CHAPITRE HUITIÈME
En résumé, les Pélasges construisirent au moins vingt-trois villes dans ritalie centrale et autour de Rome, en comprenant dans ce nombre, non pas celles que les historiens leur attribuent, mais seulement celles dont les ruines sont encore debout; savoir, deux en Ombrie, quatre dans la Sabine, une chez les Marses, une chez les Samnites, quatre chez les Volsques, deux chez les Herniqués, deux dans le nouveau Latium au delà du Liris, trois dans le vieux Latium, enfin quatre en Étrurie, en comptant Cortone.
Une puissance aussi considérable, exercée pendant plus de deux siècles sans partage, car elle ne fut détruite dans TËtrurie que vers l'an 1219 avant l'ère vulgaire, et elle se maintint toujours dans le Latium, dut nécessairement laisser des traces profondes dans le langage de l'Italie centrale ; et il devient indispensable de rechercher, avant d'aller plus loin, quelles étaient la nationalité et la langue des Pélasges.
Trouver la nationalité, c'est trouver la langue; comme trouver la langue, c'est déterminer la nationalité. Cherchons-les toutes deux dans les faits.
C'est un fait que les Pélasges furent les habitants primitifs du Péloponèse et' de la Grèce ; si bien qu'au témoignage formel de Strabon, appuyé sur toute l'antiquité, le Péloponèse s'appela d'abord Pélasgie (1), et que tous les Grecs anciens portèrent en commun le nom de Pélasgiotes (2).
Les Pélasges étaient donc des Grecs; — mais ils n'appartenaient pas à la race des Grecs Hellènes, divisée, comme nous l'avons dit, en quatre grandes familles, les Ioniens, les Attiques, les Eolieas et les Doriens (3); et comme toute division en nations répond à une division en langues, il y eut deux langues grecques, 1 hellénique ou celle des Hellènes, et la grecque barbare, comme celle des Cariens ou Lélèges et celle des Pélasges.
Ces deux langues restèrent toujours séparées. La nation hellénique, dit Hérodote, conserva toujours sa langue (i) ; et quant aux Pélasges, ils parlaient encore de son temps une langue barbare (5).
(1) D'après Éphore et Euripide. —Strabon, lib. V, cap. H, § 4.
(2) D'après Euripide. — Strab., lib. VIH, cap. VI, § 9.
(3) Comme les Grecs Hellènes prévalurent, ils furent reconnus pour les seuls vrais Grecs. — Voir Strab., lib. XIV, c. V, § 26.
(4) Herodot., lib. I, cap. LVIII.
(5)...''Haav ol nsXxvYol Pap6apov yliâa<T7y léviec. — Herodot., lib. I, cap. LVII.
Or, en quoi cette langue barbare d'une famille de Grecs primitifs différait-elle de la langue des grecs Hellènes?
Était-ce par une prononciation plus rude? — Non, dit Strabon(i). — Était-ce par l'emploi de mots complètement étrangers? — Non encore, ajoute-t-il, car il y a un très-grand nombre de mots grecs dans la langue des Cariens, grecs primitifs et race militaire, comme les Pélasges (2)^ et qui, comme les Pélasges, parlaient aussi une langue barbare (3).
La barbarie de la langue, dit Strabon, consiste, non dans une prononciation vicieuse, mais dans les propriétés qui lui donnent un caractère spécial, et qui la distinguent du grec hellénique (4) ; si bienqu'en définitive, a parler barbare signifie ne point parler helléniquement le- grec (5).
En résumé, on disait des Pélasges et des Gariens qu'ils avaient une langue barbare, parce qu'en parlant le grec ils ne le parlaient pas selon les règles. Le grec barbare était donc celui qui ne suivait pas la grammaire adoptée par les quatre familles de la nation hellénique. En d'autres termes, le grec barbare était un patois grec, mais différant du grec hellénique par ses propriétés grammaticales.
Il en était de même du latin barbare. Aulu-Gelle définit le barbarisme une a façon de parler à la manière des paysans, » rusticè loqui (6). Nous verrons au chapitre suivant que les paysans du Latium parlaient en effet une langue ayant ses propriétés caractéristiques, c'est-à-dire son vocabulaire particulier et surtout sa grammaire spéciale.
