CHAPITRE SEPTIÈME
ses et systématiques, ne reposant sur aucun principe^ sur aucune réalité.
n est une autre théorie , s'il se peut plus hasardée et plus étrange encore ; c'est celle qui attribue la diversité des patois à une décomposition du latin, influencée par le climat (1).
Ici encore, la raison et l'histoire s'insurgent contre un système fantasque et sans fondement.
L'existence des patois, ou dialectes, à côté et autour des langues littéraires est un fait universel, commun à toutes les nations du monde. Expliquer la formation des patois, fait universel, par la décomposition du latin, fait local, en l'admettant comme vrai, c'est violer toutes les règles de la logique et tous les préceptes du bon sens.
Il y a bien deux cents patois ou dialectes en Allemagne , et personne n'a jamais dit que l'allemand fût du latin décomposé.
Il y a quatre patois ou dialectes dans la langue basque, et personne n'a jamais vu dans le basque du latin décomposé.
U y a de nombreux patois ou dialectes parmi les Arabes, et personne n'a jamais vu dans l'arabe du latin décomposé.
Strabon constatait de son temps , et Ramon Muntaner constatait du sien , l'existence des innombrables dialectes ou patois parlés en Grèce ; et personne n'a jamais vu dans le grec ancien ou moderne du latin décomposé (2).
Faire de la décomposition du latin la' cause de la formation des dialectes ou patois est donc une pensée irréfléchie.
(1) « Prenant , comme cela doit être, le latin pour point de départ, on reconnaît dans l^ensemble des langues romanes , à mesure qu'on s'éloiçuey une série de dégradations, »
« Les patois sont le latin, modifié par le climat. » — Littré. Hist. de la langue française, t. II, chap. VII, des Patois, p. 97.
(2) Voici le passage de R. Muntaner :
« Nulle part il n'y a autant de gens qui parlent un seul et même langage qu'il y en a en Catalogne. Dans le royaume de Caslille, où il y a de iy)mbreuses provinces, chacune parle une langue différente; et ils sont aussi di?isés par là entre eux que les Catalans le sont des Âragonais. »
Vous trouTerez pareille diTcrsité en France, en Angleterre, en Allemagne.
Les différentes provinces de la Romanie, habitées par des Grecs , tous offriront la même différence, ainsi que la Morée, le royaume d^Arta, la Blaquie, le royaume de Salonique, la Macédoine, TAnatolie, et bien d'autres provinces.
11 en est de même dans tous les autres pays du monde. — Chronique, chap. XXIX.
226 XAI^GUE rBANÇAISE.
D'ai}leurs^ quel sens raisonnable, pourrait-on attribuer à ce passage de M. Littré, où il dit qu'on reconnaît dans l'ensemble Ae% langues romanes, à mesure qu non s* éloigne y Une série de dégradations »?
A nie3ure qu'on s'éloigne? — Mais de quoi donc s'éloigne-
t-ort?
Une série de dégradations? — Mais sur quoi donc ces dégradations portent-elles?
Si le point de départ est matériel ; si la pensée de M. Littré a été de dire qu'à mesure qu'on s'éloigue de Rome, siège du latin, l'influence de cette langue sur les dialectes gaulois a subi des dégradations^ de telle sorte qu'il y a. moins de mots latins dans ces dialeotes au fur et à mesure qu'on s'éloigne de Rome, cette opinion est complètement erronée. Tous les patois de la France différent l'un de l'autre par leur vocabulaire spécial, leur prononciation ou leur prosodie ; mais ils se ressemblent tous en ce qu'ils ofit en commun avec le latin le même nombre de mots. On peut défier qui que ce soit de trouver sensiblement plus de latin dans le provençal que dans le lorrain , dans le catalan que dans le rouchi.
Si le point de départ est moral, et si la pensée de M. Littré a été de dire que Je génie de la langue latine, prenant sa part de la force attachée à l'autorité ^\x gouvernement, s'est reflété avec plus de vivacité, plus de couleur, dans les dialectes groupés autour du siège de l'autorité romaine, cette opinion est encore complètement fausse.
La seule ville qui, sous la domination romaine, ait joué le rôle de capitale de la Gaule, c'est Trêves. Le boulevard de l'action militaire et politique des empereurs, dans la Gaule, c'était la vallée du Rhin. Là étaient, là restèrent pendant quatre siècles, à partir d'Auguste, les quatre légions de la Germanie supérieure, campées entre Windish et Goblentz ; les quatre légions de la Germanie inférieure , campées entre Goblentz et le Wahal. Si donc il futf)arlé latin dans la Gaule, ce dut être surtout dans cette vallée, par les quarante mille bouches de l'armée romaine, concentrée sur la rive gauche du fleuve , qu'elle ne quitta jamais pour camper à l'intérieur.
Or, il se trouve que la contrée de la Gaule où l'action de la langue latine fut la plus directe, la plus immédiate, la plus puissante pour s'imposer, est précisément celle où cette langue