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CHAPITRE HUITIÈME

Timagène, historien grec de la seconde moitié du premier siècle avant l'ère vulgaire, et qui avait composé une histoire des Gaules, assure que les premiers peuples qui portèrent le nom d'Aborigènes étaient ceux qui avaient peuplé la Gaule. C'est d'après lui que Ammien Marcelli'n s'exprime , à ce sujet, dans les termes suivants :

« Timagène, Grec par l'esprit de recherche et par la langue, a recueilli dans un grand nombre de .livres des choses restées longtemps inconnues. C'est donc sur son autorité que, dissipant des obscurités anciennes*, nous exposerons des faits clairs et précis. Il est certain que les premiers Aborigènes parurent dans la Gaule. Ils furent appelés Celtes du nom d'un de leurs rois, qui était populaire, et Galates du nom de sa mère. C'est en effet de ce dernier mot que les Gaulois sont nommés en langue grecque (4). »

D'après plusieurs historiens, que Denys d'Halicarnasse men* tionne sans les nommer, les Aborigènes étaient une émigration de Ligures, peuples gaulois établis, comme nous l'avons déjà dit, sur les deux versants des Apennins, et qui se trouvaient voisins des Ombres (i).

Ce voisinage des Ombres et des Ligureis, famille primitive et originaire d'où les Aborigènes étaient sortis, suivant la tradition qui précède, peut expliquer une troisième opinion, également rapportée par Denys d'Halicarnasse, et d'après laquelle les Aborigènes auraient été de race ombrienne (3)^

Un seul témoignage vient contredire ceux qui précédent et donner aux Aborigènes une origine grecque , au lieu d'une origine gauloise; c'est celui de Caton le Censeur; mais Denys d'Halicarnasse, qui rapporte son opinion, la combat, en faisant observer que Caton ne dit ni à quelle partie de la Grèce les Aborigènes auraient appartenu, ni par quel motifs ni à quelle époque ils auraient quitté leur patrie (4).

Un fait philologique nous paraît trancher la question. A Tiore, ville sainte des Aborigènes, se trouvait^ comme à Dodone, une colonne du haut de laquelle l'oiseau sacré rendait les ora-

(1) Ammiui. MarceU., lib. XV, cap. IX.

(2) *AXXoi Sk Aiyvcov Aicoixou; |tv6oXoYo09tv oCroOc yv^Mai tâv 6|ftopovvtwv *0|x6pixoT;. -— Dion. Halic, lib. I^ cap. X. ,

(3) Ibid.,\ib. I,cap. XUI.

(4) ibid,, lib. I, cap. XI.

des. Or, dans la langue des Aborigènes , dit Denys d'Haiicarnasse, cet oiseau sacré sa nommait Pxc\ c'est celui que les Grecs appelaient Perce-Bois (1).

C'est le Pivert.

On sait que le Pivert perce un trou rond dans le tronc ou dans la mère branche des arbres les plus durs, pénètre au cœur, s'y creuse une chambre et y fait son nid.

Ce passage de Denys d'Halicarnasse nous parait décisif pour la nationalité des Aborigènes, parce qu'il permet de déterminer la langue qu'ils parlaient, et que languie et nation ont toujours été, comme on sait, deux termes identiques (2).

Or, il n'y a qu'une seule langue dans laquelle l'oiseau sacré des Aborigènes se soit appelé Pic, avec la signification de Perceuvy parce qu'il n'y en a qu'une seule dans laquelle />ercer, trouer se dise Pikf, Piquer; c'est la langue gauloise; nous allons le montrer.

Mais constatons d'abord, à l'aide d'inscriptions antiques trouvées dans l'Ombrie, c'est-à-dire dans le pays où le^ ruines de Tiore existent encore, que les habitants primitifs de ce pays donnaient réellement au Pivert le nom de Pic ou de Pico. L'oiseau sacré est désigné dans les rites ombriens sous le nom de Peicu et de Peico (3). Le témoignage de Denys d'Halicarnasse est donc confirmé par les monuments épigraphiques.

D'un autre côté, il est constant que dans tous les dialectes des pays originairement peuplés par des Gaulois ou des Celtes, en Italie, en Espagne, en France, en Angleterre, l'ancien oiseau sacré des Aborigènes se nomme Pic, et ce nom a dans les dialectes de ces pays, comme dans la langue des Aborigènes, la signification de Perceur.

(1) Ilapà Si ToTc *AtfopiYi9i 0e6icc(&Toc 5pvtc, 8v aOrol ntxov, "EUvivs; ot ApuoxoXdicrriV x%).gG91v, in\ xtovo; ^Xtvou 9atv6|uvo; xh &ut6 iSpoi. — Dion. Halicam., lib. I, cap. XIV.

(2) Au moyen Age, le mot langue et le root nation s*eiiiployaient Tun pour Tautre, pour déterminer la nationalité de quelqu'un.

On disait les horomes de telle langue , ou de telle nation.

L'Ordre de Malte se divisait en huit langues on nations, qui étaient celles de : ProTence, Auyergne, France, Italie, Aragon, Allemagne, Angleterre et Gastille.

L*anciemie faculté des Arts de Paris comprenait quatre NaUons ou Mangues , qui étaient : France, Picardie, Normandie et Angleterre.

(3) Voyez la sixième table à^Iguvium, lignes 1 et 3. — Fabrelti , Corpus inscrlptionum italicarum, p. li; Aug. Taurinorum, i8G7.

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En Italie, on dit encore Pico; mais en Espagne le nom se commente lui-même, et devient Beque-Bo. Ce Bo est un patois représentant le mot Bosque, qui signifie Bois.

