CHAP. XI. — HISTOIRE CIVILE DE I.'ATTIQUË
Les Athéniens engagèrent publiquement ce mystérieux personnage à venir exercer dans leur cité divisée ses merveilleux pouvoirs. Cette visite à Athènes est le plus mémorable événement de sa vie, celui qui Tait le mieux connaître son caractère, et qui prouve que, s'il n'a pas droit au titre de philosophe, il ne peut être considéré sans injustice comme un imposteur. Les mesures qu'il adopta en arrivant portèrent principalement sur les rites religieux, et comme ces pratiques parvinrent à calmer les terreurs superstitieuses , il est probable qu'elles furent aussi efficaces que possible'. Ou regrette qu'Epiménide ait, entre autres, prescrit le sacrifice d'une victime humaine ; mais cette barbarielui fut peutêtre imposée par l'opinion publique. Un jeune homme, nommé Cratinus, se dévoua volontairement pour sa patrie, et mourut avec sou ami Aristodème (l). Une mesure beaucoup plus importante fut celle qui ordonna la fondation d'un temple consacré aux Euméntdes, sur l'Aréopage, — colline déjà illustrée par une ancienne cour de Justice criminelle, — et l'établissement de deux autels destinés à apaiser les puissances malfaisantes dont l'influence maligne avait détruit dans le cœur des citoyens le respect qu'ils devaient aux lois (2). Mais Epiménide ne fonda pas seulement des rites sacrés et des monuments, il introduisit des règlements qui, sans être complètement étrangers à la religion, avaient évidemment un bot politique. Ces innovations qui lui furent suggérées par Solon, ou qui servirent ses propres desseins, imposèrent un frein nu luxe avec lequel les particuliers célébraient le culte des dieux, et mirent des bornes anx barbares témoignages de douleur que ., les femmes avaient coutume d'afficher à l'époque des funérailles.
On avait accueilli Epiménide avec une considération qui assurait le succès de ses bienveillants efforts. Quand son œuvre fut achevée, on le congédia avec des marques de la plus vive gratitude. Les Athéniens offrirent de t'or et des honneurs à leur bienfaiteur, mais celui-ci avait une trop haute idée de sa mission pour accepter de semblables récompenses. Il ne voulut rien demander pour lui qu'une branche de l'olivier sacré qui croissait dons la citadelle; et pour son pays, il sollicita uu décret d'amitié et d'alliance entre Athènes et Cnossus. Ce touchant monument de sa visite semble avoir existé du temps de Platon (3), et une statue du snge Cretois figura longtemps dans les sanctuaires de la ville. Hais quoique le passage d' Epiménide eût laissé d! heu reuses traces, et qu'il eût ouvert les cœurs à des sentiments plus doux, il n'avait produit aucun changement réel dans l'état des choses; il avait seulement préparé les voies à Solon, appelé à terminer l'œuvre commencée.
(i) Athénée, p. 602. Diogène île Latrie (i, 110) nomme Cralinus et Ctesihius. — (2) tSfK et ivaiStia, insolence el impudence, contumelia et impttdentia. Cieéron (de Ltg., n, 11), qui parle d'un temple. D'autres auteurs ne parlent que d'au* tels. Compare. Pausanios, i, 28, S, et Heinnchs, Epimtnideii, p. 98. — (3) De ltg., I, il. Quoique la chronologie de Platon soit extrêmement inexacte, — il place 1* visite d'Epiraénido dix années seulement avant la guerre de Perse, environ A. C- 300, — nous pouvons admettre snn témoignage sur le fait rapporté dans le texte : il est aussi mentionné par Diogène de Laërle, 1. 111.
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5M H1ST0IBB DR LA GBÔCU.
Le pouvoir appartint durant de longues années à des gouvernants
qut ne l'en servaient que comme d'un instrument propre à les enrichir,
umm du Ces nommes avaient réduit à un état d'ignoble servitude une grande
l'.JJJJÎ^,., d" partie de la classe qui s'adonnait a l'agriculture ; ils ue lui avaient laissé que l'ompre de ses droits politiques. Les petits propriétaires, appauvris par les temps malheureux ou par des désastres accidentels, furent forcés d'emprunter à un taux élevé, d'engager leurs terres entre les mains dos riches, ou de les cultiver comme fermiers sont les mêmes conditions rigoureuses qu'on Imposait aux tenanciers des grands propriétaires. Les lois créées par les nobles autorisaient le créancier à saisir le débiteur insolvable et à le vendre comme un esclave ; on avait souvent usé de oe droit ; beaucoup de victimes avaient été arrachées de leurs foyers et condamnées à finir leur vie an service d'un maître étranger. Plusieurs avaient do subir une nécessité plus dure encore, celle de vendre leurs propres enfants. Le voyageur qui parcourait l'Attique à cette époque rencontrait fréquemment au milieu des champs des monuments qui attestaient la tyrannie aristocratique; il apercevait des bornes II) témoignant que la propriété était hypothéquée, que le précédent propriétaire avait perdu son indépendance, qu'il était menacé de tomber dans la plus humiliante et la plus misérable de toutes les conditions. Les yeux de Solo» s'étaient sans doute arrêtés sur ce triste spectacle, et son cœur ressentit à coup sûr la sainte indignation qui animait l'alné des Gracques contre les grands de Rome.
ÈtstdespM- Ceux qui gémissaient sous le Joug auraient ardemment désiré une
**™rA<- révolution, mais ils songeaient' peu aux moyens de l'effectuer. La population de l'Attique ne se composait cependant pas uniquement de ces deux classes. Nous avons déjà indiqué une ancienne division géographique (a) à laquelle se rapportaient les occupations et le caractère des habitants qui en peuplaient les trois différentes parties. Les possessions de la noblesse je trouvaient principalement dans les plaines. Ce eorps de l'Etat eût désiré le maintien de l'ordre de choses sur lequel étaient bases ses privilèges ; mais, comme nous l'avons vu, il se trouvait dans son sein des hommes modérés qui étaient disposés à faire des concessions, sinon à la justice, du moins a. ta prudence, et à faire quelques sacrifices pour assurer leur sécurité. Les habitants des hautes terres, au nord et à l'est de l'Attique, ne paraissent pas s'être ressentis des maux que la rapacité et la dureté des riches avaient répandus snr les paysans de la plaine; mais bien qu'indépendants, ils étaient probablement presque tous pauvres, et avaient été moins bien partagés que leurs voisins dans la distribution des droits politiques. En général, ils souhaitaient ar de m m eut une révolution qui les eût placés de niveau avec les riches. Ils Joignirent donc leur cause 8. celle des opprimés et demandèrent le redressement des abus, préteudant qu'il ne pouvait avoir lieu ai on ne faisait pas cesser une énorme disproportion de biens qui était
(1) Ôpw. Sur tel hantas étaient inurki la «entant A* U dette et le nom du créancier. —. (2) Lea habjitaatt de la phtine étaiant appelé» jtiîuïf ou «in'w, Ifli montagnards, Wpioi» les g*w de la note, «ejpafei.
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CHAP. XI. — [HSTOfBfi C1VILB DE L'ATTIQUE. 3SB
pour eux et pour leurs compagnons une source d'humiliation et de mi- A»m i. c. aère (l). Les habitants de la cote, c'est-à-dire la plus grande partie ds S94' la classe qui vivait par le commerce, au en pratiquant les art* mécaniques, ou peut-être en exploitant les mines,' presque tons gens intelligents, se montrèrent opposés à des mesures violentes, mais témoignèrent le désir de voir s'opérer dans la constitution une réforme qui aug» menterait la prospérité du pays en écartant tous les motifs de plainte raisonnable, et qui ferait participer un plus grand nombre de eitoyeng- : à la jouissance des droits accaparés par la minorité.
