreprise avec la sanction de Sparte, et les colonies qu'elle fonda tm-

(1) Çtmon, 56. Le nom île Del pli us semble Rvoir du aon origine à one erreur des copistes (pour iîil^i;), s'il n'esi pas une personnification asseï fréquente, 6e l'ornrlequî lilriilreprendre l'eipéililinn. — (2) Plul., de Mut , Virt ., Ttfffqnfo.

CHAP. VII. — !tETOCB DBS HÉRACLIDES. 199

raient, dans ce eas, regardé Sparte comme leur mère-patrie, et seraient avant restées soumises à toutes les influences 'du caractère et des institutions "' du peuple dorien.

L'histoire de l'autre expédition, aussi peu détaillée, est moins obs- Fa», curcie par des traditions contradictoires. Les querelles domestiques qui miaadivisaient la famille de Téménus se continuèrent, dit-on, dans la troisième génération. Altlircmènes, le plus jeune fils de Ceisus, ne s'accordant pas avec ses frères, résolut d'aller s'établir dans un autre pays. C'était à l'époque où l'insuccès de l'entreprise des Doriens contre l'Attique laissait un grand nombre d'aventuriers sans emploi ; ceux quyie parvinrent pas à s'établir à Mégare se montrèrent, pour la plupart, ois* posés à partager la fortune d'Altheemènes (l). Selon la tradition, les Ioniens qui étaient sur le point de s'embarquer pour l'Asie, d'une part, et, d'autre part, Pollis et ses compagnons Spartiates, l'invitèrent à unir ses forces aux leurs. Mats il repoussa ces deux propositions, afin de pouvoir suivre la route que lui avait tracée un oracle, en lui ordonnant de chercher la contrée qui serait accordée à ses prières par Jupiter et par le Soleil. Rhodes était l'Ile du Soleil , le dieu du Jour l'avait donnée a ses enfants lorsqu'elle sortit des eaux de la mer ; mais la Crète avait vu naître Jupiter, et Althcemènes , pour se conformer n la volonté de l'oracle, se dirigea sur l'Ile de Rhodes, après avoir laissé dans la Crète une partie de ses compagnons. Leurs conquêtes durent avoir été considérables ; car Kphore parlait d'AIttuemènes comme s'il eut été le seul fondateur d'une colonie dorienne dans la Crète. Cependant nous ne savons pas positivement sur quelle partie de l'Ile Ils s'établirent. Quelques traditions, qui ne pourraient pas être expliquées plus simplement par aucune autre supposition, nous permettent de conjecturer que les établissements des aventuriers argiens furent situés dans la partie occidentale de i'lle., car ceux des colons laconiens en occupaient les régions du sud-est. Une légende, qu'il n'est guère possible d'admettre littéralement, attribuait l'origine de plusieurs villes Cretoises , et entre autres d'une ville nommée Hycènes , A Agamemnon, qui, A son retour de Troie , aurait été forcé par une tempête de débarquer daus l'ilejde Crète (2). SI nous pouvions supposer que cette légende dut sa naissance aux colonies fondées par Althœmènes, elle, nous signalerait les environs de l'ancienne ville de Cydonie comme la région de l'Ile qu'occupèrent les premiers colons. On retrouve en effet certaines indications qui tendraient A prouver que Cydonie elle-même avait reçu d'Argos une partie de sa population (3). Polyrrhénia, située sur la cote occidentale, près de laquelle Agamemnon avait , dit-on, dressé un autel, fut fortifiée pour la première fois par des colons achéens

(1) Conoo, 47; Eusiath. suri'»., p. 313. où Allkœmèiws est dit avoir élë chassé

"*-g09. Il n'est affirmé nulle part qu'il fît partie de l'eipédilion contre l'Ait! -

bien que cela ait été induit quelquefois d'un passage de Strtbon («v, p. 663).

