CHAPITRE PREMIER
Africains y les Grecs, les Asiatiques, les Égyptiens, les Syriens, les Arméniens, les Juifs, ne subirent jamais la langue des vainqueurs ?
Est-il possible d'admettre, par exemple, que si les Romains avaient im'posé Tusage général du latin aux paysans gaulois et aux paysans espagnols, ils eussent été impuissants à l'imposer, par exemple , aux paysans basques , soumis comme eux , et placés justement au milieu de la Gaule et de l'Espagne?
Le problème des origines de la langue française n'a donc jamais été conçu avec netteté et posé avec les données qui constituent ses véritables conditions. C'est pour cela qu'il n'a reçu que des solutions vagues , partielles, incomplètes, sans base rigoureusement établie; et ces solutions , quoique traditionnellement acceptées par les corps savants , ne sont plus en rapport avec l'état actuel de la philologie et de l'histoire.
Qui ne sourirait en effet aujourd'hui, en lisant les considérations exposées, à la fin du quinzième siècle, par Claude Fauchet, le premier qui ait tenté un effort sérieux pour expliquer les origines de notre langue?
a Aucuns pensent, dit-il, qu'il faut chercher l'ancienne langue gauloise aux lieux esquels les Romains n'ont point été, ou, à tout le moins y peu fréquenté, ainsi que la Basse-Bretagne, Hollande, Zélande, les montagnes deSouisse et des Basques. Lesquels pays étant infertiles, rudes et mal aisés, servirent, comme il y a apparence, de retraite aux Gaulois.
a S'il y a aucun reste de langage gaulois, il est parmi les Grisons, Basques, Bretons Bretonnans, Hollandais, Frisons (1). »
On trouve à la fois, dans cet aperçu général, une erreur historique et une erreur philologique manifestes.
Personne aujourd'hui n'oserait prétendre que les populations gauloises, fuyant devant les Bomains, se retirèrent en Basse-Bretagne, en Hollande, en Zélande, en Suisse ou chez les Basques. C'est là une assertion entièrement gratuite, et démentie par l'histoire. Après s'être héroïquement défendues, les populations gauloises se soumirent aux Romains, et devinrent pour eux des tributaires fructueux et des alliés loyaux. Aucune province ne fut abandonnée par ses habitants, ou laissée par les Romains en
(1) Claude Fauchet , Recueil de Vorigine de la langue et poésie française y liv. I, chap. 2.
dehors de leur autorité. Userait donc à la fois puéril et inutile de chercher, dans là Gaule, des parties qui, ayant servi de retraite H des habitants fuyant devant l'invasion, seraient restées, par le langage ou par les mœurs, plus gauloises que les autres.
D'un autre côté, les Hollandais, les Suisses et les Basques n'ont pas été non plus très- heureusement choisis par Fauchet conune exemple de populations restées à l'écart des Romains.
Les Césars avaient à Rome une partie de leur garde composée de Bataves (1), et une autre partie composée de Galahorri tains, c'est-à-dire de Basques {¥}. Cela suppose naturellement que ces populations étaient connues pour leur dévouement aux empereurs. Les Basques le prouvèrent bien l'an 70 de l'ère vulgaire, pendant la révolte de Civilis; car ce furent leurs cohortes, levées par Galba , qui , survenues pendant l'attaque de Yetera , sauvèrent l'armée romaine (3). En ce qui touche la Suisse, elle fut précisément l'un des points très-rares où les Romains établirent une garnison permanente. Le camp de Yindonissa , ou de Windisch , situé au confluent de la Reuss et de l'Aar, formait le premier anneau des retranchements élevés le long du Rhin, jusqu'au Wahai (4).
Quant à Tendeur philologique où est tombé Fauchet, elle consiste à supposer qu'il y a , dans les limites de l'ancienne Gaule , des contrées où la langue vulgaire a conservé d'une manière plus spéciale sa nature gauloise. Une connaissance approfondie des dialectes parlés en France aurait prévenu cette erreur. Tous ces dialectes sont identiques par leur grammaire , et ils ont en commun la plusgrande partie deleur vocabulaire. Ils appartiennent donc tous, à l'exception du Basque, au même système de langue; et si l'un d'eux est gaulois ou celte, ce qui est la môme chose, tous le sont également et nécessairement.
Des erreurs aussi considérables et aussi manifestes enlèvent donc toute autorité à l'opinion de Claude Fauchet, et c'est sans tirer sérieusement à conséquence qu'il a pu formuler des aphorismes comme celui-ci : a la longue seigneurie que les Romains eurent en ce pays y planta leur langue (5) ». Une pareille façon d'affir-
(1) Suétone, Caligul., cap. 43.
(2) Suétone , Augutt., cap. 49. >
3) Vasconuin lectœ aGalba cobort8C,...Tacit.^ Histor., lib. VI, cap. 33.
(4)Tacit., m$1or., lib. IV, cap. 70.
