‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 110 sur 256 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

tier Saint-Jean n'est pas le même que celui du reste de la ville. Celle divijsion de tous les grands pays en parlers nombreux et divers pose des problèmes dont aucun esprit sérieux ne saurait méconnaître l'importance. Le fait étant de toutes les nations, on ne peut l'expliquer par des causes locales. Le fait étant de tous les temps, anciens ou modernes, on ne peut l'expliquer par des causes accidentelles. La solution, pour être vraie, doit offrir les éléments d'universalité et de pérennité qui se trouvent dans la thèse.

On ne saurait donc passer à côté des patois d'un pays sans leur demander ce qu'ils sont et d'où ils viennent. '

Quelles causes ont imposé à ces langages les limites les plus bizarres, les plus irrégulières, les bornant ici par une forêt, là par une rivière, ailleurs par un simple fossé?

Quelles causes ont agi d'une manière assez uniforme sur les langages de la même nation pour leur avoir donné à tous une même grammaire, c'est-à-dire une même nature de substantif, de verbe et de syntaxe ; quelles causes ont agi sur eux d'une manière assez variable pour avoir donné à chacun son vocabulaire distinct et sa prosodie spéciale ?

Tous ces problèmes, et bien d'autres, ou n'ont pas été aperçus ou n'ont pas.été résolus.

Quelques historiens à talon rouge n'ont vu dans les patois que des jargons y et les ont traités conmie l'histoire d'apparat traitait les croquants, réservant leurs respects pour le français, à cause de l'honneur qu'il a d'être de l'Académie, et oubliant que le provençal, le catalan, le béarnais, le normand, aujourd'hui majestés déchues, ont eu jadis l'honneur d'être aussi des langues royales.

D'autres, apportant à l'étude de ces problèmes une légèreté indigne du public et d'eux-mêmes, en ont donné des solutions puériles ou ridicules.

Quelles sont en effet les solutions proposées par la philologie ?

Ils y en a trois.

— Les uns veulent que les patois soient le produit de la féodalité.

— Ceux-ci prétendent qu'ils sont un deliquium du latin corrompu.

— Ceux-là assurent qu'ils sont une conséquence du climat.

32b LANGUE FRANÇAISE.

Explications étranges, dont la grandeur de la question fait d'autant plus ressortir rinsuQisance.

Examinons-les toutes trois.

La féodalité? ,

Comment le bon sens admettrait-il qu'en donnant à un ofBcier l'administration militaire, judiciaire, financière d'une partie du territoire, le roi lui aurait encore donnéMe pouvoir d'y établir des langues? En vertu de quelle investiture spéciale les feudataires auraient-ils décrété ici l'établissement de l'auvergnat^ là l'établissement du lorrain, ailleurs l'établissement du bas breton? Quel est le capitulaire qui aurait sérieusement pu prescrire à un duc, à un comte, de jeter toutes les langues d'oc à gauche de la ligne de Fribourg à Bordeaux, et toutes les langues d'oil à droite ? Si le droit de créer les langues avait pu exister, il aurait appartenu au roi ou aux seigneurs. Droit du roi, il aurait changé les langues avec les dynasties ; droit des seigneurs, il les aurait changées avec les feudataires, si fréquemment bouleversés pendant le moyen âge.

Repoussée par la raison comme un rêve, cette théorie l'est encore par l'histoire comme une fausseté matérielle.

Il n'y a certainement pas en France deux cents dialectes, généraux ou locaux, et il y avait, au moment de la révolution , 25,000 fiefs possédant le droit de justice (1). Il n'a donc existé aucun rapport, aucune proportion entre le nombre des fiefs et le nombre des dialectes, et par conséquent ceux-ci n'ont pas été produits par ceux-là.

D'un autre côté, en supposant deux cents dialectes, 24,800 fiefs sur 25,000 auraient donc existé sans posséder un dialecte propre; tandis qu'un très-grand nombre de fiefs, et spécialement tous les fiefs souverains, ont possédé en fait plusieurs dialectes à la fois. De ce nombre ont été le duché de Guyenne, le comté de Barcelonne, le comté d'Auvergne, le comté de Provence, et vingt autres pareils.

Enfin, si les fiefs avaient formé les patois, tous les fiefs tenus en paréage en auraient eu au moins deux, ce qui n'a pas été.

La théorie qui attribue le fractionnement des langages au fractionnement féodal est donc une pure fantaisie d'esprits abu-

(l) Voir mon Histoire des causes de la Révolution française, l. I,cha pitre iT.

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