‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 10 sur 256 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

dialectes, antérieurs à la conquête des Romains, survécurent a leur domination; faut-il prétendre que les mots existant à la fois dans le latin et le grec, ainsi que dans nos idiomes, viennent, non d'une communication qui leur en aurait été faite par tes Romains ou par les Phocéens, mais de la communauté d'origine des premières tribus qui peuplèrent l'Italie et la Gaule ; si bien que ces mots seraient aussi naturellement et aussi anciennement dans le gaulois que dans le latin, et que la langue française , môme par ces éléments communs au latin et au grec, ne cesserait pas d'être nationale?

Tels sont les deux systèmes relatifs à l'origine et à la nature de la langue française, entre lesquels il faut faire un choix.

On conçoit que de l'adoption de l'un ou de l'autre de ces deux systèmes dépend la direction à donner à la langue française.

Si l'on adopte le premier, et si l'on croit que le dialecte de l'Ile de France n'est, comme tous les autres, que du latin corrompu, le plus sage et le plus logique serait évidemment de modeler autant que possible le français sur le latin, lequel serait ainsi à la fois sa source et son type.

Si l'on .adopte au contraire le second système , et si l'on croit que la langue française et tous les dialectes de la France sont profondément séparés et distincts de la langue latine, d'abord par leur grammaire, c'est-à-dire par leur génie, ensuite par une partie notable de leur vo^bulaire, on cherchera dans les dialectes de la même famille et dans sa propre tradition les lois de son développement et les règles de sa culture.

Posée, depuis près de trois siècles, par la critique, cette grande et nationale question des origines de la langue française n'est pas encore résolue. Pourquoi? — Parce qu'elle n'a jamais été posée avec netteté, avec précision, et qu'on n'a jamais donné à sa solution les conditions matérielles qui constituent manifestement le problème.

£n effet, ce problème consiste à trouver l'explication plausible, exacte et complète d'un certain nombre de faits , dont voici les quatre principaux :

Premier fait : le français, l'italien et l'espagnol contiennent, comme nous l'avons dit, un grand nombre de mots qui se trouvent pareillement dans le latin et dans le grec.

Deuxième fait : la grammaire du français , de l'italien et de l'espagnol est absolument la même, soit à l'égard du substantif,

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que ces trois langues déclinent avec des prépositions ; soit à l'cçard du verbe, qu'elles conjuguent avec des auxiliaires (1) ; soit à l'égard de la syntaxe, qui a pour base la construction de la phrase selon Tordre logique des idées. — La grammaire du latin et du grec, qui est la même pour les deux langues, est au contraire absolument différente, soit quant au substantif , qu'elle décline avec des cas ; soit quant au verbe, qu'elle conjugue avec des flexions ; soit quant à la syntaxe, qui a pour base Tinversion arbitraire des termes.

Troisième fait : si la langue française , la langue italienne et la langue espagnole possèdent un grand nombre de mots qui appartiennent également au latin, elles en possèdent aussi un grand nombre qui n'appartiennent qu'à elles trois, et chacune d'elles en possède encore qui n'appartiennent qu'à elle seule.

Quatrième fait : les Romains ont conquis et longtemps gouverné d'autres peuples que les Italiens, les Gaulois et les Espagnols. Pourquoi ne trouve- t-on des mots latins que dans les langues de l'Italie, de la Gaule et de l'Espagne?

Toute théorie sur les origines de la langue française , qui laissera sans explication plausible et rigoureuse un seul des quatre faits généraux qui précèdent sera nécessairement faus^, car ces faits se tiennent tous par des rapports nécessaires et manifestes ; et une théorie qui est proposée pour rendre compte d'un ordre de faits n'est vraie, qu'à la condition de rendre compte de tous.

11 ne suffit donc pas de dire, d'une manière vague et générale, comme on l'a fait jusqu'ici, que le français, l'italien et l'espagnol viennent du latin , et que cette dernière langue fut imposée à la Gaule, à l'Italie et à l'Espagne par les Romains, devenus les dominateurs du monde : — Il faut encore expliquer d'où viennent, dans ces trois langues, soit les mots grecs qui leur sont communs, soit les mots étrangers au grec et au latin, qui leur sont propres ; — il faut expliquer aussi comment le français, l'italien et l'espagnol auraient emprunté tant de mots au latin, sans lui avoir emprunté sa grammaire; il faut expliquer enfin commenties Romains n'auraient imposé leur langue qu'aux Italiens , aux Gaulois et aux Espagnols seulement , et comment tant d'autres nations , conquises comme eux , quelques-unes avant eux, comment les

(1) Le verbe français n'a, da verbe grec, ni la forme passiTe, ni la forme moyenne ; il n*a du yerbe lalin, ni la forme passive, ni la forme dé} onente. Il n'a que la forme active ; et il en conjugue 9 temps sur 18, avec des auxiliaires.

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