CHAPITRE SEPTIÈME
La thèse que nous venons d'établir pour la France, nous aurons plus loin à rétablir pour le groupe gaulois tout entier, c'est-à-dire pour la France, l'Espagne, l'Italie, la Valachie et les Grisons. Dans ces pays réunis on parle cinq ou six cents dialectes ; mais on ne parle qu'une seule langue.
Ainsi, un homme sachant bien un dialecte de la région moyenne de la France, par exemple le limousin ou le forézien, pourrait se faire entendre, sans interprète, de Lunéville à Cadix et de Calais à Brindisi. Puis, remontant au nord, par Venise, Trieste, la vallée de l'Izonzo, Cividale, Caporetto, Tarvis, et, suivant de là les crêtes des Alpes Carniques et Rhétiques, jusqu'aux hautes vallées du Rhin, ce voyageur retrouverait encore les dialectes de sa langue mère , en redescendant au sud par le Saint- Gothard, le Simplon et le mont Rosa , jusqu'aux sources de la Doire 6aIthée,où il serait accueilli parles patois allobroges.
La possibilité de ce voyage philologique serait expliquée par la critique de notre temps, en disant que ce sont là des peuples NéO' Latins, auxquelles Romains avaient imposé leur langue. La critique sérieuse, et qui ne se paye pas de mots creux, répond que si les Romains avaient eu le pouvoir d'imposer leur langue jusqu'à la limite de la Moselle et de l'Izonzo, de Bruxelles, de Coire et de Botzen, sur le haut Adige, ils l'auraient aussi bien imposée au delà, par la raison que cette ligne idéale ne bornait leur domination d aucun* côté , et qu'ils étaient les maîtres de la vallée du Rhin comme de celle de la Moselle ; de l'Istrie et de TUlyrie, comme du pays vénète ; de la Bohême, comme de la Rhétie, de la Pannonie, comme du Trentin.
La vraie raison qui rendrait possible le voyage philologique de cet homme , que nous supposons parti de Limoges ou du mont Lozère , c'est qu'il ne franchirait pas la limite des pays d'Europe primitivement peuplés par des Gaulois ou des Celtes. En effet, au delà de cette ligne, au nord, à l'est, de tous côtés, il cesserait de comprendre et d'être compris, parce qu'il entrerait dans la sphère des langues germaniques ou slaves, complètement différentes des dialectes gaulois ou celtiques.
C'est cette expansion de la grande famille gauloise en dehors de la Gaule que nous allons raconter maintenant. L'histoire de ses émigrations et de ses établissements montrera que les dialectes de l'Italie, de l'Espagne et de la Gaule se ressemblent, non point parce que le latin aurait versé tardivement quelques-uns
de ses mots à chacun d'eux , mais parce que dès leur origine ils appartiennent tous à une seule et même langue.
Mais cette étude de la langue gauloise serait incomplètes! nous ne la terminions point au moins par un aperçu rapide de la culture des lettres chez les anciens Gaulois.
On a voulu tourner contre eux cette circonstance , que leur littérature n'a pas laissé de monuments. Mais où sont donc les monuments de la littérature des Étrusques , des Perses ou des Égyptiens ; et qui doute d'ailleurs de la haute culture intellectuelle de ces peuples ?
On a dit encore que les Gaulois n'avaient pas même une écriture nationale , puisque , d'après le témoignage de César, ils se servaient de l'alphabet grec pour leurs affaires publiques ou privées (1).
Ce reproche n'est pas sérieux.
Tous les peuples de l'occident, sans exception, se servaient de l'alphabet grec, un peu modifié , chez les uns et chez les autres. Qu'étaient l'alphabet latin, l'alphabet ombrien, l'alphabet osque, l'alphabet volsque, l'alphabet étrusque, l'alphabet falisque? — C'était l'antique alphabet porté en Grèce par Cadmus, augmenté des quatre lettres de Palamède et des quatre lettres de Simonide (2); seulement, chacune de ces nations avait introduit quelques changements dans la forme de certaines lettres, telles que l'A, le D, l'F, le F, TS et quelques autres.
Comme tous les peuples, et comme les Grecs eux-mêmes, les Gaulois se servaient donc de cet alphabet unique, venu d'Orient, et modifié en Italie, en Gaule, en Espagne.
Cet antique alphabet des Gaulois est aujourd'hui connu, grâce aux monuments épigraphiques de la Gaule cisalpine (3), aux médailles gauloises (4) , et à l'inscription tumulaire du martyr Gordien, Gaulois chrétien, massacré à Rome pendant les persécutions religieuses (5).
(1) Cœs., De bell, gallic, lib. VI, cap. XIV.
(2) PUn., Hist. nat., lib. VII, cap. LVI, LVII.
(3) Voir les 61 inscriptions gauloises du recueil de Fabretti, Corpus itucript. italicar.y p. le 8.
(4) Voir Bouterouë, Traité des monnaies.
(5) Voici le texte latin de cette inscription, qui est écrite en caractères gallogrecs :
« Hic Gordianus GalUx nuncius, ju^lattis pro fide, cum familia tota ,