Les nobles les pins sages en étaient venus sans doute a regretter la passion aveugle avec laquelle feurs ancêtres avaient aboli la dignité royale. Sous ce régime, ils eussent peut-être été forcés d'exercer leur pouvoir avec plus de modération, mais dn moins ils eussent pu le conserver. En général, le peuple sentait le besoin d'avoir un chef, et il eut préféré le despotisme d'un seul homme a la tyrannie de plusieurs. Salon était, par sa grande renommée, désigné à l'attention publique comme le personnage le plus capable de porter remède aux désordres de l'Etal; il réunissait aussi toutes les qualités qui pouvaient le rendre propre 6 protéger la communauté sans exciter la méfiance des nobles. Il tenait à ceux-ci parles liens de la naissance et par sa position j d'un autre coté, # il avait bien mérité du peuple par l'activité, par la prudence, par la . justice, par l'humanité qu'il avait déjà déployées. Il fat donc unanimement choisi pour être le médiateur entre les parties et pour servir d'arbitre dans la querelle. Sous le titre légal d'archonte, on lui conféra les pleins pouvoirs nécessaires pour rédiger une nouvelle constitution et un nouveau eode de lois. Ses amis l'excitèrent à profiter .de ta circon- ; stasce favorable pour s' emparer du gouvernèmeittd* Athènes, et ils ne manquèrent pas d'arguments spécieux en faveur de leur perAde conseil. Ils lui dirent que le nom de tyrannie était Innocent et que ses effets étaient salutaires, tant qu'elle était exercée[avec sagesse ; ils lui rappelèrent les faits récents de Tynondas dans l'Eubée, de Pittacus à Mityléne, qui avaient régné sur leurs concitoyens sans rien perdre de leur affection. Solon ne fut pas ébranlé par ces sopbiamee, il ne fut pas tenté de trahir la sainte mission qu'on lui avait confiée; il préféra s'entendre reprocher son défaut d'esprit et de prudence en méritant l'approbation de sa conscience, l'estime de ses concitoyens, et la gloire qui accompagne son nom Jusque dans la postérité. Au lien de caresser d'égoïstes desseins, il déploya toutes les ressources de son génie et toute son énergie pour accomplir la noble tâche qu'il avait entreprise.
Cette tache se divisait en deux parties. D'abord il s'agissait de remé- uEtiiiti«i dier à ta détresse actuelle du peuple ; il fallait ensuite prévenir le retour d* So1™' de maux semblables en réglant les droits de tous les citoyens selon des privilèges équitables, et en les établissant sur des bases solides. En travaillant a l'exécution de la première partie de son entreprise, Selon devait garder un terme moyen entre les deux partis extrêmes, entre ceux
(1) Plut., Soi., IM». '» j
qui voulaient tout conserver et ceux qui voulaient tout bouleverser. Les plus violents ou les plus malheureux ne demandaient rien moins qu'une révolution complète dans l'état de la propriété, et une distribution égale entre tous de tous les biens. Us désiraient l'abolition des dettes et le partage des terres appartenant aux riches. Au lieu de se prêter à ces folles exigences, Solon répondit à l'attente du public raisonnable en promulguant son ordonnance de décharge (l), en soulageant le débiteur par la réduction du taux de l'intérêt avec un effet probablement rétrospectif, ce qui, dans beaucoup de cas, diminuait considérablement le capital, et en abaissant le titre de la monnaie d'argent de manière à ce que le débiteur fut soulagé de plus d'un quart dans chacun de ses paiements (2). Il releva aussi les terres hypothéquées de leurs servitudes, et les restitua, ainsi libérées, à leurs propriétaires. Enfin il abolit la loi inhumaine qui autorisait le créancier & réduire son débiteur en esclavage, et rendit à la liberté toutes les victimes condamnées à ce sort cruel avant son avènement; il semble en outre avoir forcé ceux qui avaient vendu leurs débiteurs dans les contrées étrangères à les dégager à leurs frais. Dans' ce dernier cas, la dette se trouvait naturellement éteinte. Solou lui-même, dans un poème qu'il composa plus tard, à propos de la législation, parle avec un juste orgueil de l'heureux changement que cette mesure produisit dans l'Attique, du grand nombre de citoyens dont les terres furent libérées, dont les personnes furent émancipées ou revinrent de l'esclavage dans lequel elles languissaient sans espoir. Solon eut cependant le malheur de placer sa confiance dans des individus qui étaient incapables d'imiter sa généreuse conduite et qui abusaient de sa bonne foi. A l'époque où on ignorait complètement ses intentions, ayant fait part à trois amis de la détermination où il était de ne pas toucher à la propriété, mais seulement de réduire le montant des dettes, il eut la douleur de reconnaître que les hommes auxquels il avait livré son secret en avaient profité pour faire, avec de l'argent emprunté, de grandes acquisitions de terres à vil prix. Heureusement pour sa gloire, sa position de fortune était telle qu'on ne pouvait le soupçonner d'avoir trempé dans ces basses transactions; il avait en effet prêté une somme considérable sur laquelle il supporta la perte qu'il avait lui-même fixée.
Dans ce qui précède, nous nous sommes conformé aux probabilités et à la vraisemblance. Il existe cependant une autre version, adoptée par quelques anciens écrivains, qui représente Solon comme ayant entièrement annulé les dettes et comme s'étant contenté de dissimuler la violence de ce procédé sous un nom doux et séduisant. On ne voit pas au reste que les anciens lui aient rien reproché dans l'une comme dans l'autre de cesdeux manières d'envisager la chose. D'un autre coté, notre
(I) £it<r*x*"*. — (2) Plularque [Solon, 15) dit qu'il donna à la mine la valeu r de 100 drachmes nu lieu de 75, c'esl-à-dire qu'il fallut 100 drachmes nouvelles pour valoir mitant que 73 drachmes anciennes. Boeckh [Slaals, 11, p. 349) dit que Solon voulait seulement réduire d'un quart la valeur de la drachme, mais que U nouvelle monnaie h trouva plus faible qu'il ne s'y était attendu.
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CHAT. XI. — BISTUIRK C1Y1LB RE L'ATTIQUË. [S»
époque a pu regarder cette révolution dans la propriété et dans les contrats, en admettant même te sens le plus favorable, comme an feit injuste dans son principe, et dans ses conséquences comme un précédent dangereux. Mais l'exemple de Solon ne saurait être invoqué par ceux qui prétendraient sacrifiera la nécessité la bonne foi publique ou privée. Le législateur doit être regardé ainsi qu'un arbitre nommé par les parties intéressées, n'ayant pas à se préoccuper du sens rigoureux de la loi et agissant seulement selon ses vues personnelles. C'est sous ce point de vue qu'il envisagea lui-même sa mission, qu'il la remplit avec discrétion et fidélité. La meilleure preuve de la sagesse et de l'équité de ses mesures fut qu'il mécontenta également les esprits violents des deux partis. Mais ces murmures se perdirent bientôt au milieu de l'approbation générale qui accueillit son ordonnance de décharge. On célébra cet événement par un banquet solennel où Solon, entouré de nombreux témoignages de confiance, fut encouragé à continuer son œuvre. Il allait aborder la seconde partie, la partie la plus difficile de sa tâche.
11 commença par Vapporter toutes les lois de Dracon, à l' exception Héf< de celle qui concernait la répression du meurtre, consacrée par la cou- tu». tume et par la religion, acceptée plutôt qu'introduite par son prédécesseur. Comme la conséquence peut- être de cette mesure, il promulgua une amnistie qui réhabilitait les citoyens privés de leurs franchises à propos de délits sans gravité, et rappelait les exilés. Il est probable que ce pardon s'étendit à la famille de Mégaclès, les Alcnueonides, comme on les avait surnommés à cause d'un de leurs ancêtres, issu de Nestor, et aux complices de son crime. La ville, purifiée et pacifiée, n'avait rien à redouter de leur présence, tandis qu'elle eut pu être encore inquiétée par leurs complots s'ils avaient été laissés dans l'exil. Les quatre anciennes tribus furent maintenues avec toutes leurs subdivisions ; mais il est probable que Solon admit un certain nombre de nouveau* citoyens. On rapporte en effet qu'il accorda cette faveur à des étrangers, sous la condition qu'ils s'établiraient à Athènes avec leur famille et leurs biens, et qu'ils rompraient toute espèce de liens avec leur pays notai (i). Le trait distinctif de la nouvelle constitution substitua la propriété à la naissance, comme titre aux honneurs et aux charges de l'Etat (3). Cette innovation, bien qu'elle ait eu des conséquentes très-importantes, ue dut pas paraître aussi grave à la génération qui Ip, vit s'accomplir, puisque, dans ce temps-là, ce double droit se rencontrait ordinairement chez le même individu. Solon divisa les citoyens en quatre classes, selon les degrés de leur fortune ; il régla l'étendue de leurs franchises ei
(t ) PlutarqUe semble se fonder sur ce fait pour affirmer que tes étrangers n«
Peuvent être adoptés comme citoyens, mais seulement ceux qui soûl établis dans inique ou qui ont été bannis de leurs pays pour la vie. Il semble supposer que des étrangers de cette espèce avaient un droit légal 1 la franchise de la cité. — ■ (3) Niehuhr porte un jugement bien différent sur cette question (Histoire île Borne). Dans celte organisation des classes, dit-il, Solon écarta tous les Eu pat ri du pauvres du gouvernement, sans introduire les riches particuliers du[ucun(c (V. 1, 1017). Vc-vm l'appendice 1.