En dialecte suisse du canton de Vaud, le Pic se nomme Beka- Bou, En dialecte des Vosges, on dit Bic-Bos; en dialecte du Jura, Becca-Bos; en dialecte lorrain, Baque-Bos; en dialecte Wallon, Biek'Boê ; en dialecte rouchi, ou de Yalenciennes, Bika-Bos; en dialecte picard, Bèke-Bos ; en dialecte messin, Boche- Bô; en dialecte de Maubeuge, Beke-Bo ; en dialecte de Bar-le-Duc, Biche-Bo (4).

Tous ces noms reproduisent les variations que présentent, dans les divers dialectes ou patois, le mot Pic et le mot Bois.

En Gascon, le pivert se nomme Pic-Laye. C'est toujours le sens dfe Perce-Bois; car laye est un vieux mot gaulois conservé dans les chartes, signifiant i?ot9, et qu'on retrouve dans le nom de Saint- Germain-ert-Laye (2).

Dans le dialecte vulgaire de l'Ile-de-France , le Pic se nomme Pique- Bois, C'est l'expression qu'a employée le Père le Jay, dans sa traduction de Denys d'Halicamasse.

Ce qu'il y a d'essentiel dans le nom gaulois du Pivert , ce n'est pas bien évidemment la signification de Perce- bois qui y est attachée; c'est le mot /'te ou ses équivalents ^ûr, Beke, Beka, etc., appartenant aux divers dialectes. Toutes les langues de l'occident appellent le Pivert Percé-bois ; mais seule la langue gauloise le nomme Pic, ou Pique-Bois, parce que seule la langue gauloise emploie les mots Piquer, Pika, pour dire percer.

La langue anglaise, dont le vocabulaire est aux trois quarts gaulois, nomme le Pivert Vood-peker, c'est-à-dire encore perce- ^ bois; mais Peker, qui se prononce piqueur, est évidemment le substantif du verbe piquer.

Il nous reste enfin à expliquer comment, malgré l'apparence, le mot français Pivert signifie également Perce- bois.

La forme primitive du nom du Pivert est Pic-vcfi. C'est ainsi qu'il est écril dans le plus ancien de nos dictionnaires , celui de Furetière.

Dans le dialecte de la Touraine^ employé par Rabelais, on dit

(1) Voir les Glossaires suWanIs : Patois suisses, fitr le doyen Bridel ; — Patois de la Flandre française et wallone^ fitr Vermesse ; -» Patois picard^ par Jules Corblet; — Patois lorrain, par Orbelin.

(2) V07. Du Gange, Glouar. m^xet infimx latinitat,, verbU Leda et Leia

Pivars. On disait aussi Pic-Mars, parce que dans la religion des Gaulois comme dans celle des Aborigènes ou Latins le Pivert était consacré au dieu de la gueiTe (l).

Voici un passage de Rabelais qui mentionne ces deux formes du mot :

jtt Une herbe..., de laquelle usent les Pics-Mars (vous les nommez Pivars), quand de quelque puissant coin de ferJ'on estoupe le trou de leurs nids, lesquels ils ont accoutumé industrieusement de faire et caver dedans le tronc des fortes arbres (2). »

Eh bien, le mot vert, qui termine le nom de l'oiseau sacré des Gaulois en français, n'est pas un adjectif indiquant la couleur verte; c'est un substantif signifiant arbre, et principalement un arbre de futaie:

C'est ce qui est très-nettement expliqué, au sujet du mot verdier et du mot verderie, dans une ordonnance de Louis XI, de l'année 1477, sur les Eaux et Forets de la couronne.

La fonction de l'officier nommé Verdier y est ainsi définie : (( ... Il veille sur la Verderie, c'est-à-dire sur la Forêt bonne à couper (3) ». — Un autre vieux texte dit : a La forêt du roi en futaie, Foresta régis de viridi (4). »

La forme Ver, signifiant bois, se trouve môme dans les romans du XIII* siècle ; on lit dans le roman de Garin :

a Et Fromond broche de Ver de Valfondée (5). »

Seul, parmi tous les dialectes gaulois, le bas4>reton semblerait ne pas donner au Pivert le nom de Pic. On l'appelle en Gornouaille Ébeâl'Koad, poulain de Bois; en Vannes, Karek-Koad, jument de Bois , et Kitek-Koad, coq de Bois. Cependant, le père de Rostrenen constate qu'on l'appelle également Picq.

En résumé, le nom donné à l'oiseau sacré des Aborigènes d'abord par eux-mêmes, ensuite par les dialectes gaulois, est une particularité philologique autorisant à croire que les Aborigènes étaient une tribu celtique. Tous les doutes dis-

(1) Les Latins référaient le Pivert et se gardaient bien de lui faire aucun mal. — 11 élait consacré à Mars. -^ Plutarq. Fortun. roman., cap. XIIL —

(2) Rabelais, Pantagruel, liv. 4, diap. 62, in-4'*; Amsterdam, 1751.

(3) Is viridiSf seu silvœ caeduœ curam hibet — Du Gange, Glossar, med. €i in/lm, latinit., verbo Viridariuf.

(4) !bid., verbo Viride.

(5) tbid., verbo Verceillum.

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paraîtront lorsque, dans un chapitre ultérieur, nous examinerons la langue des Aborigènes, c'est-à-dire le latin rustique du La-, tium. On verr^ qu'elle est pleine de mots gaulois, dont beaucoup n'ont môme pas été adoptés par le latin littéraire, formé dans les écoles de Rome.

A côté des Aborigènes, et môme établis avant eux sur le territoire où Rome fut bâtie, vivaient les Sicules, autre tribu celtique. Chassée d'Italie, par les Aborigènes (i), elle passa en Sicile, où elle porta la langue osque, qui était, comme on verra, manifestement gauloise.

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