CHAPITRE SEPTIÈME
cation. Aussi Max Mûller a-t-il pu dire, après un philologue espagnol de génie, Hei^vaz, qu'une langue peut avoir plusieurs vocabulaires, mais qu'elle ne saurait avoir qu'une grammaire.
Quelle était donc la grammaire de la langue gauloise?
Elle était celle qui est encore commune à' tous les dialectes ou patois de la Gaule.
Qu'on étudie tous ces patois, on verra qu'ils ont absolument la même grammaire.
Ainsi, sans une seule exception :
Tous les patois déclinent le substantif à l'aide de prépositions, — contrairement au latin, qui le décline avec des désinences casuelles, ou flexions.
Tous les patois, dont le verbe actif a dix-neuf modes, en conjuguent huit, moins de la moitié, à l'aide de flexions, et onze, plus de la moitié, à l'aide d'auxiliaires; — contrairement au latin, qui conjugue ses onze modes, c'est-à-dire la totalité, à l'aide de désinences fînales.
Tous les patois composent la voix entière de leur verbe passif à l'aide de l'auxiliaire être ; — contrairement au latin , qui sur onze modes de son verbe passif en conjugue six, plus de la moitié, avec le procédé des désinences.
Tous les patois ignorent la voix déponente ; — contrairement au latin, dont cette voix est l'une des trois formes du verbe.
Enfm, tous les patois ont une syntaxe qui ordonne la construction de la phrase selon l'ordre direct des idées ; — contrairement au latin , dans lequel la syntaxe permet et le goût ordonne la construction de la phrase selon l'ordre inverse.
L'étude des dialectes ou patois de la France prouve donc deux choses : d'abord, qu'ils n'ont tous, sans exception , qu'une seule et même grammaire ; ensuite, que cette grammaire est absolument différente.de la grammaire latine.
Cette grammaire, la même pour tous les patois de la France , est la grammaire de la langue gauloise, ou , ce qui est la même chose, de la langue celtique. On retrouve celte grammaire dans tous les pays où laVace celtique s'est établie et maintenue, c'està-dire en Espagne, en Italie, en Irlande, en Ecosse, en Angleterre, dans les cantons des Grisons et en Valachie.
Nous avons dit que ce qui constitue les dialectes c'est l'unité de grammaire, jointe à la diversité de la prononciation, de la pro- 1^ sodie et d'une partie du vocabulaire.
Chaque dialecte offre en effet cette particularité, d'avoir une partie de son vocabulaire qui lui est commune avec tous les autres, et une autre partie qui lui est exclusivement propre.
Ainsi, que Ton compare , au point de vue du vocabulaire , les patois en apparence les plus éloignés et les plus inconciliables, le bas-breton, le français, le rouchi , le suisse, le gaélique', et Ton arrivera composer, avec leurs éléments communs, un répertoire très-considérable. Et comme, de tous ces mots, le plus grand nombre ne se trouvent pas dans la langue latine, on est bien obligé d'y voir le vocabulaire d'une partie de l'antique langue commune aux divers peuples de la Gaule.
Le vocabulaire des patois se divise donc en deux parties bien distinctes.
La première, dd beaucoup la plus importante, comprend les mots qui leur sont à peu près communs à tous, et qui constituent comme le fond de la langue gauloise.
La second», la moindre des deux, comprend les mots qui sont propres à chacun, et qui constituent, avec la prononciation et la prosodie, leur individualité dialectique.
Nous allons placer sous les yeux du lecteur ce fonds commun des dialectes de l'ancien territoire gaulois, en prenant pour exemple ceux qui semblent les moins conciliables, tels que le français, le bas-breton, le gascon, le rouchi, le suisse, le forésien, le lorrain et le normand ; mais il est indispensable de faire précéder ces table;aux de la rectification de quelques erreurs générales , répandues au sujet de deux d'entre eux, le gascon et le bas-breton.
C'est une habitude assez ancienne et assez générale des habitants du nord de la France de donner le nom de Gascons aux habitants du midi. Ce n'est là qu'une habitude de langage sans conséquence. L'erreur devient grave, parce qu'elle altère la vérité philologique lorsqu'elle présente sous la dénomination générale de langue gasconne les dialectes du midi.
C'est ce qu'avait fait l'abbé de Sauvages, dans son Dictionnaire languedocien; c'est ce qu'ont fait après lui quelques philologues. De ce nombre est M. Onofrio, qui a cru que le poète Jasmin avait écrit en gascon (1). Jasmin a écrit en patois d'Agen, qui est, comme
(1) Ce qu'il y a de plus singulier dans cette erreur, c'est qu'elle a été parlag<!e par le propre éditeur de Jasmin, et sous les yeux du poê.le