SW HfSTOlM DB hk GRÈCE.
proportionna leur* contributions a. leurs revenus. La première classe, comme son nom l'exprimait, renfermait les personnes dont les proprié- DM.ion tés rapportaient chaque année une rente nette de cinq cents mesures de produit sec ou liquide (l). La condition pour faire partie de la seconde classe était d'avoir les trois cinquièmes de ce revenu ; on demandait à la troisième les deux tiers, ou plus probablement la moitié du cens de la précédente. Les membres de la seconde classe étalent appelés chevaliers (l), parce qu'on les supposait en état d'entretenir un cheval pour la guerre jjk' dénomination de la troisième classe, les zeugitea, que nous pourrions intituler les yeomen, était empruntée au joug des bétes de charrue, qu'une ferme de la valeur assignée était censée réclamer (s). La quatrième classe comprenait tous les citoyens dont les revenus étaient inférieurs à ceux de la troisième ; son nom exprime qu'elle se Composait des laboureurs mercenaires (4). La première. classe était exclusivement appelée aux grandes charges, à l'archontat et aussi probablement & toutes les fonctions autrefois réservées aux nobles ; c'est dans cette catégorie que se choisissaient les généraux eh chef de l'armée et que se prirent plus tard, lorsque Athènes devint une puissance maritime, les commandants de la flotte. On abandonna sans aucun doute quelques fonctions subalternes à la seconde et à la troisième classe, mais nous ne sommes pas en position de. définir l'étendue de ces privilèges et d'établir si, dans la répartition des droits politiques, l'une des deux avait l'avantage sur l'antre. Le mode de leur service militaire les distinguait d'ailleurs suffisamment] car l'une fournissait la cavalerie, et l'autre l'infanterie pesamment armée. Leur exclusion des dignités occupées par un petit nombre de riches trouvait son dédommagement dans la légèreté relative de leurs charges. On ne les imposait pas dans une proportion exacte avec la somme de leurs revenus, mais & un taux beaucoup plus faible, la valeur nominale de leurs propriétés étant dans ce but réduite au-dessous delà valeur réelle : celles des chevaliers, d'un sixième; celles de la troisième classe, d'un tiers (5). La quatrième classe était entièrement exclue de la magistrature, des honneurs comme des devoirs attachés à la condition du guerrier armé de toutes pièces, et forcée à une dépense qui eût dépassé ses ressources. A terre, elle fournissait les troupes légères ; plus tard elle forma l'équipage des flottes. En revanche, elle était affranchie de tous les impots direets et pouvait prendra part aux assemblées populaires comme aussi à l'exercice des pouvoirs judiciaires que l'on déposait entre les mains du peuple. Nous aurons bientôt l'occasion de faire observer que cet avantage compensait amplement les pri-
(1) D«™xo<nij(itèi|«i,i. Le médimne vaut 31 litres, 6.— (2) imrii;. — (3) ztûfiTw. — (4) Wt«c.— (H) Solon évaluant le prix du »Maifniw a. une drachme, le revenu le plu* bai de la première classa équivalait à 500 drachme), à lu douiième
Cirlie d'un talent. La propriété gui rapportait celte rente était estimée, uu talent, et iée en conséquence. Au contraire, la propriété de la seconde classe, au lieu d'être évaluée a doux* loii le montant du revenu ou 3,600 drachmes, n'était estimée qu'a Un valeur de 3,000; celle dei leugites, à 1 ,200 su lieu de 1 ,800. Pour l'éclaircissement de ces:awertieM,onpeul consulter l'Économie Politique des Athénien* (liv. It, ch. S), Boectii est le premier qui ait éclairci ces questions,
CHÀP. XI. — HISTOrBK CmLB DE L'ÀTTIQUE. 338
vitégea qu'on lui avait enlevés. La classification de Selon, comme on le voit, ne tient compte que de la propriété territoriale ; l'exemple du lé- * gialateur lui-même prouve cependant que l'Attique avait déjà pratiqué le commerce lointain ; et on pourrait croire, Bans trop d'invraisemblance, qu'il se trouvait des fortunes acquises de cette manière, égales à celles des plus hautes classes. Mais on supposera difficilement que les riches de cette espèce marchaient de pair avec tes possesseurs du sol; Il est plus probable que ceux-là étaient compris dans les dernières classes avec les citoyens nouvellement adoptés. , a»
Solon classa donc dans son système tous les hommes libres ; mais il leur assigna des positions différentes et conformes aux ressources qu'ils But Remettraient à la disposition de la patrie. Comme il t'explique lui-même "[ioSdîs*" dans un fragment que Plutarque a tiré d'un de ses poèmes, son but gé- lonnéral fut de donner au peuple une part telle qu'il se pût .défendre par ses propres moyens (1) et de rendre l'aristocratie apte à conserver ses dignités, ou , en d'autres termes, à gouverner le peuple sans être en état de l'opprimer (2). Les magistrats, bien qu'élus sous des qualifications différentes, conservèrent leur antienne autorité ; mais au lieu d'être responsables vis-à-vis de leur propre corps, ils le furent vis-à-vis de leurs subordonnés. Les fonctions judiciaires des archontes se maintinrent peut-être dans toute leur étendue; mais les appels furent soustraits à leur juridiction, pour être attribués à des tribunaux renfermant un grand nombre de juges qui se recrutaient indistinctement dans toutes les classes (s). Solon ne prévoyait pas la révolution où ce droit d'appel servirait d'instrument pour renverser l'équilibre qu'il croyait avoir établi sur des bases solides ; il ne prévoyait pas que le tribunal auquel il accordait l'exercice d'une juridiction extraordinaire deviendrait un tribunal ordinaire évoquant toutes les causes devant lut et dominant tous les autres pouvoirs de l'Etat ; il croyait qu'ayant suffisamment pourvu à la sécurité de la communauté en permettant à ses membres les plus infimes de voter dans l'assemblée populaire, il assurait également la stabilité du nouvel ordre de choses par deux institutions qui semblaient une garantie contre les excès de la démocratie, — des ancres, comme dit Plutarque, à l'aide desquelles l'État pouvait braver la tempête. Je veux parler des sénats des Quatre-Cents et de l'Aréopage.
On admet unanimement que L'institution des Quatre-Cents a été créie stiiU àa par Solon. Mais comme la fondation de l'Aréopage lui est également at- Quaue-c«»
(1) A-ii[*« [ti« JSWa toW njàriî ïooiv lirapxiïv. Kiebukr (II, p. 505 de la Iraduct. aupl,, 3* éd.) donne une interprétation différente : Solon ne concéda ttu peuple que la portion d'autorité qu'il ne nul lui refuser. — (2) Oî S' it^ev îlva|i.» xaï K arlyMn &u» ifWi «ai tgï; tafaactUW* [Ulîiv àiuù( (yjui.— -(3) L'assertion de Plutarque à cet égard parait être repoussée comme inesacle, Wachsmutb ne la mentionne même pai ; Platner (Bettr., p. 391 affirmé que Plula.rque confondait l'abOftaMW avec on ftpimî, l'instruction préliminaire du magistrat avec l'appel de sa sentence. Ce serait là une singulière méprise : d'autant plus que l'appel, dontDracon a laissé un précédent dam l'institution de» éphèles, semble ■ nne transition entre les pleins pouvoirs judiciaires du magistrat et l'impuissance relative où il w trouva plus tarit. Quoi qu'il en soit, il faut convenir que l'autorité d« Plutarque mr ces question* » peu de valeur.