(5) Recueil de Vorigine de la langue et poésie française^ liv. I, cbap. 3.
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mer n'est pas de la science , c'est de la fantaisie. La question à Texamen est précisément celle de savoir si les Romains plantèrent en efTet leur langue parmi les populations gauloises. Affirmer ne suffit pas; il faut prouver. Faucbets'en garde bien, et d'ailleurs l'état des études historiques et philologiques de son temps ne le permettait pas.
Estienne Pasquier, contemporain de Claude Fauchet (i), consacra, comme lui , de longs et de sérieux travaux à la recherche des origines de la langue française ; mais il n'arriva, comme lui, qu'à des conclusions vagues , faute d'avoir posé la question avec netteté.
« La langue dont nous usons aujourd'hui , dit-il, est composée, part de l'ancienne gauloise, part de la latine , part de la française, et, si ainsi le voulez, elle a plusieurs grandes symbolisations avec la grégeoise Mais surtout est infiniment notre vulgaire redevable aux Romains, voire le peut-on dire plutôt romain qu'autrement, encore«qu'il retienne quantité de mots du gaulois et du français (2). d
C'était là l'opinion de son temps, car il ajoute dans le chapitre suivant : a II y a bien peu de gens lettrés qui n'estiment que notre langue soit composée de la grecque et de la latine, de l'ancienne langue gauloise, ensemble de celle des Françiiis germains (3).
Tout cela est encore bien indéterminé et bien confus. Cependant Estienne Pasquier a fait dans la question un pas de plus que Claude Fauchet. Pour ce dernier, la langue généralement parlée en France , à l'époque de la conquête des Francs, était déjà « un langage corrompu du romain et de l'ancien gaulois (4) ». A ces deux éléments, tirés du latin et du gaulois, Estienne Pasquier en ajoute deux autres, le grec et le français germain ^ c'est-à-dire l'allemand.
Comme on le voit, Pasquier, non plus que Fauchet, ne fait intervenir dans ses affirmations, ni l'histoire, ni la philologie; il y avait là pourtant de graves questions à résoudre pour l'une et pour l'autre.
Vous dites que la nation gauloise abandonna sa langue ancienne
(i) Claode Fauctiet naquit en 1529 et mourut en 1601. Estienne Pasquier naquit aussi en 1529 et mourut en 1615.
(2) Estienne Pasquier, LesRecherches de la France, \\y. VJII, chap. 1.
(3) !bid,, chap. 2.
(4) Bccueil de l'origine de la langue Françaisej chap. 3.
et traditionnelle , pour se former un jargofï hybride, composé de gaulois, de latin, de grec et d'allemand? — Hais où donc avezvous trouvé un témoignage contemporain, une phrase, une ligne, un mot qui constate qu'en effet les Gaulois cessèrent de parler ou d'écrire leur langue sous la domination romaine?
Vous dites que l'abandon du gaulois était déjà consommé à l'époque de l'invasion des Germains? — Sur quelle preuve, sur quel texte appuyez- vous cette assertion?
Sur ces points fondamentaux , l'histoii^e n'est même pas interrogée ; et nous montrerons plus loin que si elle l'avait été , elle aurait donné une réponse absolument contraire.
Sur le terrain de la philologie , la méthode de Pasquier et de Fauchet n'est pas moins vicieuse, lis trouvent dans le français des termes qui existent également dans le latin , dans le grec , dans l'allemand ; et, argumentant suivant la forme post hoc, ergo prop' ter hoc, ils concluent en disant que la langue française dérive de la latine , de la grecque et de l'allemande.
C'était là précisément la question à résoudre ; il s'agissait de savoir si les termes qui se trouvent à la fois dans le latin, dans le grec, dans l'allemand et dans le français n'existent pas dans cette quatrième langue aussi anciennement que dans les trois premières, et si cette communauté d'une partie du vocabulaire ne s'explique pas mieux par une communauté d'origine que par l'hypothèse d'une communication directe.
Un fait , entre cent , élève une objection bien grave et même insoluble contre l'hypothèse de Pasquier. Le latin, le grec et l'allemand sont des langues à flexions , tant pour la déclinaison des substantifs que pour la conjugaison des verbes actifs, passifs, moyens ou déponents. Ck)mment des langues à flexions pourraientelles avoir engendré le français et les autres dialectes de la Gaule, qui sont tous des langues fixes, déclinant les substantifs avec des prépositions, conjuguant la moitié du verbe actif et tout le verbe passif avec des auxiliaires?
Gomment les soixante-quatre grandes cités de la Gaule , formant sept millions d'habitants, d'après les calculs des géographes anciens , et n'ayant que de bien rares communications entre elles, auraient-elles pu se concerter pour emprunter au latin , au grec ou à l'allemand, non-seulement le même nombre de mots , mais juste les mêmes mots, et pour conserver, aussi, non-seulement la grammaire gauloise tout entière , mais juste la même partie du
CHAPinK PIEMIEB.
