‹ Histoire des origines de la Grèce ancienneChapitre 89 sur 143 · CHAP. XIII. — RÉVOLUTIONS A LA COUR DÉ PERSE · texte numérisé non relu

CHAP. XIII. — RÉVOLUTIONS A LA COUR DÉ PERSE

by se, laissa l'imposteur en possession du trône jusqu'au jour où sa fraude fut découverte. Quelques nobles persans conspirèrent contre lui, le tuèrent dans son palais, et choisirent un des leurs pour régner à sa place. Il est possible que le récit de ces circonstances, tel qu'il nous est transmis par Ctésias, récit différent de l'histoire racontée par Hérodote quant aux noms des principaux acteurs et à quelques autres détails peu importants, ail été emprunté aux chroniques de la cour de Perse. A ce titre, il mériterait plus de confiance que la narration du dernier historien. Néanmoins, c'est dans Hérodote que nous comprenons nettement la nature générale de la révolution, qui, bien qu'elle ait entraîné seulement un changement temporaire de dynastie, eut les conséquences les plus graves pour la Perse et pour la Grèce. L'usurpateur qui régna, dit-on, pendant quelques mois, sous le nom du frère de Cambyse, était un mage, membre de la caste sacerdotale, comptée par Hérodote au nombre des tribus de la nation des Mèdes. Il fut soutenu par toute l'influence dont jouissait sa classe; et quoiqu'il se fit passer pour le successeur légitime de Cyrus, il favorisa, sans aucun doute, les intérêts de sa nation autant qu'il le put sans jeter le masque. Il inaugura son règne par une exemption générale de l'impôt et du service militaire pendant trois ans. Aussi, sa mort inspira des regrets à tous ses sujets asiatiques, les Perses exceptés. Ces derniers furent probablement dépouillés des privilèges et des distinctions dont ils avaient joui à titre de conquérants, et mis sur un pied d'égalité avft le reste de l'empire. Ce furent des Perses du plus haut raug qui opérèrent la contre-révolution à la suite de laquelle le mage perdit son trône. Un massacre général de la tribu des mages, célébré plus tard chez les Perses par un festin annuel, accompagna le mouvement. Le personnage que cet événement d^^h,,. mit sur le trône de Cyrus, personnage connu des Grecs sous le nom de tupa «t. Darius, fils d'Hystaspe, appartenait à la famille royale des Achœmé- *°r nides. Son père avait été gouverneur de la province de Perse durant les règnes précédents. En racontant les délibérations des conspirateurs après la mort de l'usurpateur, Hérodote introduit un épisode qui est mensonger, et, à la première vue, étrangement déplacé. Il les représente discutant les avantages relatifs des formes de gouvernement démocratique, oligarchique et monarchique, avec des arguments semblables à ceux qu'employa le Corinthien Sosiclès dans l'assemblée dé Sparte. En définitive, Darius leur persuada de maintenir l'antique constitution patriarcale. Ce débat imaginaire parait néanmoins avoir été suggéré par un fait réel (l). Il est évident que le gouvernement conserva sa forme monarchique, que jamais personne n'avait songé à changer. Toujours est-il que, sous le règne de Darius , il se rapprocha de l'oligarchie. En outre, la nation perse, ou du moins ses principales tribus, prirent vis-à-vis du reste de l'empire une position semblable à celle du penpie souverain, dans une démocratie grecque, à l'égard des villes

{i} La substance decelte remarque appartient à Heeren, I. I, j)- 415. i|ui adopte cependant un point de vue un peu différent, cl qui attribue à i'iineciiote d'Hérodote une importance historique supérieure à celle que nous lui reemi naissons.

