‹ Histoire des origines de la Grèce ancienneChapitre 79 sur 143 · CHAP. XII. — ARTS ET LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

CHAP. XII. — ARTS ET LITTÉRATURE

sionné, tandis que chez Mimnermus le souvenir de leur nature fugif tve éveillait ane tristesse trop profonde peut-être pour être sympathique. Une chose à remarquer, c'est que l'élégie, considérée surtout dans les temps modernes comme l'expression d'une mélancolie voluptueuse, fut inventée par un autre poète ionien, Callinus, pour servir de stimulants l'enthousiasme guerrier et patriotique. Mais la tendresse de Sapho, dont le caractère vient d'être lavé, par les plus heureux efforts de la critique moderne, du reproche qui pesa sur elle pendant tant de siècles, paraît avoir été aussi pure qu'ardente (i ). Ce n'est pas seulement à cause de leur réputation poétique ou à cause de l'exquise beauté du peu qui nous en reste que nous regrettons amèrement la perte des œuvres de cette femme célèbre. Si nous les possédions , nous aurions pu mieux comprendre la nature de l'influence que Sapho exerça sur ses contemporaines, et nous nous serions ouvert une perspective nouvelle sur l'état de la société en (frèce et sur l'éducation des femmes intelligentes de cette contrée. Le nombre des femmes poètes (S) qui cultivaient la veine lyrique était assez grand et renfermait plusieurs noms fameux. La même époque vit naître une grande quantité de poésies didactiques sous différentes formes : fables, proverbes, sentences, préceptes moraux. Ces nombreuses productions révélaient une tendance croissante a l'observation et à l'abstraction ; elles marquaient la liaison qui existait entre l'esprit poétique et l'esprit philosophique de cet âge.

Comme nous l'avons déjà dit, la poésie primitive de la Grèce fut.des- ortiimdw tînée à embellir les fêtes publiques. Ce fut beaucoup plus tard qu'on SKU""' songea à l'écrire, sans aucune vue de déclamation, pour la satisfaction individuelle des lecteurs. On dut sentir le besoin de ce changement lorsqu'on eut pour but immédiat, non de plaire, mais d'instruire. Ainsi la naissance d'une littérature eu prose coïncida avec celle des recherches historiques et des spéculations de la philosophie. Lorsque les auteurs ne s'adressèrent plus aux sentiments et à l'imagination, mais a l'intelligence et à la raison, ils adoptèrent naturellement lé style du discours familier, peu à peu ennobli au point d'égaler en mérite les productions les plus précieuses de la poésie nationale. Si nous en croyons une tradition assez récente sur un point qui est toujours resté obscur, Phérécyde, né dans l'Ile de Scyros vers le commencement du sixième siècle avant notre ère, fût le premier écrivain en prose (3). Ses œuvres paraissent avoir été en partie mythiques et en partie philosophiques. Cadmus de Milet appliqua le premier, dit-on, la proseaux sujets fournis par l'histoire.

Lorsque nous signalons le goût naissant des recherches historiques !»««•«* dans la période antérieure aux guerres de Perse, il est essentiel de pré-

(1) Par Welcker, dans son petit travail {publié en 1810) intitulé : Sappha von einem hersschenden Vorurtheil Befreyt. — (2) Vovei Talian, c. Grœco), c. 33. — (3) Plîn., H. .V., vu, 37; Apulée, Plor,, p. 130,éd. Bip. Mais Anaiimandre, qui vint un peu plus toi, a peut-être des droits plus fondés a cet honneur. Si Po- Ivièle le Mensenien, père du poêle Ihycns, écrivit son histoire en prose ( Suidas, feiwoî), ses droits seraient encore plus incontestable!.

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m HISTOIRE DE LA. GRECE.