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trlbuée par un grand nombre d'anciens, quoiqu'il ait seulement opère quelques changements dans la constitution de ce tribunal, il y a lieu de rechercher si une pareille erreur n'aurait pas été commise dans le premier cas. Il est extrêmement probable qu'un sénat aristocratique existait avant Solon; mais aucun renseignement, non plus qu'aucune analogie ne peut nous aider à déterminer le nombre des membres qui en faisaient partie ; nous ne pouvons pas davantage déterminer si ce conseil représentait les quatre tribus ou seulement quelqu'une de leurs subdivisions. Si nous savions au juste comment les Eupatrides furent distribués anus les tribus, on pourrait arriver a quelque chose de probable sur cette question ; mais tant que les opinions seront divisées, eu égard à la composition des tribus, on n'aura aucun moyeu d'établir la nature du sénat tel qu'il existait avant Solon. Deux faits authentiques, et que nous croyons avoir été jusqu'ici négligés, doivent cependant fixer notre attention. Nous avons vu que l'affaire des Alcmeeonides fut portée devant un tribunal aristocratique de trois cents personnes, et nous verrons que le chef des Alcrnsonides, quand il eut substitué un nouveau sénat à celui de Solon, supprimé parson antagoniste politique, le remplaça par un autre de trois cents, on admettra difficilement que c'est la un rapprochement accidentel. Lors même que cette rencontre n'autoriserait pas à conclure que l'ancien sénat se composait de trois cents personnes, —ce qu'on ne peut supposer à moins d'admettre en même temps que les Eupatrides furent tous compris dans trois tribus, — elle fournit une puissante objection contre l'hypothèse d'un nombre réel excédant celui de soixante ou de cent. Dans ce cas, en effet, et dans les deux circonstances déjà mentionnées, nous aurions probablement dû entendre qu'il s'agissait, non de trois cents, mais de trois cent soixante ou quatre cents membres de ces assemblées aristocratiques. Mous sommes donc conduits à soupçonner que l'ancien sénat d'Athènes se rapprocha davantage par le nombre de la gtruria de Sparte. Mais il est possible qu'en outre les Eupatrides aient tenu, soit périodiquement, soit au fur et à mesure des occasions qui se présentaient, des assemblées générales de leur ordre. Le sénat des Quatre-Cents, appelé peut-être à remplacer ces institutions, succéda à l'ancien sénat dans le maniement régulier des affaires .publiques; quant au nombre, il avait été sans doute fixé dans 1§ but d'admettre au partage du gouvernement un aussi grand nombre de citoyens que la prudence le permettait. Ce corps était populaire si on le compare à une assemblée des Eupatrides, car ses membres étaient pris dans les trois premières classes, chaque tribu fournissant cent personnes ; mais, d'un autre côté, il était aristocratique en ce sens qu'il excluait une grande partie du peuple. II y a même lieu de croire qu'A fût composé de manière à subir, plus qu'on ne l'a soupçonné, l'influence des Eupatrides. On ne peut avoir grande confiance dans l'opinion de ceux qui admettent que cette assemblée était formée par le sort (l). S'ils étaient soumis à l'élection, on conçoit facilement que les (1) Wacbaniuuj (I, i, p. 257) renvoie à une collection de documents de Tittiitanii, reinlïÉ'ii uu «ciiut des IJuatre-Cenls, et se contente d'ajouter :* Un ne voit nulle
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familles nobles avalent le pouvoir de faire réussir leurs créatures. Les compétiteurs étalent pourtant obliges de prouver leur capacité légale dans un examen préalable (1). Il fallait aussi, pour être admis, avoir atteint un Age mûr, personne n'étant éligible avant trente aus. Les membres étaient renouvelé; chaque année, et a l'expiration de ce terme Ils devaient rendre compte de leur conduite et répondre aux accusations qu'on intentait contre eux ; leurs collègues avaient même, durant la session, le droit de les expulser si leur conduite était répréhensible. Comme le sénat avait pour objet principal de réprimer et de diriger les pouvoirs agrandis de l'assemblée populaire, désormais composée d'une m foule de gens sans expérience, il s'occupait surtout à préparer les mesures qu'on devait soumettre aux votes de cette assemblée et à présider ses délibérations. Il était divisé en sections qui, sous le nom de prytaniet, se succédaient pendant l'année comme représentant le corps entier. La section en exercice s'assemblait chaque jour dans le lieu d'assemblée , le prytanée , pour délibérer sur l'état des affaires , pour recevoir les éclaircissements, les informations, les avis, et surtout pour prendre les mesures que l'intérêt public exigeait Immédiatement. Comme les anciens magistrats du même nom , les prytancs étaient nourris à la même table avec les autres hôtes de l'Etat, qui devaient ceprivilége à quelque charge ou qui l'obtenaient en récompense de leur mérite. Outre l'attribution de modérer et de diriger l'assemblée populaire, le sénat s'occupait des matières de finances et d'administration sans aucun contrôle, mais sous sa responsabilité. Il possédait le droit de publier des ordonnances assez semblables aux édits des magistrats romains, lesquelles avaient force de loi pendant l'année courante, et d'infliger des amendes à discrétion, jusqu'à une certaine limite.
D'après la théorie delà constitution de Solon, l'assemblée du peuple n'étaltguèreque l'organe du sénat, délibérant seulement sur les propos!» An*ajd«* lions que celui-ci lui avait soumises (a). Mais, outre la faculté d'approu* * 1*Bp ver ou de rejeter les mesures, elle avait encore, à ce qu'il semble, le pouvoir de les modifier sans être ensuite obligée de soumettre les amendements introduits à l'agrément du sénat. Il existait toutefois un mode par lequel le sénat devenait l'organe de l'assemblée, ou plutôt le canal a travers lequel des mesures étaient introduites par des particuliers. Cela arrivait ainsi quand il recevait une proposition ftui'ri 'émanait pas de lui-même, et qu'il ne faisait que la revêtir de Informe et de la sanc- lion légales (3), Ces deux cas n'entraient probablement pas dans le plan de Solon, et s'il les avait prévus, il se serait peut-être efforcé de les écarter. Leur importance pouvait à peine être comprise de son temps,
part que Solon ait prescrit dans l'origine une élection du sénat. Muia il psi doiiteuï que ce soit le la fraie manière de poser la question, el que, dans l'absence d'une preuve contraire, il ne soit pas permis d'attribuer ce règlement A Solon. Lorsque la chose est aussi probable, nous atons peul-élre le droit ds nous fonder sur celle expression de Plulsrque (Sol., 19) : Anô çuMis Uimi Uaiw «iij« ■nOtÇaiiMmC- — (1) AauiMuria. — (4) Ilf'.&uï.iàrmTa. — (3) Voyei Tillmnm»,
Slaatti, p. 1SH.
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DE LA GKKCB.
Les assemblées ordinaire» (1), qui dans le commencement ne se tenaient peut-être pas plus d'une fois par mois, n'excitèrent pu d'abord aussi vivement l'intérêt que plus tard. Le service des citoyens parait avoir été considéré plutôt comme un devoir a charge que comme un privilège, si bien qu'on fut forcé d'infliger des amendes a cens qui s'éloignaient dans les rues à l'heure de l'assemblée. On n'exigeait un nombre fixé de votants que dans certains cas où la présence de six mille votants au moins était nécessaire. On votait sur les mesures publiques en levant la main et sans aucune distinction de classe : le vote dn paysan le plus pauvre pesait autant dans la balance que celui du noble le plus riche. Il est vrai que ce dernier pouvait tirer avantage de son influence personnelle. Tout membre était autorisé à prendre la parole. On jouissait de ce droit après vingt ans; mais, entre autres précautions contre les dangers de l'ignorance ou de la témérité, Solon voulut que dans chaque assemblée un crieur invitât les orateurs ayant plus àt cinquante ans à parler les premiers sur chaque question. Le président , possédait le droit de réprimer et de punir les attentats à l'ordre et la décence.
Mais le pouvoir juridique que Solon avait déposé entre les mains du peuple était à ses yeux le meilleur de tous les instruments pour corriger les abus et pour porter remède aux vices que pouvait encore renfermer sa constitution. Un corps de 6,000 citoyens était formé chaque année, par le sort, en une cour suprême appelée Hcliœ (2). Elle se divisait en plusieurs autres plus petites, lesquelles ne comprenaient pas un nombre fixé d'individus. Les qualités requises pour l'admission étaient pareilles à celles qui donnaient entrée dans l'assemblée générale, si ce n'est pourtant que les membres de la première ne pouvaient pas être âgés de moins de trente ans. C'était là, on le voit, une assemblée choisie concentrant entre ses mains les pouvoirs du corps le plus nombreux, et les exerçant sous une forme judiciaire. Le serment imposé aux membres (3) de l'assemblée témoigne que Solon les considérait plutôt comme les prolecteurs de la constitution que comme les ministres des lois. Ce serment a rapport à leurs devoirs politiques, de combattre les tentatives qui seraient faites pour renverser la démocratie, ou pour • changer la forme du gouvernement. C'est après avoir énoncé toutes les obligations de cette nature qu'il énumère celles qui concernent les fonctions judiciaires, comme de repousser la corruption, d'écouter avec impartialité, et de prononcer avec bonne foi. Il n'est pas démontré que Solon ait eu l'intention d'attribuer entièrement les affaires ordinaires aux tribunaux populaires, placés dans le ressort des archontes, bien que, plus tard, les magistrats se chargeassent seulement de mettre les causes en état d'être soumises à la décision des juges, de surveiller les débats et d'exécuter le jugement (4). Mais la sphère particulière d'action dans laquelle les juges exercèrent la plénitude de leur pouvoir,
(1) Kuptoti (xxjnoioLi opposé à o&yiAt.toi el xanxtatrigu, — (3) Rliaia, às»embl&. Btiwi. (v, 29) se serl de L forma dW — (3) Demosth., Timxr., p. ï«. - (4) Avajtpiat; el irfiii&via SixatTnpitm.