ogle

placées mur sa dépendance. Soit que l'élection du nouveau rot nit éuj remise, comme le rapporte Hérodote, à la volonté du ciel, c'est-à-dire au hasard on à la ruse, toit, comme cela est plus probable, qu'elle ait fcté unanimement consentie par les conspirateurs, il est également certain que ceux-ci se réservèrent des privilèges tendant à les rendre indépendants du monarque, et même à le placer dans leur dépendance. Une partie d'entre eus stipulèrent formellement, dit-on, comme la condition de leurs suffrages, un affranchissement absolu de l'autorité royale; les autres exigèrent le droit d'aborder le prince en tout temps sans demander d'audience, et l'obligèrent à choisir exclusivement ses femmes au sein de leurs familles. Un événement qui eut lieu au commencement du règne de Darius démontre jusqu'à quel point la puissance de ce monarque, nominalement absolue, pouvait être entmvée par ces privilèges accordés aux grands. Jntapherne, l'un des sept, parut un jour à la porte du palais, et demanda à être admis auprès du roi. Dans ce moment-là, Darius se trouvait dans son harem, le seul lieu où les conspirateurs se fussent interdit de pénétrer. Les gardes repoussèrent donc lntapherne. Celui-ci, ne croyant point à l'excuse alléguée, s'irrita de leur obstination. Tirant son épée, il les frappa au visage. Il est vrai que le monarque se vengea de cette Injure en faisant mourir lntapherne, et en se débarrassant de toute sa famille. Mais avant d'en venir à cette extrémité, il jugea nécessaire de sonder les six autres conspirateurs et de s'assurer qu'ils ne feraient pas cause commune avec eeluiqui l'avait offensé. 11 se trouva sans doute heureux de confiner des hommes aussi redoutables dans des gouvernements éloignés ; mais on comprend facilement que leur pouvoir , si grand à la cour , devait l'être encore bien davantage dans les provinces soumises à leur autorité. 6*.i«tu». Néanmoins, Darius fut le pins grand et le plus puissant roi qui eût '"""' jamais occupé le trône de Perse. Les désastres qu'il éprouva n'obscur-

cirent que légèrement la mémoire de sa sagesse et de sa prospérité. Cyrus et Cambyse conquirent des nations, mais Darius fut le véritable fondateur de la monarchie perse. Les possessions de ses prédécesseurs formaient une masse de contrées unies seulement par leur assujettissement à m volonté arbitraire et capricieuse d'un maître commun. Darius les organisa de manière à composer un empire où chaque membre avait son rôle et connaissait sa fonction. Son royaume s'étendait de la mer yftgéea l'Indu», des steppes de la Scythie aux cataractes du Nil. Divisant ce vaste espace en vingt satrapies ou provinces, il fixa le tribut que chacune aurait à payer au trésor royal, et la proportion dans laquelle elle devait concourir à la formation de l'armée et de la maison du roi. La Perse, proprement dite, fut seule exemptée du nouvel impôt, et resta uniquement chargée des présents qu'elle avait coutume de faire. Les autres parties de l'empire, outre une quantité déterminée de métaux précieux, fournissaient une partie de leurs productions particulières les plus importantes : par exemple, des troupes d'eunuques, de jeunes garçons et de vierges. Une grande route, le long de laquelle les distances étaient régulièrement indiquées, et où de vastes édifices s'élevaient à

CEIAP. XIII. - GOUVEftNBUBNT DE DARIUS. «I

de* intervalles convenables pour recevoir tous ceux qui voyageaient an nom du roi, réunissait la cote occidentale au siège du gouvernement. Des courriers, placés sur cette route, se transmettaient les uns aux autres avecuDe rapidité extraordinaire les messages du monarque. Les satrapes étalent responsables de la taxe imposée à leur province , et ils entretenaient des forces suffisantes pour faire exécuter la volonté royale.

Si on les compare à l'administration grossière de son prédécesseur, flu ou trouvera les institutions de Darius sages et vigoureuses; en ellesmêmes, elles étaient cependant cruelles et faibles. Il avait seulement jeté an pont sur le chaos qu'il était appelé à régler, il n'en avait pas coordonné les éléments. La distribution des provinces se fouda peutêtre sur des convenances que nous ne pouvons apprécier, et fut conséquemment moins capricieuse qu'elle ne le semble. Mais elle n'avait d'autre but sans doute que de faire arriver les richesses de l'Asie dans le trésor royal. Lorsqu'ils étaient fidèles et attachés a leurs devoirs, les satrapes n'étaient rien de plus que les fermiers du prince. Leur administration ne se faisait sentir que par les charges qu'ils imposaient. Sous tous les autres rapports, les nations qu'ils gouvernaient conservaient leurs loiset leurs constitutions particulières. L'empire perse comprenait les possessions de plusieurs rois vassaux et les domaines de bordes indépendantes qui pillaient impunément les sujets paisibles. De ce fait, néanmoins, résultaient un grand avantage et un inconvénient comparativement petit. Les diverses institutions, renfermées dans l'édifice de la monarchie, n'avaient pas été maintenues par une politique éclairée, mais par l'impossibilité de leur en substituer de meilleures. Pourtant elles augmentaient la force de l'empire plutôt qu'elles ne la diminuaient .Quant à l'indépendance de quelques tribus sauvages, c'était plutât un symptôme qu'une cause de faiblesse. Le plus grand mal provenait de l'organisation même des satrapies. Non-seulement les provinces devaient alimenter le trésor royal, l'armée et la maison du prince, mais elles devaient aussi entretenir leurs gouverneurs, ayant chacun des troupes k leur solde , et s' entourant d'une cour qui rivalisait en magnificence avec celle du monarque. Outre son tribut régulier, outre le revenu fixede son satrape, revenu égal à celui d'un prince du premier rang dans notre Europe moderne, la province de Babylone était tenue d'entretenir pour son gouverneur un haras et un équipage de chasse tel qu'aucun prince d'aujourd'hui ne pourrait en avoir un semblable. Quatre grands villages, exemptés de toute autre contribution, étaient chargés de nourrir une meute de chiens indiens. Il faut encore remarquer que lorsqu'une charge extraordinaire tombait ainsi sur un district particulier, le reste de la province, au lieu d'être soulagé , n'était que plus accablé. Quand le roi donnait les revenus de villes entières- à une épouse ou à une favorite, il ne perdait rien de son propre revenu ; il ne suffisait pas que les sujets eussent satisfait à tant d'exactions pour être a l'abri des demandes arbitraires du satrape et de ses officiers. Si le peuple eut à souffrir de la création de ces puissants vice-rois.