'cher nos vues à cet égard en envisageant le caractère de la nation et les particularités du temps. Les premiers essaisde composition historique, en Grèce, semblent avoir été subordonnés d'un côté à la poésie, de l'autre à l'étude de la nature. Autant qne nous en pouvons juger par lerapportdeStrabonetde Denys d'Halfcarnasse, par les fragments on par les simples notices relatives à leur contenu, les œuvres des historiens primitifs paraissent avoir été une sorte d'enseignement mythologique, et avoir reproduit sous une forme plus serrée, mais avec des additions, la substance d'une grande partie du cycle épique. C'est apparemment à ces travaux que Strabon fait allusion quand II dit que Cadmus, Phérécyde et Héeatée se contentèrent de briser les strophes métriques de leurs prédécesseurs, mais qu'à beaucoup d'autres égards Us Imitèrent si exactement leurs modèles, qu'Us conservèrent même le caractère de leur style. Quoi qu'il en soit, il existait un autre ordre de composition, ordre plus compréhenslf peut-être, qui embrassait plutôt les- questions géographiques et topographiques que celles de l'histoire. Dans.ces ouvrages, la description d'un pays ou d'une ville amenait à raconter ses traditions. Denys d'Halic amasse avait peut-être ce genreen vue lorsqu'il représentait les historiens antérieurs a Hérodote comme se bornant aux limites d'une localité, et se contentant de rapporter les légendes sacrées ou profanes de chaque région, qu'elles fussent vraisemblables ou qu'elles ne le fussent pas, dans un style sans artifice, mais clair et non sans grâce. Quoique nous ne voulions pas conclure de ce langage que les- historiens en question ne mêlaient jamais leur jugement aux faits qu'ils racontaient, il est certain que la critique historique, peu éveillée chei les Grecs, et toujours faible, était alors complètement endormie. Dans le choix et dans la disposition de leurs matériaux. Ils obéissaient la plupart du temps à des principes sans élévation, au désir de flatter la vanité nationale et de satisfaire le goût du peuple pour le merveilleux. Au reste, toutes les fois qu'ils aspirèrent à une mission plus difficile et plus glorieuse; toutes les fols qu'ils voulurent débrouiller les mythes obscurs dont le sens les embarrassait, ils durent nécessairement aggraver la confusion par une fausse recherche de l'ordre et de l'harmonie. On ignore jusqu'à que) point Ils entrèrent dans les détails des récentes vicissitudes des contrées qu'ils décrivaient. Mais avant les guerres avec la Perse, les Grecs, cela n'est pas douteux, ne soupçonnaient pas l'importance de leur propre histoire. Ce fut plus tord qu'ils comprirent de quel haut intérêt et de quel usage pratique elle serait désormais pour eux.

On peut dire que la philosophie naquit chez les Grecs à l'époque ou remontent leur histoire et leurs légendes. Car non-seulement les questions qui préoccupaient l'esprit des hommes qu'on regarde comme les premiers philosophes grecs, ressemblaient à celles qui allmenlaient les méditations des anciens sages, mais encore ce qui nous reste des œuvres d'Hésiode, de ces jeunes efforts de la pensée humaine, porte, sous uns forme poétique ou mythique, les traces d'un système, ou au moins d'une recherche logique des causes et dej effets. Quoi qu'il en soit, on

CHÀP. XII. — PREMIERES ÉCOLES Dl PHILOSOPHIE. Sfis

regarde avec raison le sixième siècle avant notre ère comme la période dans laquelle la philosophie grecque prit naissance. A cette époque, elle se sépara pour la première fois de la poésie etde la religion, avec laquelle elle s'était jusque-là confondue. Alors elle fut cultivée par des hommes qui n'étaient ni des bardes, ni des prêtres, ni des oracles ; elle se revêtit d'une forme naturelle, repoussant les déuutsements et les fausses parures ; puis elle entra sérieusement dans l'immense carrière qu'elle devait parcourir. Sous le rapport philosophique, le caractère de cet âge se révèle par la renommée des sept Sages, énumérés de différentes manier res (l) et devenus le sujet de plusieurs charmantes légendes. Lapina célèbre est celle du trépied d'or qui, ayant été retiré de la mer* dut être donné, sur l'ordre de l'oracle, au plus sage des hommes. Modestement refusé par les sept Sages auxquels on l'offrit tonr à tour, on le consacra au dieu de Delphes. Les hommes qui méritèrent cette immense réputation étaient tous voués A la vie publique en qualité d'hommes d'État, de magistrats ou de législateurs. Les sentences qu'on leur attribue respirent une haute raison pratique, sans doute inspirée plutôt par la connaissance du monde que par de profondes méditations sur la nature humaine. En vérité, leur renommée démontre moins la vigueur que la rudesse du sens philosophique.