Arçofi. Il n'est affirmé nulle pari qu'il fit partie de l'eipédilion contre l'Altine, bien que cela ait été induit quelquefois d'un passage rie Slrabon iiiv, p.tit'" -(2) Vell. Palerc, 1, 1. — (3) Il y avait, à ce qu'il parait, une Iriiui hjlléc

à Argos et à Cydonie. (Sleiih. Bji. et HesjcU.J Le fail prouve seulement que Cjdonie nt ail reçu quelques hiiuilanls dorions.

300 HISTOIRE DE LA GRliCE.

aum J.c. et loconiens (l). Comme nous trouvons ici des Laroniens dans l'ouest >l04* de l'Ile, il ne semble pas improbable que la ville de Ptuestus, située, dans l'est, ait pu avoir été fondée par les sujets d'Althœmènes, bien qu'elle soit voisine de Gortyne , et bien que l'Héraclide Phtestus, à qui elle devait son nom, passât plus tard pour s'être rendu de Sicyone dans la Crète avant la conquête du Péloponèse par les Doriens (2). Eut do u L'insuffisance de ces renseignements, qui ne doit pas nous étonner, Cae*d *ut^ lorsque nous considérons la période a laquelleils se rapportent, ne nom qo«* doiicn- autorise pas à mettre en doute l'importance des colonies péloponésieones dans l'Ile de Crète. Comparé à l'étendue de l'Ile, le nombre total des Doriens qui prirent partà leur fondation dulavoirété très-restreint , Hais l'état dans lequel les envahisseurs trouvèrent le pays parait avoir favorisé leur entreprise, et les avoir aidés d'abord à asseoir leur conquête sur une base solide, puis à en lia ter et en assurer les développements. D'après la description de l'Iliade, la Crète contenait cent villes; mais l'Odyssée réduit ce nombre à quatre-vingt-dix ; pour expliquer cette différence, quelques écrivains de l'antiquité supposèrent que dix villes avaient été détruites par des querelles Intestines après la guerre de Troie; d'autres pensaient que dix villes nouvelles avaient été fondées durant l'intervalle de temps qui sépara ce grand événement de l'époque du poète, et Ephore nomme Althsmènes comme leur fondateur. C'est là sans doute une Action tout arbitraire ; mais, selon une tradition Cretoise, qui n'a en apparence aucun rapport avec ces hypothèses inventées pour concilier les deux poèmes homériques, après la guerre de Troie, l'Ile entière avait été ravagée par la peste et par la famine, et elle était restée presque déserte jusqu'à ce qu'elle eut été repeuplée par la race nouvelle qui en conserva définitivement In possession (3). Un fait au moins parait résulter de la condition de la Crète, telle que nous la représentent les premières traditions de son histoire postérieures A sa conquête. Les eolohs doriens la trouvèrent divisée en un certain nombre d'états indépendants, que la différence de leur origine, et peut-être une aniraosité mutuelle, empêchaient de se réunir, et qui, séparés, étaient incapablesde résister aux envahisseurs. Cependant, dans la Crète, plus ent * core que dans le Péloponèse, la conquête fut nécessairement graduelle, et i] dut s'écouler un long espace de temps avant que les Doriens se fussent répandus sur l'Ile entière, si aucune partie n'en avait été habitée auparavant par un peuple de la même race. En signalant ee dernier problème, n'oublions pas défaire une remarque importante : aucune des traditions parvenues jusqu'à nous, concernant les colonies argiennes et laconiennes , ne contient la plus légère mention de Cnossus , l'ancien établissement de Minos, ou de Doriens établis préalablement dans l'Ile. La célébrité de Cnossus passa à Gortyne et à Lyctus(4), et ce fut dans cette dernière ville que, selon l'opinion générale, Lycurgue avait étudié les institutions qu'il importa à Sparte (5). Les écrivains de l'antiquité qui soutenaient que les institutions Cretoises dérivaient de Sparte, (I) Slrab., 1, p. 479. — (2) Pau*. 11, 3, 7 et Sleph. Bn. mÏiw{. — (31 Hrro<i.,vi(, )7).— (4) Slmh.,i,p. 47(1.— (S) Aristot., Poli!., u, 10.