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CHAP. XI. — mSTOItB CÏYILB I» L'ATTIQUK. M
comme représentants dn peuple, se trouve dîne 1m questions ; relative* aux délite politiques; questions portées devant eux principalement au moyen des poursuites dirigées contre les auteurs de mesures illégales (!}. La personne qui avait réussi à faire passer-une loi ou un décret en désaccord avec d'autres lois en vigueur, on avec l'intérêt public, demeurait responsable de sa conduite. SI elle était aussi prise en faute, «ne année après la publication de sa proposition, elle était punie par les juges dans une mesure proportionnée a l'idée qu'ils se formaient dea motifs et des résultats de son action. On prononçait en mené tempe sur le Tait et sur la loi, et les motifs du jugement pouvaient se rattacher de la manière la plus large à la politique étrangère ou intérieure de l'Etat. Dana cette Juridistion se trouvait compris le droit de punir l'individu et d'annuler les mesures adoptées par l'assemblée législative, bien qu'elles eussent été mûrement délibérées, avec une parfaite connaissance de cause, et une observation rigoureuse des formes légales.
Pour mieux assurer encore la stabilité de ses institutions sans lot H*rw«p4priver de la flexibilité nécessaire, Solon voulut qu'elles fussent sounil- J^"' d™ ses à une continuelle révision. La première assemblée de l'année s'occupait principalement à recevoir les propositions présentées par les individus désirant quelques modifications dans les lois. Si ces demandai paraissaient assez fondées pour mériter un plus ample examen, la troisième assemblée ordinaire de l'année nommait un comité de législation (a) pris parmi les juges et désigné par le sort. Elle le chargeait de comparer les avantages relatifs de l'ancienne loi, et de celle qn'on proposait d'y substituer. Cette dernière était placée en vue de tous les citoyens, qui pouvaient, d'après son importance, déterminer le nombre des membres du comité et Axer le temps qu'on leur accordait pour remplir leur mission, et pendant lequel ils recevaient une indemnité du trésor. Le comité procédait comme pour un procès ordinaire. On choisissait cinq avocats (3) pour défendre l'ancienne loi ; s'ils avaient le dessous, les changements proposés étaientmlssur-le-champen vigueur, quoique l'auteur de la proposition demeurât responsable. Mais, comme ce mode de réforme dépendait de la vigilance et de la sagacité de simples particuliers, Solon prit une nouvelle précaution. Les Thesmothètes, naturel' lementappelés par leur pratique judiciaire à découvrir les imperfections de la loi, furent officiellement autorisés à réviser le code, et a reproduire devant la commission législative les articles qui leur sembleraient nuls, contradictoires ou superflus. Il s'ensuivait que la loi pouvait ainsi revenir à sa simplicité première.
La sagesse et l'habileté qui furent déployées dans la plupart de ces règlements commandent notre admiration, mais cependant nous sommes surpris qu'un homme d'État modéré et prudent comme l'était Solon ait osé confier des pouvoirs aussi étendus A un corps nombreux réunissant Indistinctement la plus grande partie du peuple, sans aucuns avantages particuliers de fortune ou d'éducation, sans aucune étude
(1) Tçn^a.1 iWptfm'|Mw. — (î) M«|HMnu. — (î) XMtKH,
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préparatoire qui put le mettre en état d'accomplir une tache aussi ditûcile et aussi délicate. Il supposa, cela est évident,- que pour remplir les devoirs assignés à chacun, c'en était assez du degré d'intelligence et de probité qu'on peut attendre raisonnablement d'un citoyen ; il compta aussi sur l'expérience pratique que, par-dessus tontes choses, il s'efforça de procurer également a tous. Rien ne semble plus directement opposé A ses vues et à l'esprit de son système que le dessein imaginé par Plutarque d'une obscurité par lui répandue volontairement dans ses lois, dans le but de multiplier les questions litigieuses. Il est possible que l'antique simplicité de ce code ait pu le rendre pins accessible à la chicane qne d'autres formulés a des époques raflinées; mats assurément le législateur en croyait le sens aussi clair que puisse le demander l'intelligence la plus ordinaire. C'est à cause de cela qu'il ne songea pas à établir entre les attributions du juge et celle du juré les distinctions délicates qui nous sont si familières; voilà pourquoi tout magistrat, dont la sphère d'administration voyait s'élever une contestation, avait le droit de présider le tribunal devant lequel elle était rapportée ; voilà pourquoi la ville d'Athènes ne possédait pas une classe d'hommes voués par profession à l'étude des lois. Les seuls individus qui pouvaient avoir quelque ressemblance avec les jurisconsultes romains étaient les interprètes des règlements et des formes traditionnelles ayant trait aux observances religieuses (l).
Solon désirait que chaque citoyen se considérât comme personnellement intéressé au maintien des lois, le meilleur régime étant, selon ce grand homme, celui où le témoin d'une mauvaise action est aussi empressé à voir punir l'agresseur que peut l'être la victime même. C'est pour se conformer à cette opinion qu'il encourageait les citoyens à en- ,iI<]n tamer eux-mêmes les poursuites dans les cas où il s'agissait des affaires »' de l'Etat ; c'est pour le même motif qu'il facilitait l'accès de la justice, en fournissant les moyens de choisir entre de nombreuses formes de procédure ; mais, pour faire comprendre à quel point il était éloigné de favoriser les procès, il suffit dé son institution des arbitres (2). C'était un corps d'individus âgés de soixante ans au moins, désignés chaque année par le sort, devant lequel pouvaient se produire toutes les -* affaires particulières et dont la décision était sans appel quand elle avait été sollicitée par les deux parties intéressées. Ce fut encore pour la même raison qu'il admit un aussi graud nombre déjuges dans les tribunaux des Héliastes, composés de plusieurs centaines de membres (3): il était nécessaire de procéder par masses pour s'assurer que les opinions des représentants seraient d'accord avec celles du corps entier. Pour le même motif encore, les juges étaient dégagés de toute responsabilité légale, et Ils étaient mis à couvert non-seulement par leur nombre,
(1) ÉfcnW. Tim. Plat. Lex. et Ruhoken. — (2) Lu liunttl. Voir l'utile trailé Je Hudlwalcker. — (3) Le nombre ordinaire paraît avoir été de 500 (Wacbsmuth, II, l, p. 3)3 a commis une singulière erreur en renvoyant à Pollua:, vin, 124); mais, dans quelques cas, être descendu à 400 et à 300. Vojei Beeckli dans une noie plnrée i la fin de l'emi de Suerern snr let.JVuA» d'Aristophane.
CHAP. xr. — HISTOIRE CIVILE DE L'ATTIQUE. 54.1
mais encore par le secret des votes. On espérait que le danger cansé par la certitude de l'impunité, jointe à un pouvoir absolu, trouverait une compensation dans l'action des mêmes causes contre la vénalité et la «irruption. Nous voyons cependant qu'on trouva enfin des moyens d'Introduire ce dernier fléau, car la pratique de la corruption fut érigée, dans les cours de Justice, en un système régulier (1).
Solon redoutait d'autant moins le danger qu'il croyait avoir ménagé une seconde ancre an vaisseau de l'Etat, en créant le sénat ou la cour de l'aréopage. L'aréopage, ou, suivant une ancienne légende, la colline de Mars (2), était une émlnence située à l'ouest de l'acropole (3) su* laquelle siégeait, depuis un temps immémorial, une cour de justice en grande vénération . Elle jugeait les questions de meurtre, de mutilation, d'empoisonnement et de trahison, s'entourait de formes et de modes de procédure extrêmement sévères et solennelles. Elle délibérait en plein air (4); afin peut-être que les juges ne fussent pas souillés, eu se trouvant enfermés sous le même toit que les criminels. Le défenseur devait se renfermer dans sa cause et s'interdire tout artifice de rhétorique et tout appel aux passions. Avant l'ouverture des plaidoyers , les deux parties étaient tenues d'affirmer, sons les plus terribles serments , la vérité de leurs allégations ; mais avant que la sentence fut prononcée, l'accusé pouvait se retirer pour se rendre volontairement eu exil.