Il n'est pas étonnant que dans une époque comme celle que cous étudions, où la pensée se répandait dans des voies si diverses, plusieurs esprits actifs aient cherché a pénétrer dans If s secrets de la nature et se soient attachés à quelques-unes des grandes questions que suggère la contemplation de l'univers. Il n'est, en conséquence, pas nécessaire d'attribuer à une Influence étrangère l'impulsion qui porta les Grecs à de semblables recherches. Toutefois une opinion accréditée, nous devons le dire, suppose qu'ils empruntèren t quelques-unes des doctrines fondamentales de leurs systèmes philosophiques primitifs a d'autres nations, aux Égyptiens, par exemple,, ou aux Phéniciens, ou aux peuples de l'Intérieur de l'Asie. Les plus mûres Investigations fuites à ce sujet ont eu pour résultat de prouver que cette conjecture (2) manque de bases solides. D'un autre coté, il est évident que les premiers philosophes ne furent pas entièrement indépendants des efforts Intellectuels de leurs propres compatriotes. A leur Insu peut-être Ils empruntèrent la forme et en partie la substance' de leurs spéculations aux anciennes théogonies et cosmogonies. Nous n'entrerons pas dans la discussion de sujets qui appartiennent à l'histoire de la philosophie. Nous nous bornerons à quelques observations générales sur le caractère, la tendance et l'influence des écoles philosophiques antérieures à celle d'Athènes.

(lïSelnnDiuii»rn(n.'(D(05r. La., i, §41), on n' ad me Unit universellement que quatre noms : Thaïes, Bins, Pilticn*, Solun. Hermippusen compta plus de treize, parmi lesquels différend ailleurs oui choisi les trois autres. Dans le nombre on remarquai! le Spartiate ArisloHème, auquel Diogcne applique les versd'Alcée queNiebuhr frai. I, uni 1007) cvoyailclrcrcialirsauiioeieniaéracllde». U est de loute évidence nue le poêle ne voulait pus désigner un contemporain. — (2) Nom luisons illusion a Rilter (GescMchtt dtr Philosophie), qui (I, p. 1 39-173) a pe»é ton* le* arçrtmenfs qui ont été invoqués à l'appui de cette hypothèse.

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»- La plus ancienne de ces écoles, appelée l'école ionienne, parce que, sauf une ou deux exceptions (i), les philosophes qui eu faisaient partie, naquirent en Ionie, dut sa fondation, on peut le dire, à Thaïes de Milet, contemporain de Solon. En effet ce sage lui donna une méthode qui, nonobstant des théories fort différentes, se conserva chez ses successeurs. Il est fort difficile d'apprécier les relations qui existèrent entreeux, quoique plusieurs écrivains de peu de crédit nous les aient montrés comme formant une chaîne non interrompue de maîtres et de disciples. Ils s'accordaient sur ce point de rechercher l'état primitif des choses, auquel ils remontaient en suivant les vestiges offerts à leur observation, et dont ils s'efforçaient de déduire l'ordre subséquent de la nature. Ce trait commun à tous leurs systèmes trahissait l'influence des cosmogonies poétiques qui le leur avaient fourni, bien que dépouillées de leurs formes mythiques. Est-ce à la même source que Thaïes emprunta le dogme caractéristique de sa philosophie, dogme qui attribua à l'eau ou a quelque élément liquide l'origine des choses ? c'est ce que nous savons très-imparfaitement. Quoi qu'il en soit, il est moins probable encore qu'il ait puisé cette opinion dans la mythologie orientale, quoique ses rapports personnels avec la Phénicie dont sa famille était, dit-on, originaire, semblent combattre en faveur de cette assertion. Avec une apparence de raison plus grande, Aristote (2) signale le dogme eu question comme le résultat de quelques observations forl simples sur les usages de l'humidité pour l'entretien de la vie animale et végétale. Cette idée se fondait encore sans doute sur la croyance traditionnelle que notre globe dormait dans l'abîme des eaux (3), entouré par le fleuve Océan, cause Immédiate des tremblements de terre attribués à la puissance de Poséidon. Ce fut, à ce qu'il semble, celte même manière de procéder qui amena, cinquante ans plus tard, Anaxiraène de Milet à substituer jun nouveau principe à l'élément liquide de Thaïes. Pour lui, l'air, enveloppant et soutenant la terre et les autres corps célestes qui flottent dans son sein, était la source universelle de la vie, le souffle du monde qui anime tous les êtres. C;est encore par analogie que le ftu, non le feu élémentaire, mais un autre plus subtil, joua le même râle dans le système d'Heraclite d'Êphèse. A d'autres égards, ce dernier s'isole des autres philosophes de l'école ; c'est un penseur original qui s'efforce, à

