CHAPITRE SEPTIÈME
Telles sont , rapidement analysées, les opinions exprimées par divers philologues sur le nom, l'âge, la nature, le nombre, le rôle des patois.
Parmi toutes ces opinions, il n'en est pas une seule qui résiste à un examen sérieux.
Voyons d'abord ce qui concerne le nom de patois ,
C'est une erreur de croire, ainsi que le fait M. Onofrio, que ce nom soit un terme de dédain, imaginé pendant le seizième siècle. Dès le treizième , le mot patois était employé pour désigner une langue locale. On disait le patois de telle ou telle province, pour désigner la langue qu'on y parlait. C'est ainsi que Brunetto Latini, le maître illustre de Dante, expliquant à son lecteur les motifs du choix qu'il a fait d'une langue pour écrire son livre du Trésor, dit qu'il a donné, quoique Italien, la préférence au patois de France, c'est-à-dire à la langue de Paris , parce qu'elle était la plus agréable et la plus répandue : « Cist livres, dit-il, estescriz en romans, selon lé patois de France.., (1). »
Ce passage résout deux questions.
D'abord il prouve , contre l'opinion de M. Onofrio, que le nom patois n'exprimait aucune idée de dédain, puisqu'il est donné à la langue de Paris, désignée entre toutes, dès le treizième siècle, comme la plus élégante de celles qui se parlaient en France.
Ensuite il prouve, contre l'opinion de M. Édelestand Duméril, et conformément à celle de Fallot, que le patois et le roman c'étaient la même chose. L'un et l'autre mot désignaient la langue vulgaire, la langue du peuple; le roman, d'une façon un peu plus générale; le pa^ot»,. d'une façon un peu plus locale. Du temps de Ménage on disait encore , dans le Rouergue, il est mon patois, elle est ma patoise, pour dire il est, elle est de mon pays, de mon village (2).
Il n'est pas non plus exact de croire, comme l'a fait M. Édelestand Duméril, que le mot patois fût l'opposé du mot clerkois, et que le second de ces deux mots désignât le français enseigné dans les écoles, par opposition à patois, gui aurait été le français vulgaire. Patois désignait non-seulement le français vulgaire,
(1) Cette version est celle du manascrit de Rennes, qui est daté, et qui a été Iranscril sur une copie faite du vivant de Brunetto Latini. — Voirie Trésor, publié par M. Chabaille, chap. I.
(2) Ménage, Dictionn. étymologique de la langue franc., verbo Patois.
mais toutes les langues vulgaires, et clerkois désignait non pas la langue française correcte , mais la langue latine. Nous l'avons déjà montré dans le Chapitre III , en produisant des textes qui prouvent que savoir la lettre, la lectrure, la clergie, c'était savoir le latin (1).
D'ailleurs, il n'y avait pas au moyen âge de français enseigné dans les écoles. L'enseignement des lettres, du droit et de la médecine se faisait en latin.
La langue française ne posséd^rit alors ni grammaire ni dictionnaire.
La première grammaire française, et encore est-elle écrite en latin^ est celle de Jacques Dubois, dit Sylvius, de l'année 1531. La seconde est celle de Louis Mégret, de l'année 1550. La troisième est celle de Robert Éstienne, de l'année 1557. La quatrième est celle de Ramus, ou Pierre la Ramée, de l'année 1572. Tous ces traités n'ont même d'une véritable grammaire que le nom.
Le premier dictionnaire français digne de ce titre est celui de Richelet, de l'année 1680. Le deuxième, très-important, celui de Furetière, est de l'année 1690. Enfin, la première édition du dictionnaire de l'Académie française est de l'année 1694.
Le patois de France, comme Brunetto Latini appelle la langue française, n'a donc possédé les instruments qui l'ont rendu langue littéraire que vers la seconde moitié du dix-septième siècle, et il n'est entré dans la voie régulière de l'enseignement qu'à cette époque.
En résumé, il faut chercher ailleurs que dans les systèmes que nous venons d'exposer la signification des patois.
Nous avons donné en France le nom de patois aux idiomes provinciaux ou locaux , que les Grecs appelaient dialectes , $iaXtxTot.
Toute grande nation a une langue générale , divisée en dia lectes, parlés dans les diverses parties de son territoire.
La Véritable division des nations, c'est la division par langues. C'est celle qu'indique l'Écriture, en disant parla bouche de saint Augustin : a Lorsque la terre fut divisée par langues,.... les hommes formèrent soixante-douze nations, parlant autant de langues différentes (2). »
(1) Le telle même cité par M. Ed. Daméril^ d'après Du Caiige, prouve que le clerkois^ c^étaitle latin. — Voy., Glossar.^ verbo Acedia.
(2) Quando per iinguas terra divisa est per septuaginta duas gentes et to-