ogk

leur grandeur n'était pas moins nuisible à la force de l'État et au pouvoir du souverain. Comme l'autorité civile et militaire de chaque province résidait tout entière entre les mains du satrape, il pouvait en user selon son bon plaisir. Dans les cas où il ne voulait pas résigner ce pouvoir, il n'était pas toujours facile de l'y contraindre. Plus il était éloigné de la cour, plus sa condition se rapprochait de celle d'un prince Indépendant et absolu. Il était, du reste, rarement tenté de renoncer à une fidélité nominale, plus utile que lourde, et de conserver pour lui le tribut qu'il avait seulement la peine de ramasser. Mais il pouvait se refuser sans crainte à tous les autres services , il pouvait défier ou éluder Impunément les ordres du roi. Surtout, il était certain d'échapper au contrôle, lorsqu'il se livrait à des actes de rapacité ou d'oppression dans son gouvernement. Xénophon, dans son roman (1), représente le fondateur de la monarchie comme ayant paré à ce mal par une sage division du pouvoir. Cyrus, dit-il, décida que les commandants des forteresses et des troupes régulières seraient, dans chaque province, Indépendants du satrape, et recevraient immédiatement les ordres de la cour. Un auteur moderne trouve des traces de ce système dans Hérodote (2). Mais II est clair que si le conquérant eut dessein d'établir un tel équilibre dans le pouvoir, 11 ne fut pas imité par ses successeurs, et que les satrapes régnèrent sans partage. Aussitôt après i 'avènement de Darius, il survint un événement que nous placerons ici parce qu'il a un rapport éloigné avec l'histoire grecque, et qu'il éclaire le système dont il s'agit. [Nous a vous vu qu'Orœte, sans en avoir reçu la mission, et en apparence, sans aucune Intention de servir l'État, infligea une mort ignominieuse à l'allié du roi. Il ne fut jamais appelé à rendre compte de cet acte. Son impudence se montra plus grande encore pendant l'usurpation du mage. Il eut un démêlé avec le gouverneur d'une province voisine, le saisit lui et son fils, et les tua tous deux . Cet outrage eût été peut-être encore impuni s'il n'avait fait massacrer un courrier qui lui apportait un message menaçant de Darius. Le roi aurait été sans doute forefr d'envoyer une armée contre lui s'il n'avait eu pour garde mille Perses qui eurent plus de respect pour le nom royal que d'attachement pour la personne d'Orœte. Celui-ci fut dénoncé par un serviteur fidèle de Darius qui, avec l'aide des soldats, mit à mort le satrape dans son palais de Sardes, et emporta ses trésors à Suse. rmu***1* L'esprit qui présidait aux destinées du grand empire des Perses était aussi débile que son organisation se montrait imparfaite. Lorsqu'ils