CHAP. VII. — RETOUR DES HÉBACl.lOES. 201

appuyaient leur principal argument surce fait, que Lyctus était sa co- m lonie, et qu'elle avait dû naturellement emprunter ses institutions à la ' mère-patrie (l). D'un autre côté, ceux qui croyaient que le législateur Spartiate avait copié le modèle qu'il avait trouvé à Lyctus, persistaient à regarder Minos comme son auteur primitif {2). Cette opinion put facilement, nous l'avons déjà remarqué, naître du désir qu'éprouvèrent les Doriens de la Crète de s'approprier la gloire de Minos et de sanctifier leurs propres usages à l'aide de ce nom vénéré. Peut-être aussi ue miellé pas entièrement privée d'une base réelle, et ne devint-elle erronée que lorsqu'elle étendit au système entier ce qui n'était vrai que d'un petit nombre de ses parties, dans lesqudles'avaient pu évidemment se conserver des débris d'institutions plus anciennes. Mais il faudrait avoir des preuves plus fortes que celles que nous possédons pour oser soutenir qu'à l'époque où régnait Minos la Crète possédait déjà celte organisation sociale qui frappa les anciens par son étroite ressemblance avec celle de Sparte, à tel point qu'ils en conclurent qu'elle avait dû être nécessairement ou son modèle ou sa copie. Cette hypothèse rejetée, le problème de l'antiquité relative des systèmes crétois et Spartiate, qui divisa les anciens, n'offre plus aucun intérêt, comme nous le démontrerons plus clairement lorsque nous étudierons la législation de Lycurgue.

Les institutions que nous aurons bientôt à décrire sous ce titre : Lé- !«■ gitlation de Lycurgue, ressemblent tellement à celles de la Crète, qu'il d* " nous suffira de donner ici un résumé succinct de ces dernières. Les habitants étaient divisés en trois classes : entre les esclaves et les hommes libres, se trouvait placée une classe moyenne, aussi éloignée de la condition abjecte des premiers que des privilèges des seconds; cette Lu classe se composait surtout évidemment des anciens possesseurs du sol qui s'étaient soumis sans résistance aux forces supérieures des conquérants. Le nom qu'ils portaient indiquait qu'ils formaient une population rurale établie dans des bourgs, ou dans des villages ouverts (3), et distinguée des citoyens domiciliés dans la capitale de chaque territoire. Leurs terres étaient soumises à une taxe particulière , on à un tribut (4), dont celles de la classe supérieure se trouvaient exemptes; mais leur» . personnes étaient libres ; aucune entrave ne gênait leur industrie, avanlage qui était loin de les dédommager de toutes les charges qui pesaient sur eux, et de valoir les privilèges dont ils étaient exclus. Ces privilèges ne se bornaient pas aux fonctions propres du citoyen, c'est-à-dire a celles qui se rattachent à la confection des lois, à l'administration de la justice et au gouvernement de l'Etat ; ils comprenaient aussi le droit exclusifde porteries armes que le citoyen se réservait pour lui-même, et d'apprendre à s'en servir dans les écoles publiques (5). L'arc fut, à ce

(1) Strab., i, p. 481. — (2) Arisi. , Pol. , il, 10. — (3) IIipfcMt. — (4). On De sait pas au juste à quel tau* s'élevait celle laïc, à moins qu'elle ne fût le slattr que des esclaves avaient à payer pour les repas publics ; dans ce cas, ils auraient été appelés improprement esclaves. Dosiadcs, sur Allién., iv, p, 143. — (S) Arislot., Foi., », 5. Dans ce passage, Aristoie pnrle certainement des e*claves (ïtûXti;) ; mais il est certain qu'il emploie ce mot comme une expression générale, pour désigner tous les hommes qui n'étaient pas citoyens.

2(12 HISTOfRE RE. LA GRÈCE.

