‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 106 sur 256 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Lorsque deux peuples parlent naturellement la même langue^ on peut dire sans hésiter qu'ils sont de la même race, quand bien même ils useront de dialectes divers; mais lorsque deux peuples parlent des langues différentes, c'est-à-dire des langues qui n'ont pas la même grammaire, on peut affirmer hardiment qu'ils appartiennent à des races diverses.

C'est la dispersion des tribus de la même nation sur un vaste territoire qui donne lieu à la formation des dialectes. Toutes les tribus conservent la même grammaire , c'èst-à-dire le même génie du substantif, du verbe et de la syntaxe; mais chacune d'elles adopte, à la longue, une prononciation, une prosodie, un ^ certain nombre de mots qui lui sont propres.

Ce sont précisément ces différences de prononciation, de prosodie et de termes, jointes à l'unité de grammaire, qui constituent Jes dialectes.

Mais de même que les peuplades ou tribus restent les rameaux de la nation dont elles conservent le type, de même les dialectes, quelque éloignés qu'ils soient quelquefois entre eux, restent toujours les rameaux de la langue dont ils conservent la grammaire.

Quelques ex-emples, empruntés à l'histoire philologique de la Grèce, rendront ces vérités palpables.

Au commencement des temps historiques, la Grèce comprenait trois grandes peuplades : l'une occupait l'intérieur de l'isthme, ou le Péloponèse , c'étaient les Éoliens; l'autre occupait l'extérieur de l'isthme, jusqu'au Pas des Thermopyles, ou l'Hellade, c'étaient les Attiques; la troisième^ primitivement peu de chose, plus tard très-considérable, était groupée autour du Parnasse, c'étaient les Doriens.

Ces trois tribus appartenaient à la même nation, et elles parlaient toutes trois la langue des Grecs, mais avec des modifications de vocabulaire, de prononciation et de prosodie qui faisaient de l'Attique, du Dorien et de l'Éolique trois dialectes parfaitement distincts (l).

Par la suite des années, les Attiques traversèrent la mer Egée,

tidem linguas colliguntur fuisse di?isi —St. Âugiist., De civil, Dei, lib. XVI,

cap. II, IX.

(1) Strabon est celui qui donne l'idée la plus exacte à la fois et la plus dé. taillée des divisions philologiques de la Grèce. —Yoy. Geoyraph.t lib. VUI» cap. I.

et allèrent fonder un grand nombre.de villes sur le littoral de l'Asie mineure; ils y prirent le nom d'Ioniens. Leur langue nationale y conserva tous ses caractères essentiels, mais elle y acquit ces mots spéciaux et elle y revêtit ces formes particulières qui caractérisent les dialectes. Cet Attiques émigrants ajoutèrent donc un quatrième dialecte aux trois primitifs que la langue grecque possédait déjà ; c'est le dialecte ionien.

La dispersion des Ioniens en diverses villes d'Asie y produisit quant à leur dialecte des changements complètement analogues à ceux que l'expatriation des Attiques avait amenés dans leur propre langue.

Du temps d'Hérodote les Ioniens avaient quatre sous-dialectes, parlés dans douze grandes cités différentes (1).

Strabon constate que, de leur côté, le dialecte dorien et le dialecte éolique avaient également un très-grand, nombre de sous-^ dialectes, et que la plupart des villes possédaient en outre leur idiome spécial (2).

Tous rattachés à la langue générale de la na'tion grecque par leur génie philologique, c'est-à-dire par la nature du substantif, du verbe et de la syntaxe, ces dialectes avaient néanmoins entre eux des difTérences considérables ; et Quintilien a cité comme un fait digne de mémoire l'aptitude linguistique de Crassus, qui nommé préteur de la province d'Asie était arrivé à une connaissance si exacte des cinq grands dialectes grecs, que dans toutes les affaires qui lui étaient déférées il prononçait sa sentence dans le dialecte même du plaignant (3).

Ce cinquième dialecte était celui qu'on appelait commun. 11 était un mélange des quatre autres. C'est celui qu'a employé Pindare. Tous ces dialectes furent non-seulement parlés , mais écrits. Platon, Thucydide , Démosthène, Aristophane employèrent l'attique ; Homère, Hérodote, Anacréon, Hippocrate, l'ionien ; Sapho, Théocrite, le Dorien ; Alcée, l'éolique ; mais aucun d'eux ne parvint à s'imposer, à titre de langue littéraire ou légale , à la Grèce entière. Ils furent même, à la longue, tous détrônés par le dialecte macédonien , qui devint sous la domination romaine la langue politique et administrative de la Grèce (i).

(1) Hérodote, Clio, cap. CXIT.

(2) Strabon, Geograph., lib. VIII, cap, I.

(3) QuïntïMàn., Institut, orator., lib. XI, in fine,

(4) Voyez Saumaise, De hellenUtica. — Un grammairien allemand anonyme ,

Page 1