On ne sait pas au juste si Solon établit ou si seulement 11 conserva les règles qui présidaient à l'organisation de cette cour. Elle se composait des archontes ayant exercé leurs charges avec une fidélité reconnue. La haute considération dont jouissait l'aréopage détermina le législateur à en tirer parti d'une autre manière encore : sans rien changer à sa juridiction première, il l'érigea en un tribunal suprême qu'il investit d'une autorité supérieure, embrassant toutes les parties du système social; Il mit sous sa sauvegarde la morale publique et la religion; il le chargea de veiller a l'éducation et à la conduite des citoyens, de préserver l'État des maux que pourraient causer l'impudicité et l'impiété. Il lui donna des pouvoirs extraordinaires pour les circonstances pressantes, afin de mettre la sécurité publique à l'abri d'un danger imprévu. En ne définissant pas d'une manière rigoureuse les fonctions assignées à ces magistrats, Solon voulait laisser subsister cette sorte d'obscurité qui grandit tout ce qu'elle laisse dans le vague. La force de ce sénat dépendait de l'opinion publique bien plus que de
li) Imaginé pour la première fois, dit Aristote, par un nommé Anjlus. Harpoçratioo, Aoutu*.— (2) Heier (Essai clans le Rheia. Mus., Il, p. ritiS) considère kftki comme équivalant à tpcvuc«;. — (3) C'est pourquoi ce sénat étail quelquefois appelé sénat d'en haut, i dtvu ptuXn, par opposilion a» et le sénat des quatre cents. — (4) Dans l'obscurité, selon Lucien (Herm., 64, de Dom., 18) et Clearchus, ta Athtn., n, p. Î55, F. C'est une absurdité souvent reproduite par les auteurs modernes, comme si elle reposai! sur les meilleures autorités. Barthélémy, Anacharji'j, c. ivii, dit : a La passion se peindrait vainement dans les jeun cl dans les Restes de l'orateur : l'aréopage tient preiqtie toutes ses séances pendant la nuit, 0 Haï* il n'appuie celle assertion d 'a uni témoignage.
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In lot, et il ne pouvait remplir sa mission avec avantage qu'en conservant la confiance des citoyens. Quand il la perdit, il perdit en même temps toute son autorité,
N'ayant à donner ici qu'une Idée générale des institutions de Solon, nous noua abstiendrons d'examiner ses codes civil et pénal, connus d'une manière imparfaite et remplis de détails obscurs et contestables. Nous nous attacherons seulement à quelques points relatifs aux progrès de la société, aux moeurs et à l'éducation du peuple d'Athènes. Solon ne possédait ni les moyens, ni le désir d'exercer, sur les occupa* tfons et sur les habitudes domestiques de la nation, le même contrôle ,n que le législateur de Sparte jugea praticable et politique. L'éducation "de l'enfant athénien était, jusqu'à l'âge de seize ans, entièrement abandonnée aux soins des parents ou des tuteurs. Durant les deux années suivantes, l'État l'obligeait a fréquenter les écoles gymnastique», où il se livrait à des exercices virils sous la surveillance de maîtres (1) nommés publiquement, et où il était soumis à une discipline non moins sévère que celle de Sparte. A dix-huit ans, le jeune homme pouvait prendre possession de sou patrimoine et commencer son apprentissage militaire ; on l'envoyait garder les villes*et les forteresses de ta côte ou des frontières, en un mot, pour faire tout ce qui servait à la défense de l'Attlque. Alors il prétait le serment militaire (2) par lequel il s'engageait à ne pas déshonorer ses armes et à ne pus abandonner sou compagnon, à combattre jusqu'au dernier soupir pour défendre les autels et le territoire de sa patrie ; à laisser son pays en meilleur état qu'il ne l'avait trouvé; à obéir aux magistrats et aux lois qu'il ne devait jamais chercher à renverser; enfin à respecter la religion de ses ancêtres. Après avoir servi deux années, il participait aux droits et aux devoirs du citoyen dont l'exercice ne réclamait pas un Age plus avancé. Ces droits comprenaient celui de voter et de prendre la parole dans les assemblées générales. On pouvait l'appeler sous les drapeaux jusqu'à l'Age de soixante ans.
ii Solon fit aussi, pour l'autre sexe, plusieurs règlements dont les dé- '" tails ne sont pas très-clairs, mais dont l'objet principal était de restreindre la liberté dont 11 avait joui jusqu'alors, au détriment de la morale et de la décence. Des officiers particuliers furent nommée pour veiller à l'observation des nouveaux statuts (3). De tout cela on peut conclure qu'à cette époque les femmes attiques étaient luin d'être soumises à une jalouse réclusion qui, ainsi qu'on l'a souvent supposé, les cloîtrait dans leurs maisons. Il leur fut interdit de sortir de la ville avec plus de trois robes et de trop fortes provisions, de passer dans les rues pendant la nuit autrement qu'en chariot et sans une torche ponr les éclairer, de se défigurer le visage, et de se livrer A des transports violents aux funérailles.
(1) Kisfumu, foMppMtffnû, -[SfivaoTni, ituSoipiStu. — (S) PolhtX, Vlll, JOS. — [3) ruYxuuvJjtoi ou -f*v*u«r*doiiGi ou fnawMQyAi, Pollua, vill, 112. D'après
PhiWhorns (in Athm., vi, p. 1*5), il parull qu'ils a puaient comme n ' l'aréopage
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CHAP. XI. — HISTOIRE OTILB DE L'AÏTIQUE. 8*?
.•Solon parait s'être aperçu le premier des avantagée qu'offre la position maritime de l'Àttique ; il Jeta les fondements de la marine athénienne en imposant à chacune des quarante-huit sections appelées mu- NuauiM. erariei ( 1) , dans lesquelles les tribus avaient été divisées dans nn but financier, l'équipement d'une galère et en même temps celui de deux cavaliers. 11 encouragea le commerce et les manufactures, et, pour mieux remplir ses desseins a cet égard, il invita les étrangers, en possession de quelque industrie utile, A s'établir dans l'AUlque, leur promettant son appui et de grands privilèges. Dans la Grèce entière les résidents étrangers (2) étaient complètement séparés des autres citoyens! ils ne pouvaient acquérir de propriété territoriale; leurs charges étalent plus lourdes, et plusieurs leur étalent spécialement appliquées. Ils devaient acheter la protection qu'ils recevaient de l'Etat par le payement d'une petite somme annuelle (3), au défaut duquel on pouvait les vendre comme esclaves. Ils étaient tenus de se placer sous ■ le patronage d'un citoyen qui les représentait dans les cours de justice (4). Les étrangers étaient encore soumis à d'autres charges qui témoignaient de leur état d'infériorité. Dans certaines processions solennelles, comme à la fête des Panathénées, ils étaient forcés de porter une partie des objets sacrés, tandis que leurs femmes et leurs Ailes élaient sous la dépendance des femmes attiques. Ceci peut cependant n'ètrê qu'une Innovation postérieure, l'innovation d'une époque où l'importance de la franchise civique s'était accrue avec la puissance de l'État. On rapporte que Solon admit plusieurs étrangers a la participation des droits civiques ; ceux qui avaient mérité la faveur du peuple étaient récompensés par des immunités qui les relevaient de leurs charges particulières et qui les mettaient, sous le rapport de l'impôt, au niveau des citoyens(i). Solon donna une nouvelle preuve de l'intérêt qu'il portait au commerce et aux manufactures, en écartant les empêchements qui s'opposaient à l'aliénation des propriétés, et en autorisant le testateur sans enfants a léguer ses biens à des personnes étrangères à sa famille.
On ignore jusqu'à quel point Solon pourrait revendiquer la gloire u« îwud'avoir introduit les lois humaines qui adoucissaient, dans l'Attique, le ÀîhLL". *' sort de l'esclave. Sans doute, les causes particulières qui rendirent la condition de celui-ci moins cruelle dans ce pays que dans le reste de la Grèce, naquirent à une époque plus rapprochée; mais il possédait déjà la faculté de réclamer la protection des lois contre la cruauté d'un maître brutal, et de se faire ainsi confier a un autre propriétaire. Nous ne saurions décider non plus si le législateur sanctionna, ou seulement '
(1) Nsuispaptai. La mention qui en est faite, dune Hérod., v, 71, semble prou- Ter qu'elles existaient avant Solon. Mais le nom ne paraît avoir aucun rapport avec la, navigation, étant un dérivé du mot vaiw. Niiixjap'.c est une forme de »«4rJi.j|po;) avec le sens do chef de maison, suivant l'interprétation de Poilu*, i, 20. comme iaû).M était usité pour le loyer d'une maison iniuit; d'où il ne s'ensuit pas que v*5; ait jamais signifl^ une maison, ainsi qu'Hemsterlinis le suppose. Quant i leur rapport avec les TpiTTÙi;, voyeiWacharauth, 1, 1,p. 239, ou la docteur Arnold, Tlurc, r, p. 665, — (4) MfautM.— (S) Mimijtiw. — (4) DasaMlnc. — (3) Ils devenaient alors (octûji;.