(1) Diogène d'Apollonie en Crète, el Archelaûs, né, on ne sail Irop lequel, i Milet ou à Athènes- Céline Ferait pas une grande différence, el l'épiiliete généralement donnée à l'école sérail impropre si, ainsi -que le suppose étrangement Kreuser dans son ouvrage sur les Rhapsodes, p. 205, Milel ne doit pus élrc regardée comme une ville ionienne , nne légende établissant que du lemps de Mines ' celte cite reçut une colonie de Doriens, peut-être venue de Crèle. En admettant le fail, nous prouverions par analogie qu'il n'y avait pas d'Élal dorien dans le Péln-

Eonèse, donl les habitants primitifs appartenaient Ions à des rnees différentes. At« imême pénétration, s'il ne se contredit pas dans la même page, Kreuser, lanlesl grande son antipathie pour les Ioniens, leur refuse Imite pari dans la gloire de leuri plus illustres citoyens, qui, comme Xénophane el Anacréon, émisèrent dans d'au- . très pays. — (2) Met., i, 5. — (3) Plut., de PI. Phil., ni, 15; Orig. Phil., i. Sir J. Herschel (Discourt tur l'étude de la philosophie naturelle, p. 107) nuggèiv une origine différente.

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l'aide d'une théorie particulière et ingénieuse, de concilier la mobilité perpétuelle des objets sensibles avec la permanence d'une substance unique. A ses yeux, l'ordre de la nature était comme l'équilibre momentané de forces contraires, qu'il explique par une image qu'il est assez singulier de retrouver dans la poésie philosophique de l'Inde, le jeu de l'être infini dont toutes choses émanent et auquel toutes choses retournent successivement. Les successeurs de ce philosophe paraissent avoir formé une secte a part. Quoi qu'il en soit, ses opinions exercèrent une grande influence sur quelques-unes des écoles postérieures. Elles présentent des rapports bien remarquables avec une des plus récentes théories de la science moderne (1].

