CHAPITRE SEPTIÈME
en langue vtdgaire. Nous avons déjà mis ce fait en lumière , dans le chapitre II, en citant le testament du seigneur de Beauvoir, daté de 1277, et qui lui avait été exposé par le notaire en patois du Dauphiné.
La rédaction latine des chartes, des arrêts, des actes notariés jusqu'au treizième siècle, ne prouve donc pas qu'on parlait la langue latine pendant le moyen âge, pas plus que l'inscription gravée sur le piédestal de la colonne Vendôme ne prouve que les Parisiens la parlaient en 1810.
L'absence d'une langue nationale, commune è toute la France, avait pu, seule, perpétuer l'usage public du latin, afin de mettre artificiellement les chartes, les lois et les actes publics à la portée des lettrés composant les administrations ou les tribunaux. Il en fut de même dans toute l'Europe. Mais lorsque, vers la même époque, les langues littéraires se formèrent en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, en Italie, en France, le latin perdit partout son ancienne suprématie, et ces langues littéraires prirent sa place.
Pendant la durée de l'empire roipain l'usage officiel* du latin n'avait supprimé la langue d'aucune nation en Italie, ou hors d'Italie. Pendant la durée du moyen âge il ne supprima le patois d'aucune province.
Il y a d'ailleurs deux ordres de preuves, appartenant l'un et l'autre à l'histoire, et établissant non-seulement l'antiquité des patois, mais encore l'antiquité de leurs divisions.
La première de ces preuves résulte de ce fait que, depuis deux mille ans, les noms des rivières et des montagnes, formulés en dialecte local, n'ont pas changé.
La seconde résulte de la présence dans tels ou tels dialectes de mots signalés comme gaulois par les auteurs anciens grecs ou latins, de beaucoup antérieurs à la conquête de la Gaule.
Exposons ces deux genres de preuves avec leur développement nécessaire.
Si les populations donnent encore à Jeurs rivières , à leurs montagnes, à leurs villes, les noms qu'elles leur avaient donnés il y a deux mille ans, cela prouve bien évidemment que les langues de ces populations n'ont pas changé.
Nous devons reconnaître que sur cette question nous rencontrons encore les partisans de l'hypothèse qui fait venir le français et les autres idiomes gaulois du latin. Ils supposent
latine, il jTaut bien se garder de vouloir les ramener tous au type français. Il est bien évident que les noms ont été donnés par les dialectes locaux. Ainsi , le nom même acfUel de Bordeaux en langue locale vylgaire, est Bourdéou; le. nom de jPati est Pâou; le nom de Foix est Foutch; le nom d'Auch est Aouch; le nom de Perpignan est Perpinyâ; le nom de Béziers eslBézès.
Le français a ainsi , comme le latin, défiguré les noms des rivières^ des villes ou des localités des autres provinces ou des autres nations. Il appelle Bhâne le fleuve que les populations riveraines appellent Itozé; Aveyron la rivière qu'elles nonmient Abétrou; et il nomme Turin et Londres les villes que les Italiens et les Anglais nomment Torino et London.
Il faut donc tenir compte, dans la restitution des noms primitifs des Gaules, du dialecte de la contrée auquel le nom avait été emprunté ; reconnaître dans le nom grec du Rhône, 'Po^aWci la traduction du nom patois Rozé, et dans le nom grec Kuvf}Tov, petit chien y la traduction de Canet, village situé au bord de la mer, en face de Perpignan.
En résumé , beaucoup de noms gaulois s'étant prêtés à la déclinaison latine, les écrivains anciens les ont à peine défigurés. De ce nombre sont : le Tarn, devenu en latin Tamis ; le Cher, devenu Carus ; la Sarthe , devenue Sarta ; la Meuse, devenue Mosa ; te Moselle, devenue Mosella ; le DouÊs, devenu Dubis ; risère, devenue Isara ; le Drac, devenu Dracus ; le Var, devenu Varum ; l'Orbe, devenu Orbis ; le Tek, devenu Techus ; la Thet, devenue Tetis; la Garonne , devenue Garumna, en latin, et ayant conservé en grec sa forme volsque Fapouva, Garouna, Garouno.
Quelques autres noms gaulois ont été un peu défigurés, mais pas assez pour n'être pas reconnus. Tels sont : la Saône devenue Sauconna (1), dans Âmmien-Marcellin, et Soana, dans une charte de l'année 858 ; la Seine, devenue Sequana ; la Durance, devenue Druentia; TÂude, devenue Atax, mot bien rapproché
(1) Elle est nommée ainsi dans Ammien Marcellin, lib. XV : Araris, quem Sauconnam vocant,
La Saône est nommée Soana dans une charte da mois d^aTiil de l'année 858. — Voy. Cartulaire de Vabbaye de Savigny, édité par Aug. Bernard ; Paris, 1853, in-4».
Il est à remarquer que Saâne et Seine^ noms à peine différents, avaient été rendus en latin paf deux noms presque semblables, Saticonna et Sequana,
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du patois Aûdé; Tarbe, devenu Ttiria ; Salses, devenu Sakulœ; Lectoure, en patois Leîtouro, traduit par Lactora; Auch, à peine modifié dans le latin Aiun, et dans le grec Au(rx(ot.
Enfin, un certain nombre de noms gaulois sont restés intacts dans le latin ; tels sont par exemple le Jura, VArdenne, la Bigorre, Genève, Leucate, et les Cévennes, appelées Cebenna en latin et Cébennos en langue vulgaire.