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toléra le traitement horrible et barbare que l'on Infligeait a ees malheureux, et qui est le plus grand reproche que l'on puisse faire aux mœurs des. Grecs. Ce reproche, Ils le partageraient avec le reste du monde ancien, et peu de nations de l'Europe moderne ont le droit de le leur adresser. Nous craignons bien que Solon n'ait laissé subsister l'abus atroce auquel l'esclave était exposé devant les tribunaux athéniens ; au gré de l'une des deux parties on cherchait des preuves dans son témoignage, par la torture seulement, sans que ce procédé pût être excusé par la nécessité ou par l'attente d'un avantage probable. En vain il aurait offert spontanément son témoignage, il était rejeté comme indigne avant que les tourments l'eussent éprouvé. Il y a d'autant moins lieu de douter qu'en ce point Solon ne s'éleva pas au-dessus des préjugés de son siècle et de son pays, que même l'étranger domicilié était exposé au même traitement ; et cependant la politique, si ce n'est l'huma» Hé, les en aurait du mettre à l'abri.
Solon n'était pas un de ces rêveurs qui croient avoir prévu par leurs réformes toute Innovation future et avoir échappé à la condition générale de variabilité. Mais les nombreuses précautions dont il s'entoura pour faciliter la révision continuelle et l'amendement de ses lois, semblent démontrer l'improbabilité de cette opinion de Plutarque : qu'il les établissait seulement pour un siècle. Elles étaient gravées sur des tablettes de bois, disposées en forme de pyramide et tournant sur un axe { l) ; on les déposa d'abord dans l'acropole, mais, elles furent transportées ensuite au Prytanée (2). Après avoir achevé son œuvre, Solon fut, selon la version ,i- de Plutarque, tellement importuné par les questions des curieux et les *■ chicanes des mécontents, qu'il demanda et obtint la permission de quitter Athènes pour dix années. Ce fut alors, dit le biographe, qu'il visita l'Asie mineure, Chypre et l'Egypte , cherchant et répandant les lumières, laissant partout derrière lui de longs souvenirs ou des monuments. Il n'est malheureusement pas facile de concilier cette histoire avec ta chronologie. Le narrateur, en effet, supposa que Solon trouva Crésus sur le trône de Lydie, tandis que ce prince régna vingt ou trente ans plus tard. Les motifs du voyage ne sont pas non plus fort vraisemblables, quoiqu'au fond ils s'accordent avec les raisons assignées par Hérodote. Il est probable que Solon demeura plusieurs années à Athènes, afin d'observer les effets pratiques de ses institutions , et pour en faciliter le jeu par son influence personnelle. D'un autre coté, il avait trop d'expérience pour s'affliger d'entendre quelques voix s'élever de temps en temps contre lui, et pour s'étonner de ne pas être pleinement ou généralement compris. A la fin, il jugea prudent de se soustraire aux regards du public. Plein d'ardeur pour l'étude, a un âge
(1) kfymt, xifSii;. Selor viles, el les *ipÊii;, les lois Ephialte fut, dit-on, l'auteur de cetie mesure. Haruocral. s *ar»6u w'uic PI tard le Prjtanee élait situé nu-dessous de l'Acropole, près de l'À-tteti. Paue., 18, 3. Hais plus anciennement il devait être placé sut- l'Acropole même. <" là, ce semble, que furent dépWes les loi* de Solon.
CHAP. XI. — HISTOIRE CIVILE DB L'ATTIQUK. 3*a
où ordinairement on songe au repos, il commença alors ses grands voyages.
A son retour, il trouva son œuvre bouleversée par les factions. Les *** d« trois partis de la plaine, de la cité et de la montagne avaient réveillé F"U*' leurs anciennes inimitiés, désormais dénuées de rondement, mais évoquées encore par des chefs intéressés. Lycurgue était à la tête du premier ; Mégaclès, petit-fljs de l'archonte, quj avait appelé la malédiction du ciel sur sa famille, commandait le second; quant au troisième, il était dirigé par Pisistrate, Dis d'HIppocrate, le parent de Solon, l'ami de sa jeunesse, celui qui avait donné ru législateur l'appui de son élo- ' quence et de ses talents militaires. Solon avait pénétre de bonne heure les desseins de Pisistrate, et il avait dit de lui que son ambition seule l'empêchait de déployer les plus hautes qualités de l'homme et du citoyen. Mais il s'efforça vainement de détourner l'orage en réconciliant les chefs pleins d'égoîsme et de mauvaise foi. Pisistrate écouta, dit-on, avec respect les remontrances de Solon, mais il ne cessa pas de guetter une occasion favorable à ses projets. Servi par sa haute naissance, par sa- capacité, par la popularité que ses largesses lui avaient acquise, 11 résolut de renouveler l'entreprise de Cylou, et, cette fois, avec des chances plus grandes de succès. Il sut également mieux dissimuler. Quand il jugea le moment propice, il vint sur la place publique, monté sur un chariot. Là, il rassembla la foule autour de lui, et montra à tous des blessures qu'il s'était faites lui-même, s'écriant qu'il venait d'échapper à une bande d'assassins payés pour l'attendre au passage et pour tuer l'ami du peuple. Lorsque l'indignation des spectateurs fut à son comble, lorsque de toutes parts fis promettaient qu'on saurait bien le défendre contre ses ennemis, ses partisans provoquèrent une assemblée où un nommé Ariston demanda pour Pisistrate une garde de cinquante citoyens. Solon osa seul combattre cette proposition, en avertissant l'assen\bléc des maux qu'elle pourrait introduire ; mais ses efforts échouèrent devant les machinations des conjurés: on accorda à Pisistrate cinquante gardes autorisés à s'armer de bâtons, comme si le petit nombre de ces hommes et leurs faibles moyens de défense répondaient suffisamment de la sécurité publique. Hais le peuple, qui avait voté le décret avec empressement, ne regarda pas de trop près la manière dont il était exécuté. Pisistrate en profita pour augmenter ses forces et pour s'em- piii.m,, parer de la citadelle, faisant peut-être dire qu'il agissait ainsi dans le * * "' but de la soustraire aux attaques des ennemis du peuple. Mégaclès et m les Alcmœonides quittèrent la ville. Solon tenta de nouveaux efforts pour soulever ses concitoyens contre la tyrannie naissante; mais quand il vit qu'il ne réussissait pas, il déposa, dit-on, ses armes devant la porte dcso maison, manifestant ainsi qu'il ne pouvait plus rien (aire pour la cause de la liberté. Il paraît que Lycurgue et son parti acceptèrent tranquillement le joug de Pisistrate, en attendant qu'ils trouvassent, comme cela arriva plus tard, une occasion favorable pour le renverser.
Satisfait de posséder la réalité du pouvoir, l'usurpateur chercha à
1rs d'Aï
Annt j. c. rendre sa domination aussi douce que possible. Il fit peu de chingesu' ments à la constitution, laissa nommer les magistrats comme au para- CumUr vant, conserva leur autorité aux tribunaux et ne dérangea en rien le "™ ""''" cours des lois. Il affectait de se conduire lui-même comme un simple citoyen, et témoigna de aa soumission aux lois en comparaissant devant l'aréopage, pour répondre à une accusation de meurtre dénuée de fondement. Il ne cessa pas d'honorer Solon, de rechercher son amitié et de loi demander des conseils, que celui-ci donnait volontiers lorsqu'ils pouvaient être utiles à sa patrie, considérant, très-probablement d'ailleurs, que le gouvernement de Fisistrate était plutôt un bien qu'un mal pour l'Attique, si sa domination pouvait seule mettre obstacle a celle de ses adversaires politiques.