On ne peut s' empêcher de sourire en voyant l'audace avec laquelle ces premiers aventuriers du monde spéculatif, ignorant la faiblesse de leurs ressources ou la difficulté de leur entreprise, soulevaient les plus hauts problèmes de la philosophie. Mais, pour ne céder à aucun sentiment de dédain, il suffît de se rappeler que, sans l'esprit qui suscita cette témérité, la philosophie ne serait peut-Être jamais sortie de ses langes. La propension des intelligences vers l'étude des objets extérieurs était ce qu'il y a de plus conforme aux tendances naturelles de l'esprit humain, au caractère e tau génie particulier delà race ionienne. Quelle que soit l'Importance que nous reconnaissions à ces premiers efforts, que nous les estimions au que nous les traitions avec indifférence à cause de leur futilité intrinsèque, il ne sera pas hors de propos d'examiner en passant les résultats obtenus, l'influence qu'ils exercèr^ntsui les penseurs et sur l'esprit public. En vérité, eu égard à l'étude de la nature, ce que l'on peut dire de mieux en leur faveur, c'est qu'ils ne la bornaient ni ne la pervertissaient. Plusieurs de ces anciens philosophes furent des chercheurs actifs et ingénienx. C'est une louange qui leur a été accordée par un des esprits les plus éminents de notre époque (3) : ils enrichirent les connaissances de leur temps de maintes découvertes importantes. Leurs explications des phénomènes naturels furent souvent fort grossières, mais il ne parait pas qu'ils se soient efforcés d'accommoder leurs observations a leurs systèmes, trop peu murs d'ailleurs pour exiger un pareil sacrifice. Puis, sous un autre point de vue, ces mêmes systèmes devaient avoir d'importantes conséquences. Thaïes tirait le monde d'une seule substance à laquelle il attribuait la faculté de se prêter spontanément aux diverses transformations correspondantes, à la multiplicité des productions naturelles ; mais il ne parait pas avoir cherché à définir la nature de ces métamorphoses. Il en fut ainsi pour ses successeurs, lesquels, partant d'une semblable hypothèse, se contentaient de quelques notions vagues, de quelques phrases, sur les ex-

(1) Vétat primitif de Laplace [System» dit monde, p. 453) m rapproche de

l'ipï.ii d'Heraclite d'un coté, et du wip newton des stoîques de l'autre. — (2) Sir I. Hcrsclicl {Dis "■" i.i.

ïanilé et d'ambition, ne seront pas facilement admises par tout ceux qui ont

Herschcl {Discours, p. 107). Mais les observations contenues dans la page toi- '" ' ' ' ' ■' * """"lOpldqdB

a tant qu'elles supposent à ces mêmes homme; des motifs anti philosophique!

ûlé et d'ambition, ne seront pas fnc'1 ' : --"

étudié l'histoire de la philosophie grecque.

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pansions on In contractions nceeulvea de la substance première. Mat», de même que la contemplation de la vie animale avait conduit Anaximène à prendre l'air pour la base de son système, un autre philosophe, Diogène d'Apollonle, lit faire plus tard un nouveau pas à cette analogie. Celui-ci considéra l'univers comme issu d'un principe intelligent qui le vivifia et l'ordonna, d'une âme rationnelle et «ensuive; mais il n'établit encore aucune distinction entre la matière et l'esprit. Plus anciennement néanmoins, Anaxlmandre de Milet, presque contemporain de Thaïes et généralement regardé comme son disciple immédiat, semble avoir été frappé de la difficulté d'admettre qu'uneseule substance puisse se transformer de manière a produire une variété d'êtres infinie. Il trouvait plus facile de Concevoir, d'après quelques anciennes cosmogonie», l'état primitif de l'univers comme un vaste chaos, qu'il appelait — l'infini — composé de tous les éléments qui, par un procédé de séparation et de combinaison, servirent à construire le monde. Toutefois 11 le considérait comme le résultat d'un mouvement inhérent à In masse, et ne provenant pas du dehors. Celte hypothèse, qui tendait a imprimer une nouvelle direction aux spéculations de l'école, parait avoir été accueillie avec une indifférence qu'on s'explique difficilement. On est même parti da là pour émettre le soupçon que quelques noms moins fameux que les autres ont disparu delà liste des philosophes ioniens (l). Hais, un siècle après Anaxlmandre, Anaxagore de Clazomène ressuscita sa doctrine en lui faisant subir quelques additions fantasques et un Changement très-important. Il combina le principe d'Anaximandreavec celui de son contemporain Diogène, et reconnut un esprit supérieur, entièrement distinct du chaos, auquel il avait communiqué le mouvement, la forme et l'harmonie. Les systèmes panthélstiques de l'école ionienne étalent Indépendant) des croyances populaires, mais ils ne les excluaient pas. Le langage de Thaïes et d'Heraclite, qui reconnaissaient dans l'univers une foule de dieux (3), laissait le champ libre à toutes les fictions de la mythologie admises, et donnait même plus de crédit aux superstitions du vulgaire. Mais le système d'Anaxagore, au contraire, parut Irréconciliable avec les opinions dominantes, Aussi on le persécuta.