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vocabulaire national? Comment sept millions de paysans, de laboureurs, de bergers, de mineurs, de matelots, tous étrangers les uns aux autres, aUraient-ils pu concevoir, entreprendre et réaliser ce que toutes les académies du monde ne feraient pas? ' Enfin, s'il était vrai que les Gaulois eussent emprunté leur langue nouvelle aux Romains, aux Grecs et aux Allemands, comment et pounquoi auraient-ils eu le soin de prendre les mots des langues de ces peuples, sans en prendre la grammaire? Car enfin, quand on parle, on emploie les mots conformément aux règles grammaticales : comment ne s'est-il pas trouvé, dans la Gaule, une seule vallée, unseul recoin, un seul village où, prenant les mots du latin , les habitants aient pris en même temps la déclinaison et la conjugaison latines?
Prendre le latin de la bouche d'un Romain qui le parle, c'est une opération simple et qui se conçoit; mais décomposer le latin, prendre ses substantifs , en repoussant leur déclinaison ; prendre ses verbes, en repoussant leur conjugaison ; faire tout cela simultanément, uniformément, sans entente préalable, depuis les vallées des Pyrénées jusqu'aux vallées de la Meuse ; depuis le rivage de rOcéan jusqu'au rivage oriental du lac de Genève : c'est une opération si compliquée , si difficile , que l'intelligence se refuse à la concevoir et le bon sens à l'admettre.
Gilles Ménage, né en 1613 et mort en 1692, appartient à l'époque 011 la langue française fut l'objet des études les plus assidues, si non les plus approfondies.
Deux groupes distincts de lettrés lui vouèrent leurs, travaux : les critiques et les écrivains proprement dits.
Dans le premier figuraient Voiture, Chapelain, Balzac, Conrart^ Bouhours, Furetière, Ménage.
Dans le second brillaient , pour nous borner aux plus illustres , Corneille, Molière, Pascal, Bossuet, La Fontaine, Boiieau et Racine.
Les premiers discutaient sur les mots à admettre, sur les mots à rejeter. Leurs discussions étaient souvent subtiles , quelquefois pédantes, mais toujours profitables. Ils dressaient les dictionnaires ; ils cherchaient les étymologies.
Les seconds mettaient la langue française en œuvre avec une souplesse, une grâce, une force, une majesté qui n*ont jamais été égalées.
Mais, pour tous, la question des origines était vidée en principe, et vidée sans avoir jamais été posée d'une manière sérieuse, cor-
recte et scientifique. Pour tous , le français dérivait directement du latin y du grec, du gaulois , du franc, ou de Tallemand. Quelques-uns y voyaient de Thébreu. C'était là un dogme généralement accepté. On ne discutait que sur les proportions.
Ménage, malgré son vaste savoir, ne sortit donc pas de Tornière. Il lui manquait d'ailleurs, et il le sentait lui-même, un instrument nécessaire, la connaissance pratique des dialectes; et il le disait dans son É pitre dédicatoire à M. Du Puy, savant lettré, en tête de ses Origines de la langue française (1).
La thèse des origines de la langue française fut reprise au dixhuitième siècle , et cette fois scientifiquement posée. Cet honneur échut à deux savants, profondément initiés à une partie au moins des vieux dialectes gaulois; à Dom Paul Pezron, de l'ordre des Bernardins, Breton bretonnant ; et à Dom Jacques- Martin, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, et languedocien du pays de Mirepoix.
A partir de ces deux savants , la question changea théoriquement de face ; le problème philologique resta naturellement le même, mais on le posa d'une manière difTérente.
Au lieu de dire :
11 y a, dans le français, un très-grand nombre de mots latins et grecs, qui ont été empruntés par nos ancêtres à la langue des Romains et à celle des Phocéens de Marseille ;
On dit :
Il y a, dans le français, un grand nombre de mots qui se trouvent également dans la langue latine et dans la langue grecque.
Ces mots, au lieu d'avoir été empruntés par le peuple gaulois au latin et au grec, langues qu'il ne parla réellement jamais, parce qu'il n'était pas matériellement possible qu'il les apprit, ces mots ne seraient-ils pas entrés, à la fois, dans le latin, dans le grec, dans le gaulois, dans l'italien et dans l'espagnol, parce que les nations qui peuplèrent primitivement la Gaule, l'Espagne, l'Italie et une partie de la Grèce appartenaient à la même race, et parlaient une même langue, divisée en nombreux dialectes?
Ce système, s'il pouvait être rigoureusement vérifié par l'histoire, aurait l'avantage d'expliquer les nombreuses et énormes
(1) n II faudrait, dit- il, savoir la langue qui se parle en basse Bretagne , et l'allemand arec tous ses dialectes, à cause du nombre infini de mots gaulois et allemands qui sont restés dans notre langue. «
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