Mort On ne connaît pas d'une manière certaine l'époque où Solon mourut, *8<>1™' La version la plus authentique (l) établit que cet événement eut lieu dans l'année qui suivit la révolution dont nous venons de parler (-'..'>» avant Jésus-Christ). Solon consacra aux muses les loisirs de sa retraite; et, si nous en croyons Platon à ce sujet, au moment où la mort le surprit, il travaillait a un grand poème où il avait dessein de peindre l'état florissant de l'Attique avant le déluge d'Ogygès, et les guerres qu'elle soutint contre les habitants de la grande lie, qui disparut ensuite daus les flots de l'océan Atlantique. Platon, qui descendait de ce législateur, vit des fragments de cet ouvrage conservé dans sa famille. C'était une œuvre inachevée, mais dans laquelle on apercevait facilement le dessein qu'avait eu l'auteur de mettre en action le système politique qu'il avait Imaginé. 11 n'est pas improbable, en effet, qu'en voyant l'avenir de sa patrie devenir de plus en plus sombre, il ait laissé son imagination s'égarer dans le monde des fictions, et ait composé un système social aussi différent que possible de celui qu'il avait sous les yeux et semblable peut-être a celui qu'il avait observé en Egypte. Expuiiion Pisistrate ne conserva pas longtemps le pouvoir. Le parti de Lycurio/dV'p"- gue, ne se seutant pas assez fort pour l'attaquer seul, se coalisa avec les "*"■ Alcmsonldes exilés, et parvint ainsi à le chasser d'Athènes. Mais les
vainqueurs eurent bientôt l'occasion de voir combien Pisistrate demeurait encore redoutable après sa chute. Lorsque ses biens furent mis en vente, il ne se trouva qu'un seul homme assez hardi pour mettre une enchère. Ce fut Callias, un des aïeux du fameux Alcibiade (2). Dès que les deux factions eurent atteint le but de leur alliance, elles commencèrent à se disputer les dépouilles de leur ennemi commun. Après nue lutte de cinq années, Mégaclès, se trouvant le plus faible, résolut de se réconcilier avec Pisistrate en lui offrant la main de sa fille Cœsvra (a), et son aide pour recouvrer la position qu'il avait perdue. A la manière dont Hérodote raconte ce marché, il parait que Mégaclès envoya demander à son ancien rival s'il consentait à devenir son gendre, avec la condition
(1} Celle dePbanias de Leibos. Iléiaclide de Pout assure qu'il vécut beaucoup plus longtemps. Phanius paraît aïoir plus d'exactitude dans ses dates, et son récit est plus probable yar lui-même. Voyez Clinton, P. Ii„ p. 301.— (2) Her., vi, 1*1, ~{S) Bshol. Amlopo,, iv»o.,4v.
CHAP. XI. — BISTOIM CIVILE DX L'ÀTTIQUE. •»!
qu'Userait réinstalle au pouvoir. Mégaelès désirait vivement ce mariage, espérant qu'une alliance aussi illustre efTacerait la tache qui souillait sa maison. Pisistrate accepta la proposition, quoiqu'il fût déjà âgé «t qu'il eut trois fils et une fille d'un premier mariage. Quand le pacte fut conclu, les deux parties intéressées arrêtèrent un plan pour mettre à exécution la condition principale du contrat, c'est-à-dire la restauration de Flslstrate. Elles imaginèrent an artifice qu'Hérodote rapporte en s'étonnant de la simplicité du peuple qui en fut la dupe. Ce fut, observe l'historien, use honte pour le caractère national des Grecs, qui jusquelà s'étaient toujours distingués des barbares par leur haute sagacité. Cependant, l'incident n'a rien de fort extraordinaire et ne prouve point que les inventeurs aient compté au delà de toute mesure sur la crédulité de leurs concitoyens. Dans un village attique, les nouveanx alliés "> découvrirent une femme nommée Phy a, qui avait une taille remarqua- " ble, et dont la figure était d'une grande beauté. Ils la couvrirent d'une armure, la mirent surunoharet l'envoyèrent en avant des hérauts pour annoncer dans la ville que Minerve ramenait elle-même Pisistrate dans la citadelle, et exhortait les Athéniens à bien accueillir le favori de la déesse. Pisistrate accompagnait la femme. Quand le char fut aux portes de la cité, les Athéniens, prenant Phyà pour la déesse elle-même, se jetèrent à genoux pour l'adorer, et reçurent Pisistrate avec empressement. Ce récit est en effet singulier, si nous considérons l'expédient simplement comme un stratagème employé pour vaincre la résistance des partis opposes ; mais il est tout aussi vraisemblable que ce cortège eut pour but de rendre plus solennel le retour de Pisistrate et de faire naître l'idée que le tyran revenait à Athènes par une faveur spéciale des dieux. Lorsque le cortège passa, la foula le regarda sans aucun doute avec crainte ou avec surprise ; mais il n'y a aucune raison de croire que le résultat n'eût pas été le même si l'artifice avait été découvert. Pisistrate reconnut, dit-on, les services de Phya, en lui donnant pour époux son fils Hippsrque.
Un fois maître du gouvernement, Pisistrate parut tenir sa promesse pui*titu en se mariant avec la fille de Mégaclès; mais on s'aperçut bientôt qu'il "' chaîne comptait pas s'unir réellement à une famille chargée d'une é'ernella m!ê" jIujSÏraalédiction, et que sa femme ne l'était que de nom. Les Aleraawnide* m" '""■ s'indignèrent de cet outrage, qu'ils voulurent punir en faisant cause commune avec le parti de Lycurgue. Une ibis encore, le sort se prononça contre Pisistrate, qui, ne pouvant lutter avec les farces réunies de ses adversaires, s'exila à Erétrie, dans l'Eubée. Là, il agita avec ses fils la question de savoir s'il devait abandonner toute espérance de retour à Athènes. Ceux-ci eurent des avis et des désirs opposés ; mais Hippias, l'atné, décida son père à tenir tête à ses ennemis. L'exilé possédait en Thraee, sur les bords du Strymon, des terres d'un produit considérable, et il avait une grande Influence dans plusieurs villes grecques, notamment à Thèbes et à Argos. Tout cela devait concourir à faire réussir son entreprise. Au bout de dix années, 11 eut achevé ses préparatifs : un corps de mercenaires lui rut envoyé d'Argus, les Tbébalus lui accordè-
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rant de mapifique» subsides, et Lygdamis, un des plus grands personnages de iïle de Naxos, lui amena toutes les troupes et tout l'argent qu'il put ramasser. Onze ans après avoir été coassé pour la seconde fois ■de sa patrie, il quitta Erétrie, et se rendit en Attique, où il s'empara de Marathon, prêta reconquérir sa souveraineté par la force des armes. Pisistrate avait, dans toute la contrée et à 'Athènes, un grand nombre d'amis qui vinrent le trouver dans son camp. Ses ennemis, qui regardaient d'abord ses préparatifs avec dédain , rassemblèrent alors leurs forées en toute hâte et marchèrent à sa rencontre. Ils déployèrent aussi peu de vigilance*et d'activité sur le champ de bataille que de sagesse dans leurs conseils. Les deux armées campaient près l'une de l'autre, non loin d'Athènes. A midi, au moment où les Athéniens étaient occupé» à jouer ou à dormir, Pisistrate, se précipitant tout à coup sur leur camp, tua ceux qui se défendirent et mit le reste en déroute. Après ce premier succès, le vainqueur lit une démarche qui le rendait digne de sou triomphe. Au lieu d'exciter ses troupes, il Ht monter 6es fils a cheval, et les envoya & la poursuite des fuyards pour leur annoncer une amnistie générale, avec la seule condition qu'ils retourneraient paisiblement dans leurs foyers. Les chefs des factions hostiles se virent complètement abandonnés, si ce n'est par leurs plus zélés partisans, qui s'empressèrent de quitter la ville avec eux, et ils laissèrent Pisistrate maître absolu d'Athènes.
tapoiitiqM Le vainqueur se disposa à retenir désormais d'une main plus ferme à'ruMrkûr le pouvoir qu'il venait de conquérir avec tant de difficultés. Cessant de se confier à l'affection du bas peuple. Il s'entoura d'une garde composée de mercenaires étrangers ; puis il saisit les enfante des principaux citoyens , de ceux auxquels il avait lieu de supposer des sentiments malveillants à son égard, et les envoya à Naxos, comme otages, sous la surveillance de son ami Lygdamis, devenu maître de l'Ile, grâce a son appui. Clmon,pèredu célèbre Miltiade, se trouva au nombre des exilés; mais il obtint la permission de revenir à Athènes, en cédant à Pisistrate l'honneur d'une victoire qu'il avait remportée aux jeux olympiques. Celui-ci entretint, ce semble, une force navale considérable; car, outre la conquête de Naxos , il fit une autre expédition plus lointaine, dont l'objet fut peut-être de se ménager un refuge pour lui et pour les siens en cas de nouveaux malheurs, mais qui dut, sans aucun doute, accroître sa réputation et sa popularité. Il réveilla les prétentions des Athéniens sur la ville de Sigée, alors au pouvoir des Mityléniens, prétendant que les partages faits après la guerre de Troie concédaient à son pays la possession de cette cité, située sur l'Hellespont. Cinquante ans auparavant, cette même réclamation avait déjà causé entre les deux pays une guerre rendue mémorable par la victoire que le sage Pittacus remporta dans un combat singulier, et par un expédient bizarre (l), contre Phrynon, général des Athéniens, et aussi par une défaite des
(1) PilUcuE vint sur le terrain anné d'un éjiervier, d'un Irideul et d'un putguird. A|u-i'« avoir enveloppé «un adversaire, il le tua.