La conséquence de ces faits se dégage d'elle-même et s'impose avec l'autorité de l'évidence.
Les noms des montagnes, des fleuves^ des villes de la Gaule existaient en leur forme actuelle il y a plus de deux mille ans, c'est-à-dire avant la conquête romaine. Donc, les langues locales auxquelles ces noms ont été empruntés existaient à la même époque, et sont ce qu'elles étaient lorsque les noms leur furent empruntés, puisque le peuple les prononce encore aujourd'hui avec Taccent propre à ces langues.
L'antiquité des patois résulte encore des mots gaulois conservés par les anciens auteurs, grecs ou latins, et qui existent encore à peu près tous dans les dialectes de la France.
Un philologue laborieux et intelligent, M. le baron de Belloguet, a réuni ces mots dans un travail remarquable (1). Ils s'élèvent à un peu plus de deux cents. Nous allons citer d'abord ceux au sujet desquels il ne saurait s'élever le moindre doute, et qui sont bien réellement aujourd'hui ce qu'ils étaient il a vingt siècles.
Arepennis, Columelle, lib. Y, c I, mesure agraire ; en français, arpent,
Alacda, -Pline, Hist. nat.^Wh, II, cap. XXXYII, XLIV, alouette; en languedocien, alauzo; en gascon, lauzeto.
Marga, Maria. Plin., Hist, nat,^ lib. XVII, cap. VI , marne; en iwallon, marie; en gascon, merlou,
CiRCics, Plin., Hist. nat.^ lib. II, cap. XL VII ; en languedocien, cerst vent de nord-ouest.
Bardos, Diod. Sicil.. lib. II, cap. XXXI, poêle, musicien, chanteur ;en bas-breton, bars,
Benna, Caion, De re ruslic. lib, 23 -, en wallon, benne, un panier, une voilure.
LEucA,1euga. — Ammian-Marcell., lib, XV, cap. II; en français, lieut^; en gascon, lego,
Paous, Plin., Hist. nat,, lib. III, cap. XX, sapin; en rouerguois, paef^.
B^X>^ ^i^- Sicul., lib. V, cap. XXX; en français, braies; en bourguignon, braffues,
XaY/.CSf Diod. Sicul., lib. V, cap. XXX; en flrançais, lance.
(1) Etnogénie gauloise, t. I, p. 67 et suiv.
M^xa, Pausan., Phocid., lib. X, cap. XIX, cheval; en bas-breton, march,
PoMTONES, Csesar, De belL civ,, lib. III, cap. XXIX ; en français, pontons.
Materis, Csesar, De beli. gallic.^ lib. I, cap. XXVI ; en français, matras.
BETtJLL4, Plin., Hist. naL, lib.XVi, cap. XVIII-XXX, Bouleau; en gascon, hédont; hédatj bois de bouleaux.
Certisu, Plin., BiU na/.>lib. XXII, cap. XXV; en français cervoUe, noman-
■ cien de la bière.
Bec, Suelon., VitelL, cap. XVIII ; en français, en gascon, dans presque tous les dialectes, hec.
Coq, Suelon., VUell.^ cap. XVIII; en français, coq, en bas-breton, A/A, kok.
Petorritvii, Aul. Gell., lib. XV, cap. XXX, char gaulois à^qoatre roues ; en basbreton, Petor,
MàvixQt. Diod. Sîcul., lib. V, cap. XXVII ; en gascon, manico; en rouchi, manique.
Spatoa, Vegct., De remilit.^Wb. Il, cap. XV. — Diod. Sicul., lib. V, cap. XXX, épée ; en gascon espazo ; en catalan, espada,
Camisia, Paul, in Festo, voce supparus, chemise ; en languedocien, en gascon, camiso.
TiTio, Varr., apud Non., II, 874, et IV, 184 ; en français, Uson ; en italien, tizzone.
Carrds, Cœsar, De bell. gall. ^Wb. I, cap. Ifl, chariot; en rouchi, en picard, car.
Viscus, Virgil. Gcorg., lib. I, v. 139, en français, glu; en gascon, besc; en languedocien, embesca, engluer.
Capanka, Isidor: Hispal., Orlgin., lib. XV, cap. XII; en français, cabane.
Voilà donc une série de mots, cités comme gaulois par les anciens auteurs, grecs ou latins, qui les emploient. Ces mots étaient gaulois il y a bien dé^ siècles ; et ils avaient à l'époque où ils furent écrits la forme qu'ils ont encore aujourd'hui.
Ces mots appartiennent à tous les grands dialectes de la France. En effet, neuf appartiennent au français, sept au gascon, quatre au bas breton, trois au wallonou au rouchi, un au bourguignon, un au rouerguois.
Que conclure de ces exemples, si ce n'est que tous ces dialectes ont au moins la même antiquité que ces mots, qui leur appartiennent?
Un grand nombre d'autres mots , cités comme gaulois par les auteurs anciens, auraient pu être portés dans cette liste. Ceux qui s'y trouvent suffisent pour la solution du problème.
Nous en indiquerons néanmoins un petit nombre d'autres, à cause des observations spéciales qu'ils comportent.
DoLUHEN. Ce mol est donné par Isidore de Séville, liber Glossarum^ verbo dolume^Xy comme signifiant delubrum, autel. C'est évidemment le mot bas-breton dolmen, ayant la même signincation, et désignant ces monuments en forme de table, que Ton rencontre si fréquemment en Bretagne.