¥ Tandis qn'on cultivait ainsi la philosophie en Ionle, deux écoles s'élevèrent dans les colonies occidentales, toutes deux d'un caractère bien différent, quoiqu'elles dussent leur fondation à des Ioniens , et qu'une d'elles existât au milieu d'une population Ionienne. L'école éléatique emprunta sa dénomination a la ville d'Elée ou Vélia, établissement des Phocéens, situé sur la cote ouest de l'Italie méridionale. Le fondateur d* l'école, Xénophane, émigra vers 636 de Colophon, sa patrie, pour s'établir dans cette cité, dont nous rapporterons plus tard l'origine. Nous mentionnons l'école éléatique la première, parce qu'elle parait

(Il Riltcr, I, p. S89 -M«i» tovm Brandin, dans le fthtin. Mua., 111, p. 118 et mir. *— {2} Selon ArittolG, n> Anim., i, B, c'était l'expression même de Thaïes. Hékàtlile formulait autrement la mime pensée quand il invitait tes hôlea à entrer «a leur disant : «Lea dieux sont aussi dans ce lieu. » Axial,, da Part, anim,, i, 8,

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avoir eu des rapport», — de polémique, il est vrai, — avec celle de Thaïes, et parce que, en un point important, elle contraste avec la philosophie ionienne. En effet, elle commence on l'autre finit, par l'admission d'une intelligence suprême. Il est même probable que Xénopbane, en fondant son système, fut dirigé plutôt par des vues religieuses que par un intérêt purement philosophique. De même que Thaïes voyait des dieux en toutes choses, on peut dire que Xénophaue vit toutes choses en Dieu. Aristote dépeint avec une charmante simplicité la pensée ou le sentiment dominant de ce philosophe, lorsqu'il le représente regardant fixement dans le ciel et s'écriant : « L'être unique, c'est Dieu (i) 1 a Xénophane regardait les transformations attribuées par Thaïes à l'être suprême comme incompatibles avec le caractère de la divinité et inintelligibles en elles-mêmes. Il ne pouvait concevoir comment une chose pouvait recevoir et perdre l'existence. Néanmoins, il ne parait pas avoir absolument nié la réalité des objets extérieurs ou considéré leurs aspects divers comme de pures illusions. Au reste, les fragments que nous avons conservés de ses oeuvres nous permettent seulement de former des conjectures sur la manière précise dont il s'efforçait de concilier la multiplicité et les nombreuses transformations des choses avec l'unité et l'inaltérable identité de Dieu, qui, bien que tout esprit, ne laissait pas que d'être un avec le monde. Si, comme II y a quelques motifs de le croire, il établissait dans ce but une distinction entre les sens et ta raison, 11 a eu l'honneur d'ouvrir un nouveau champ de méditation, il a fait le premier des recherches sur lès facultés de l'esprit humain. Dans tous les cas, il suggéra la distinction sur laquelle son successeur Parménide insista avec plus de force. Xénophane s'était pas asser plongé dans ses spéculations ontologiques pour négliger l'étude de la nature. Il composa un système qui ne paraît pas s'être beaucoup éloigné de celui de Thaïes, OÙ ses observations géologiques l'amenèrent à des conclusions semblables sur l'état primitif du monde (3). Il fut le premier philosophe grec qui rejeta ouvertement la superstition populaire motivée selon lui par la tendance de l'homme a assimiler les objets de son culte à sa propre nature. Il s'emporta même contre Homère et Hésiode pour avoir prêté aux dieux des actions indignes du caractère divin. Il attaqua encore plusieurs doctrines des philosophes, ses contemporains on ses prédécesseurs (3), et 11 parait se complaire davantage a réfuter leurs opinions qu'à établir les siennes.