(I) Cyrop., vin. fi. Dans les Œeon., ir. il dit aussi que rnuiorilé «mie et l'autorité militaire étaient séparées dans les provinces perses. Mais il ajoute ($7) q« la où un satrape est placé, il commande aux deux classe» d'ofti tiers. Voyez la note de Sclineider, Cyr., vin, (5, 3. — (2) Hecrin (lâeen, 1. 1, p. 403) ohscrvc qu'ai | Lydie Mozarès commandait l'année, el Tubslus la garnison de Sardes, tandis que Par. I vas avait la garde du trésor. Mais Faclyns semble n'avoir refit qu'une mission temporaire (Hérod. t, 1!S5), et Mazarèa futeniojé seulement pour apaiser!» révolte. On peut faire la même remarque dans une ,-iulre circonstance qu'il rapporte i la p. 491. Nous ne comprenons pus quelles indications Ai-rien (il, 2) peut fournir aur celle question. I

•izedoir GoOgk

CHAP. XIII. — MOïURS DE LA COUR DE PERSE. «35

eurent triomphé des Mèdes, les Perses adoptèrent leurs lois, leur raligion et leurs mœurs. Leurs propres coutumes, quoique semblables à celles des vaincus sur les principaux points, étaient certainement plus simples et plus en harmonie avec les instincts d'un peuple conquérant. Les deux nations puisèrent probablement leur religion aux mêmes sources, mais avant la conquête des Perses, Zoroastre opéra de grandes réformes. C'est une question obscure et étrangère à notre sujet que de décider sur quel point les doctrines de ce philosophe différèrent des précédentes. Du moins il semble certain que le code des lois sacrées introduites par lui -fonda ou accrut l'autorité et l'influence de la caste des mages. Les membres de cette caste devinrent les gardiens et les commentateurs des livres saints, les instituteurs et les conseillers du roi, les oracles qui lui révélaient la volonté divine et les secrets de l'avenir, les médiateurs qui sollicitaient pour lui la faveur du ciel ou conjuraient sa colère. Ou ne sait pas au juste a quelle époque les dogmes de leur théologie s'introduisirent en Perse, mais comme ils formaient une tribu des Mèdes, ce fut seulement après la réunion des deux peu. pies assujettis à Cyrus qu'ils purent occuper la position dont ils se rendirent maitres à la cour de Perse. Si la religion de Zoroastre fut pure et sublime dans l'origine, elle dégénéra promptement en une superstition grossière. La luxure et la cruauté régnaient également à la cour. Par la luxure, on détruisait toutes les jouissances naturelles; par la cruauté, on arrivait aux plus ignobles excès qu'une nature pervertie puisse suggérer. Les chroniques perses sont remplies d'anecdotes qui témoignent de l'atroce barbarie des femmes. Nous y voyons aussi l'effrayante dépravation de leur àrae, et l'immense étendue de leur influence. Contraints sous les formes rigides d'un cérémonial pompeux et incommode, entourés de ministres ambitieux et rusés, soigneusement mis à l'abri de tout souffle de vérité et de liberté, les successeurs de Cyrus auraient été plus que des hommes s'ils n'étaient pas devenus les esclaves de leurs prêtres, de leurs eunuques et de leurs femmes.

Sans aucun doute, la contagion de ces vices se répandit dans la nation. Les Perses étaient plus exposés au mal, parce qu'ils se trouvaient davantage à la portée de la cour. Malgré cela on conçoit facilement que la jeunesse noble de Perse, longtemps après que le peuple eut perdu la pureté et la simplicité première de ses mœurs, ait pu être élevée comme autrefois dans la discipline sévère de ses ancêtres, fort semblable à celle de Sparte !l). Il est possible qu'elle ait été exercée comme par le passé à la frugalité et à la fatigue, au maniement des armes et à l'équitation. Ces occupations ne pouvaient, à elles seules, créer ou entretenir l'esprit guerrier d'une nation. Des règles et des préceptes ne pouvaient pas davantage former son caractère moral. Les jeunes Perses continuèrent peut-être à répéter les louanges de la vérité et de la justice apprises dès leur enfance, et cela, dans la période la plus avancée de leur histoire, comme à l'époque où Cyrus reprochait aux Grecs leurs ruses et leurs

(t) Arricn.v, !..

Doi'.izedtvGoOgk

é!M HISTOIRE DE LA GRÈCE.

mensonges. Mais dans l'âge mùr, ils les surpassèrent en fausseté et en fourberie, à Cunaxa, par exemple, autant qu'ils leur étaient inférieurs en courage et en habileté. Peu à peu cependant, l'ancienne discipline lut mise en oubli ou dégénéra en formes vaines. La nation tomba dans eet état de profonde corruption et d'impuissance que Xënophon, ou du moins l'auteur du chapitre qui termine son roman historique, a dépeint avec son expérience et non avec son imagination.

Page 1