CHAPITRE SEPTIÈME
C'est donc dans ces parlers locaux des tribus éparses sur l'immense territoire de la Gaule que nous allons chercher le génie spécial, sans type analogue dans le monde^ de la langue nationale des Gaulois.
Jusqu'ici les philologues n'ont exprimé sur les patois que des idées superficielles et inexactes, quoique l'étude d'un tel sujet méritât d'occuper la première et la plus grande place dans leurs travaux.
En ce qui touche la dénomination de patois,
L'auteur du Glossaire des patois du Lyonnais, du Forez et du Beaujolais, M. Onofrio, croit qu'elle est un terme de dédain, imaginé pendant le seizième siècle pour rabaisser les dialectes vulgaires à l'égard du français, alors plus cultivé (1).
L'auteur du Dictionnaire du patois normand, M. Édelestand Duméril, pense qu'on employa le mot patois pour désigner le français vulgaire , par opposition au mot clerkois, qu'on aurait employé pour désigner le français enseigné dans les écoles (2).
En ce qui touche la variété Aei& patois, les opinions, nombreuses en apparence, peuvent être ramenées à une seule, reproduite servilement.
L'un des caractères les plus frappants des patois, c'est évidemment d'être très-nombreux et tous différents l'un de l'autre. Sentant la nécessité d'expliquer ce caractère , plusieurs philologues ont imaginé d'attribuer le fractionnement des dialectes au fractionnement du territoire, opéré par la féodalité. De ce nombre sont : le Père Besnier, auteur de la préface du Dictionnaire étymologique de Ménage (3) ; Grégoire , dans son rapport à la Convention sur la suppression des idiomes vulgaires (4-) ; enfin, M. Le Roux de Lincy, dans son Introduction à la publication des Quatre livres des Roisi^), traduits en roman du XIP siècle.
En ce qui touche l'origine, la formation, l'âge des Patois, il s'est produit des systèmes multiples et divers.
M. Édelestand Duméril les croit artificiellement fabriqués, «pour servir d'intermédiaire à des idiomes différents », vers le
(0 Onofrio, Glossaire^ Introduct.^ p. 16.
(2) Édelestand Daméril, Dictionnaire, Introd., p. 19.
(3) Dict. étymolog, delà langue franc., par Ménage, Paris, 1750. <— Disc, sur les étymologieSf p. 24.
(4) Moniteur du 6 juin 1794 ; séance de la Convention du 4.
(5) IntroduetUm, p. 58.
milieu du IX* siècle (1). C'est aussi à peu près l'opinion de M. Le Roux de Lincy, qui croit que a les langues vulgaires des provinces se formèrent, sans règles précises, par le besoin de s'entendre (2) » . Sur quoi on pourrait faire observer que dans ce cas le but qu'on se serait proposé aurait été bien médiocrement atteint , car, en raison de la diversité des dialectes, on ne s'entendait guère de province à province, et quelquefois même de village à village.
M. Gustave Fallot, prématurément enlevé à la philologie, croyait que les patois sont la langue même des trouvères et des troubadours (3) ; M. Édelestand Duméril , au contraire, croit les patois postérieurs à la langue romane, et formés de ses éléments, par voie de corruption (4).
M. Littré considère les patois comme un détritus de la langue latine, d'abord apprise, puis oubliée par les paysans gaulois; et ce composé nouveau aurait reçu du climat les caractères spéciaux qui constituent les dialectes (5). C'est également, et à peu de chose près, l'opinion de M. Onofrio; seulement, il substitue l'influence romaine au climat, et il explique la diversité des dialectes par l'action plus ou moins directe et marquée de cette influence (6).
Enfin, l'auteur du Dictionnaire languedonien- français, l'abbé de Sauvages , considère qu'il n'y a en réalité que deux patois généraux, en France : le gascon, à gauche de la Loire ; le français, à droite (7). M. Le Roux de Lincy se rallie à cette opinion , en donnant aussi le cours de la Loire pour ligne de séparation entre la langue d'oc et la langue d'oil (8). !
Au lieu de deux patois, l'abbé Grégoire en compte trente (9) ; mais le lecteur verra qu'il y en a réellement plus de cent.
(1) Préface du Dict. du patois normand, p. 74.
(2) Préface des Quatre Livres des Rois, p. 58.
{2i) GusiayeFàUoiy Becherches sur les formes grammaticales de ta langue française.
(4) Préface du Dict. du patois normand, p. 62.
(5) Litlré, Hist. de la langue franc., t. II,chap. VII. p. 97.
(6) Onofrio, Glossaire des patois du Lyonnais, du Forez et du Beaujolais^ introduct., p. 14.
(7) Dict. languedoc. franc. ^ verho Franchiman.
(8) latrod. aux Quatres Livres des Rois, p. 5S.
(9) Rapport à la Convention, Moniteur du 6 juin 1794 ; séance du 4.