. qu'il parait, l'arme ordinaire de cette classe qui, à tontes tes époques, fournit aux armées grecques leurs meilleurs archers. Les conquérants lui permirent de conserver ceux de ses anciens usages nationaux qui ne portaient aucune atteinte à leur domination. En somme, nous n'avons aucune raison de penser qu'elle ait subi un joug oppressif. La double

»■ origine de leur servitude dut vraisemblablement partager les esclaves en deux classes : l'une , composée de ceux qui étaient déjà privés de leur liberté à l'époque de la conquête; l'autre, des hommes libres, pris les armes À ta main, et qui achetaient leur vie par le sacrifier, de leur liberté. Des' noms particuliers qui exprimaient leur relation , soit avec les individus, soit avec l'État, servirent à les distinguer après la conquête. Outre les terres qui furent laissées à leurs anciens possesseurs, et soumises à un tribut, et celles qu'occupaient les citoyens, chaque État se réserva, à ce qu'il parait, un domaine particulier, qu'if fit cultiver par des esclaves publics qui constituaient un corps séparé appelé mnoa (t) et qui, selon toute probabilité, remplissaient également diverses fonctions d'utilité publique dans l'intérieur de la cité. Ceux qui cultivaient les portions de terre spécialement altribuées aux hommes libres, étalent désignés par un titre différent, dérivé de leur condition particulière (2} . Les esclaves de cette classe et de la première pouvaient être vendus, mais il était interdit de les exporter. Une troisième classe, probablement de beaucoup la moins nombreuse, et exclusivement employée à des travaux domestiques, était achetée, comme son nom l'indique, dans tes pays étrangers (3) ; aussi se distinguait-elle vraisemblablement des deux autres, comme les esclaves diffèrent des serfs; Cependant les auteurs anciens n'établissent entre ces diverses classes aucune différence ; ils ne nous révèlent qu'un fait qui semblerait indiquer que leur condition n'était pas partout la même. D'après une coutume de Cydonie, et peut-être d'autres villes, les serfs jouissaient de certains jours de fêtes , pendant lesquels, la ville leur étant abandonnée , fis pouvaient même en chasser leurs maîtres à coups de fouet , si ceux-ci refusaient de les servir à table , — description peutttre exagérée des saturnales Cretoises (4).

,. ' Une chanson à boire crétolse indique nettement le contraste qu'offraient le sort de l'homme libre et celui de l'esclave dorien (5) : < Ma grande richesse sont ma lance, mon épée et mon solide bouclier, mon fidèle défenseur. Avec ma lance , je laboure ; avec mon épée, je moissonne; avec mon bouclier, je pressure le doux jus de la vigne; tels sont mes titres pour être maître de la Mnoa. Ceux qui n'osent pas porter

(I) Mvûx, ttwli, juitii ou Miwî* aùvoSof, comme elle est appelée par Strahon, lu, p. 542. Ce nom toutefois a probablement un plus grand rapport avec le mot Jjiâij qu'avec Minos. — (2) AtpiuuiiTii ou iXapû-rii, des itpaïuxi ou nX-ôpsi, par celles de terre. — (3) KpnonivnT». Comme dans la plupart des autres États grecs tous les esclave» étaient acquis de celle manière, celte épilhMe semblerait ici superflue : en Crète, elle marquait une exception k la règle générale. — (4) Eph. dans Albén., VI, p. 263. Comparez avec Carjstius, Athê»., xiv. p. 639. — 15) Ce scholion d'Hvhrias a élé édité el exnliiiné séparément par Cncfenhlian, Miilhusip.

:,,;l::„GofX>le

CBAP. VII. - RETOUR DES HÉRACI.1DES. 20*

la limer, t'épée ou le fidèle bouclier, tombent prosternes à mes pieds et An m'adorent comme leur seigneur, et me saluent comme le grand roi. » ' Être affranchi de toute occupation, à l'exception des exercices guerriers, vivre du travail de ses sujets et de ses esclave» , n 'avoir d'autre souci que te soin de défendre sa position, telles étaient In gloire et la félicité du citoyen, et les institutions de l'État avaient surtout pour but de lui garantir la Jouissance de ces privilèges.