{1) Met., 1, 8. Etititïî.51 cCf «voi àn&6Xty*;, ifclv iW ÇW« tfc» ©ift. — (1111 soutenait l'opinion que la terre et la mer furent jadis confondue! en uns tente- ■ ' la uécouverte de coquilles marines dans les régions con-

tinentales et au sein des montagnes. Il mentionnait également les emprei poissons dans les carrières do Syracuse et autres phénomènes semblables observés dans l'île de Paros et ailleurs. Cela fait supposer qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait fait le même usage des mêmes observation». — (3) Hitler (I, p. 433) trouve une nllusiou ans doctrines da Pjtiiagore, où il semble quaXéae pliant pouvait avoir en vue riitiipti d'Anaxi mordre. Les dogmes pythagoriciens qu'il est supposé avoi* combattus, dans le cas tnèmeoù ils auraient été formés de si bonne heure, semblent, d'après la propre observation de Rilter (p. 536), avoir été plus longtemps tenu»

Parméntde, né à Eléê", dont la première jeunesse coïncida avec la vieillesse de Xéoophane, suivit la même direction que ce philosophe. Comme celui-ci, cependant, il ne prit pas pour point de départ l'idée de In divinité, mais la notion de l'être. Il fonda surtout son système sur ta distinction entre les sens et la raison. D'un côté, il allait jusqu'à nier m réalité du temps, de l'espace et du mouvement, tandis que de l'autre il accordait un rondement assez réel aux apparences de la nature pour les juger dignes d'attention. Il construisit même un système physique particulier, dans le but de les expliquer. Mais malheureusement dans cette circonstance, comme dans celle qui concernait son maître, nous ne savons pas comment il essaya de concilier entre elles des vues aussi illogiques à ce qu'il semble. Son concitoyen, son ami, son disciple, le courageux et infortuné Zenon, ainsi que Mélissus de Samos, lequel joignait de grands talents militaires et beaucoup d'expérience à ses connaissances philosophiques, usèrent de leur dialectique principalement pour combattre à la fois les dogmes des autres philosophes et les opinions du vulgaire. Quoiqu'ils aient sans doute poursuivi sérieusement la vérité, ils descendirent si souvent à des paradoxes sophistiques qu'ils Ont besoin de l'indulgence acquise à l'enfance de la science. On a souvent compris Zenon lui-même .parmi les sophistes dont nous aurons occasion de remarquer l'influence pernicieuse. C'est ainsi que l'école éléatique, se distinguant au débat par une philosophie religieuse, s'identifia peu a peu avec une classe d'hommes qui s'efforçaient de détruire à la fois la philosophie et la religion.

,n Nous mentionnerons ici un trait remarquable de l'histoire de la litté- - rature philosophique primitive, trait qui caractérise plusieurs écoles et plusieurs systèmes. On ne sait pas au juste si Thaïes écrivit quelque chose, ou du moins si les deux cents vers qu'on lui attribue contenaient la substance de ses doctrines physiques, ou s'ils étaient simplement une collection de maximes et de préceptes pratiques tels que ceux qu'on attribue aux sept Sages. Anaximandie, son contemporain, développa sa théorie dans un ouvrage en prose, exemple qui fut suivi par tous les philosophes de la même école. Les fragments conservés de ces écrits démontrent que leur perte est regrettable au point de vue littéraire et & cause des utiles renseignements que nous y eussions puisés. Leur style parait avoir été semblable à celui des premiers historiens : c'était une simplicité parfaite rehaussée par de poétiques images qui servaient ordinairement de voile à leurs pensées. Au contraire, Xénophane et Parménide expliquaient et défendaient leurs systèmes en vers qui méritent à peine le nom de poésie. Celui-là cependant composa un certain nombre d'élégies morales assez belles et un poème épique, le premier dans ce genre peut-être, sur la fondation de Colophon et l'Émigration à Elée. Ce qui nous reste des poèmes philosophiques respire, une certaine obscurité solennelle comme le langage des oracles. Four les lecteurs contemporains de ces ouvrages, l'absence de tout appel purement poétique à l'imagination et à la sensibilité était peut-être compensée par l'intérêt de pensées nouvelles et mystérieuses. Quoi qu'il en soit, la

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