Les formes de gouvernement établies dans les colonies doriennes de l'Ile de Crète se ressemblaient tellement, que les auteurs anciens en dé- ■« cri vent une seule comme étant commune à toutes, uniformité qui prouve qu'elles nnquirent naturellement du caractère de l'époque et du peuple, et qu'elles ne furent pas les effets du hasard ou rie la réflexion. Elles imitent parfaitement le modèle fourni par les poèmes homériques; car elles ne présentent qu'une seule différence matérielle, et accusent peutêtre avec plus de netteté certains détails qui paraissent indéterminés dans les États héroïques. La dignité royale semble n'avoir jamais été connue dans aucune de ces colonies. Nul de leurs chefs n'eut peut-être une autorité suffisante pour assumer un pareil titre. Lorsqu'Arlstote remarque que la monarchie avait existé jadis en Crète , il veut probablement parler de l'époque de Minos. Dans la période la plus ancienne où nous puissions faire remonter nos Investigations, nous tramons la place des rois occupée par des magistrats qui portaient le titre particulier de connut (î). Ils étaient au nombre de dix. Le premier en rang, \eprotocotmus , donnait son nom a l'année. Ce titre se rapportait vraisemblablement à la plus importante de leurs fonctions, le droit qu'ils avaient de commander pendant la guerre (3). Ils représentaient aussi l'État dans ses rapports avec les étrangers, et ils présidaient ou ils dlri-, geaient toutes les délibérations relatives à ses intérêts généraux. Ils étaient élus par toute la classe des citoyens, mais ils ne pouvaient être choisis qne dans un certain nombre de malsons ou de familles pi i vile- < giées. Un passage satirique d'Aristote semblerait prouver que, de son temps au moins, on accordait peu de considération aux qualités qui avaient une valeur intrinsèque. Ils exerçaient leurs fonctions pendant) une année, a l'expiration de laquelle ceux qui s'étaient montrés dignes de l'honnenr qui leur avait été fait pouvaient aspirer à remplir les vides survenus dans le conseil ou sénat. Ce sénat ou conseil des vieillards était désigné par le même mot qu'Homère applique aux assemblées qui exerçaient de semblables fonctions (3). Le nombre des sénateurs ou conseillers était fixé, comme Aristote semble le donner à entendre, à ' trente; certainement H n'était pas indéfini. Le peuple les choisissait parmi les plus estimés des citoyens qui avaient exercé la magistrature

(1) Hêrod. (iï, p. 1S4) mentionne un roi de la ville Cretoise d'Aïus comme l'aïeul du fondateur de Crrène, selon in tradition cjrénéenne; m ni» on ignore quelles fonctions ce mot désignait. Peut-être « t-il été substitué nu litre crelois primitif. — (2] VoirWeicaer, Ueber eint kretiiche Kolonie tn Thtben, p. 26. Il auppoie qu'il j eut dans l'origine un seul niay-<-c. ou xiSiu; Huns in Crète , comme un archonte unique à Albènra. — (5) rtpwvia (He syrh.j, £«»).£.

avkdi J. c. suprême, et ils conservaient leurs fontions pendant tout le reste de leur ""*' vie. Ils étaient les conseillers des dix magistrats principaux, ils administraient les affaires intérieures de l'État, et ils veillaient au. main- ■ tien de la tranquillité et, de l'ordre public. Ils jugeaient aussi, à ce qu'il parait, lès causes civiles et les causes criminelles. Aucune responsabilité ne pesait, dit-on, sur eux ; ce qui signifiait peut-être seulement que leurs arrêts ne pouvaient pas être cassés, et qu'aucune loi écrite ne limitait leur iiutoritejudiciaire.il est toutefois impossible de suppose r qu'ils n'aient été soumis à aucune règle et à aucun usage, ou qu'ils aient pn violer impunément les principes consacrés par l'opinion publique. Nous désirerions savoir si leur juridiction s'étendait sur la classe soumise et sur la classe servile,mais les renseignements parvenus jusqu'à nous ne permettent pas plus de résoudrcceprohlème que beaucoup d'autres questions aussi intéressantes. De ce qui précède, il résulte donc que la constitution Cretoise était purement aristocratique, comme celksqui s'établirent dans toute la Grèce pendant l'âge héroïque. Cette vérité devient encore plus évidente pour nous, si nous considérons le rang qu'occupait l'assemblée du peuple dans le système crétois. Le peuple, qu'on ne l'oublie pas, était çn Crète la nation conquérante, lesDoriens et les aventuriers qui tes avaient suivis. Parmi ces colons, certaines familles, nous venons de le montrer, peut-être celles du pur sang dorien. se distinguaient des autres, et avaient un droit exclusif à toutes les dignités de l'État. Le reste formait une communauté, peu considérable toutefois, si on la comparait à la population vaincue. Les magistrats pouvaient l'assembler , lorsqu'ils avaient quelques mesures à lui proposer. Mais il ne lui était pas permis de les discuter individuellement ; son droit se bornait à donner son avis «n corps. Il est même douteux quelle ait eu le pouvoir de les rejeter; •elon toute probabilité, elle n'était convoquée que pour recevoir et Sanctionner les décrets de ses maîtres. Dans les États héroïques, la masse des hommes libres parait n'avoir jamais possédé de privilèges plus importants.

' * *\ ('p n'était pas dans l'assemblée populaire, c'était sur le champ de bataille que le citoyen avait à remplir ses principaux devoirs; ses plus grands plaisirs étaient ceux que lui procurait la société de ses égaux ; et les institutions qui réglaient sa vie privée avaient surtout pour but de le préparer à remplir ces devoirs, et de lui fournir les plus nombreuses occasions de goûter ces plaisirs. Parmi les particularités de la vie crésysiiiiïcié- toise, nous devons mentionner en première ligne l'usage de la tysùtit,

ione. ou repas public, auquel prenaient part tous les citoyens, sans distinc-

tion d l'âge ni de rang. On ne peut pas remonter jusqu'à l'origine de cette institution ; toutefois, Aristote nous apprend qu'elle ne fut pas particulière aux Grecs, mais qu'elle exista, à une époque beaucoup plus reculée, dans la partie méridionale de l'Italie, parmi les ÛEnotriens (l). Il attribue l'usage crétois à Minos, ainsi que toutes les autres coutumes de l'Ile. Hais cette assertion doit plutôt être considérée comme une

(1) Pot., vu, 9.

DgilizedDir G00gk

CHÀP. VII. — BBTOUB DES HEBACL1DES. SOS

opiuion personnelle de ce philosophe que comme une tradition Msto- lu rique. Cependant, comme nous n'avons aucune raison de mettre in doute son autorité en ce qui touche la coutume italienne , et comme l'institution porte en elle-même toutes les marques d'une haute antiquité, il semblerait assez probable que tes cotons partis du Péloponèse auraient pu la trouver en Crète, alors même qu'aucun peuple de la même race ue se fût établi auparavant dans Pile. Pour prouver qu'ils l'y apportèrent, il faudrait absolument démontrer qu'elle existait à Sparte, ou dans d'nu très États doriens, avant le temps de Lycurgue; or, un pareil fait ne pourrait vraisemblablement pas s'appuyer sur un témoignage suffisant. Son- analogie avec les banquets publics des héros d'Homère est trop faible pour nous autoriser à la considérer comme un antique usage hellénique (i), à moins que nous ne remontions jusqu'aux communautés patriarcales , dans l'enfance des sociétés (2) ; mais dans ce dernier cas il nous resterait à expliquer comment elle eut été transmise jusqu'à la période dans laquelle l'histoire constate positivement son existence. Son adoption uniforme par toutes les colonies doriennes de ta Crète est une des raisons qui nous porteraient le plus à croire que les Doriens ne l'empruntèrent pas au peuple conquis, mais qu'ils l'apportèrent avec eux de la mère-patrie. Elle peut s'être établie parmi les Doriens avant l'invasion du Péloponèse, et avoir été conservée par les Spartiates, parce qu'elle répondait aux besoins de leur situation particulière, tandis qu'elle tomba prompt ement en désuétude parmi les mitres branches de la même race. Dans la plupart des villes Cretoises, l'Etat subvenait aux dépenses des repas publics, à l'aide des revenu» des terres communes et du tribut qu'il recevait de ses sujets. Ainsi , aucune distinction ne pouvait naître entre le riche et le pauvre. Ton* homme recevait sa part séparée, qui lui servait à payer sa contributionpour l'une des tables publiques, et à pourvoir aux besoins des femme* de sa maison (3). Un système différent semble avoir prévalu àLyctus: là, le citoyen donnait dans le même but une partie des produits de ses ^ terres (4) ; mais le pauvre y était peut-être , comme partout ailleurs, nourri aux frais de la communauté. Les hommes qui y prirent part (S) donnèrent à ces repas sociaux le nom qu'ils portèrent en Crète; ils étaient divisés en un certain nombre de corps, qui correspondirent probablement dans l'origine à quelques relations de parenté, mais que formèrent plus tard le penchant mutuel et le libre choix de leurs membres. Le service de la table était coniié à une femme, sans

(1) Hœck), Kreta , III, p. 121, cile le vers 217 du liv. iv de 17tfoo> , qui semble ne rien prouver. Un passage d'Athénée (iv, p. 148), sur lequel il s'appuie pur soutenir que l'usage de la svssitie eiislait parmi les- Arcadùtns, paraît ne s'appliquer en rien au sujet qui nous occupe. Il se rapporte évidemment à un repas donné a un frais du peuple dans Fhigulée, àdcui cliiEurs, à l'nccnsion de quelques fêtes. — (2) Hùllmiinii [An fœnge rfer griesckischrn Gischit-hlt, p. 149) peine mie la s psi lie naquit, dans l'origine, des repas lociiul ocensionneis qui cimentaient 1 uuion des communauté; naissantes ; mais il ne peut montrer le lieu qui unit ces dent coutumes l'une à l'autre. —Ci) Arisl.,Pol., n, lu.— (i) Dnsiades dans AtMn,,iv, c. 22. —{">) Ils étaient apj.Hé, ivSçâ,. ou W;!'.

•izedoir GoOgk

•imj. c. aucun doute, de naissance libre, qui choisissait ouvertement les roorl10'- ceaux les plus délicats pour les convives les plus distingués par leur valeur ou par leur sagesse. Une coutume particulière au système Cretois offre une preuve remarquable des relations amicales qu'entretinrent entre elles, "nu moins dans tes temps primitifs, les villes doriennes de l'Ile. Chaque ville possédait deux édifices publics, destinés, l'un ou logement des étrangers, l'autre au repas des citoyens; et la galle du banquet renfermait deux tables par lieu Hères pour les hôtes étrangers. Au repas, toujours frugal, succédait une conversation générale, qui roulait d'abord sur les affaires publiques ; et on ne peut douter que la liberté de discussion, autorisée à la table commune, ne compensât largement les restrictions imposées aux délibérations de rassemblée publique. Ce sujet épuisé, les convives se racontaient les hauts faits des guerrière , et causaient entre eux des hommes illustres dont la gloire pouvait exciter une généreuse émulation parmi la jeunesse.

Cette Institution, qu'elle qu'ait été d'ailleurs son origine, n'atteignit pas seulement son but immédiat, elle eut encore évidemment plusieurs conséquences importantes. D'une part, elle maintint une séparation plus stricte entre les classes dominantes et les classes sujettes,- grâce a elle, tes premières conservèrent, dans toule son intégrité, le seutiment de leur rang supérieur et leur caractère national; d'autre part, elle unit les citoyens entre eux par les liens de l'intimité la plus tendre; elle leur apprit à se considérer comme des membres d'une seule famille ; elle donna à la puissance de l'opinion publique une efficacité qui dut rendre

Êducition. presque inutile toute législation pénale. En outre, elle constitua en grande partie une des bases principales de l'éducation de la jeuuesse. Jusqu'à leur dix-huitième année , les fils accompagnaient leur père à la salle publique, où se rendaient aussi les enfants orphelins. I.es plus jeunes servaient à table; les autres, assis auprès des hommes mûrs, sur un banc inférieur, recevaient une part, proportionnée à leur âge, des mets les plus simples, et écoutaient la conversation de leurs aines. Ils étaient alors placés sous la surveillance d'un fonctionnaire public spécial (t). Comment et à quel point l'État exerça-t-it, à d'autres égards, un contrôle direct sur leur éducation? Nous l'ignorons; mais il semble très-probable que le même fonctionnaire, qui surveillait leur conduite en publie, avait également pour mission de les forcer d'obéir aux divers règlements auxquels ils étaient soumis. Us étaient de bonne heure accoutumés aux fatigues et aux exercices pénibles. Le même vêtement grossier leur servait pour l'été et pour l'hiver; des luttes générales entre descorps rivaux éprouvaient fréquemment leurs forces et leur courage. Quelques simples leçons de poésie et de musique, et plus tard au moins d'écriture et de lecture, remplissaient les intervalles de loisir que leur laissait celte espèce d'éducation. Les chants qu'ils apprenaient par coeur contenaient les préceptes et les maximes consacrés par les lois, des . hymnes aux dieux, et les éloges des gronds hommes décèdes. Dès qu'ils

.1) TlouJ-.viixî. E|<We, dans Strnbnn, x, p. +85.

•izedoir GoOgk

CH.M'. Vlll. — LÉGISLATION DE LYCUKGUE. 301

avaient commencé leur dix-huitième année, ils étaient soumis à une Andj.c, règle plus stricte. Ils formaient alors des divisions (i); chacune de ces uo*' troupes était commandée par un jeune homme issu de quelque famille noble, qui mettait toute sa gloire à réunir sous ses ordres le plus grand nombre de compagnons. Mais il dépendait lui-même d'un chef supérieur, un homme mûr, presque toujours son père, qui dirigeait les exercices de sa troupe, à la chasse, à la course et à la lutte. A des jours fixés, les troupes rivales se livraient un combat simulé aux sons de la flûte et de la lyre, qui mesnraient leurs mouvements. Bans ces occasions solennelles, ils se frappaient, non-seulement avec leurs poings et avec des bâtons, mais avec des armes de fer; coutume qui avait probablement pour but de mettre à l'épreuve leur adresse, leur patience et leur sang-froid, en même temps que leur force, en les obligeant à se défendre sans faire à leurs adversaires une blessure dangereuse. Nous ne savons pas combien de temps les jeunes gens restaient dans ces troupes. Dès qu'ils en sortaient pour entier dans la corporation des hommes faits, la loi les forçait à choisir une compagne; mais, a en croire la tradition, -leur fiancée ne pouvait pas devenir leur femme avant d'avoir été reconnue capable de remplir les nouveaux devoirs qui allaient lui être imposés; selon toute probabilité, elle continuait donc de vivre pendant quelque temps sous le toit de ses parents. Les Institutions Cretoises sanctionnèrent et établirent même-une étroite intimité entre les hommes mûrs et les jeunes gens. Cette liaison avait, sans aucun doute, pour but de faire revivre cette généreuse amitié des âges héroïques que les poètes avaient tant de fois chantée, et d'ajouter, dans les plus nobles cœurs, un nouveau stimulant à l'amour de la gloire. Mais l'usage, qui était étrangement réglé par la loi (2), dégénéra dans les temps postérieurs en une licence épouvantable, souvent prise par erreur pour sa forme primitive, et attribuée, eu conséquence, à des motifs politiques, qui, s'ils eussent jamais existé, eussent été également odieux et absurdes (3).

Page 1