D'ailleurs, les grammairiens firent toujours la distinction d'une vieille langue grecque (7), différente de la langue plus récente, appelée hellénique (8); et Yarron affirme que les mots de cette
(1) Strab., lib. XIV, cap. II, § 28.
(2) Ibid.
(3)... Baf^pofwvovc tov; Kôpa;,... diaprés Homère. ^ Strab., lib. Mil, cap- VI, $ 6.
(4)...'A).Xà xatà ta; SioaexTûv leiôiriTa;. — Strab., lib. XIV, cap. Il, § 28.
(5) OÛTcoc oOv xai t6 ^ap^poçwveîv xal tovc pap6apoçwvou; Sdxxcov loù; xaxû; iaYiviCovxaç. — Strab., lib. XIV, cap. II, § 28.
(6) Aul. Gell., KoU. Altic, lib. XIII, cap. VI.
(7) Aliquot verborum antiiiuorum Grœcorum... — Aul. Geli. , lib. I , cap. XVIII.
(3} ... Griccuin, quod nunc nomioant 'Dériva. — Jbid.
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vieille langue grecque ont été apportés en Italie parles Pélasges(l).
S'il résulte de Texamen de ces mots qu'ils sont à la fois grecs et celtiques, on sera autorisé à considérer les Pélasges comme une branche latérale de la famille aryane , et ils seront ce peuple mystérieux et presque bilingue, qui a porté les mots celtes dans la Grèce et dans le Latium et les mots grecs dans la Gaule.
Or, voici quelques-uns de ces mots pélasgiques, répudiés par le grec hellénique , et qui entrèrent dans le vieux latin rustique du Latium, comme dans nos dialectes :
ÀéTTopt;, devenu Lepus, lièyre, enlalin. Le grec hellénique disait Aaycoô;. «^ôp, devenu Fur, voleur, en laUn. Le grec hellénique disait KXîitrri;. nOttov, devenu Puteus, puits, en latin. Le grec hellénique disait ^U%o, Ilipva, devenu Perna^ jambon, en latin. Le grec hellénique disait KwÀy) ou Ilt-
Toacov.
'Cl;, devenu Ovis, brebis, en latin Le grec hellénique disait ITçoSaTov. nôpxoc, devenu Porcus, porc, en latin. Le grec hellénique disait Tç, et plus
récemment encore, x^^pov.
ITavo;, devenu Panis, pain, en latin. Le grec hellénique disait 'Apro;. Ilctwoc-devenu Pannus (2), morceau d^éloffe, en latin. Le grec hellénique disait
•Pixor.
A6(io;, devenu Domus, maison, en latin. Le grec hellénique disait Otxta. Ka6aX>.r,c, devenu Caballus, cheval, en latin. Le grec hellénique disait
4>iQp, devenu Fera, bête féroce, en latin. Le grec hellénique disait 6r,p. MopTÔ;, devenu mortuw, mort, en latin. Le grec hellénique disait 6vy]t6;.
Il serait sans intérêt pour l'objet de ce chapitre de développer davantage ce tableau; mais il est important de faire observer que ces mots empruntés au grec antique appartiennent en même temps au gaulois, dans la proportion de neuf sur douze.
En effet, kinopi^ est le languedocien lébré; icuxeov, icopxo;, Tcdwoç, Sofxbc sont le français /)uz7!s ^ porc, panne, dôme ; tzi^soi est le landais pemo; Si^ est le vieux français otmilles; 7i«vo« est le gascon pan; KaCdWri^, est le montalbanais /cAaia/; il n'y a pas jusqu'au mot hellénique x<>*pov> qtii ne soit le forézien caïon.
Nous avions donc raison de dire que les Pélasges ou les habitants primitifs du Péloponnèse parlaient à la fois grec et celtique.
L'existence d'une nation primitive, passée d'orient en occident,
ri)... Lingua prisca et in Grœcia iEoleis Bœotii sineafflatu vorant colles tebas ; et in Sabinis, qno e Graecia vénérant Pelasgi, etiam nunc ita dicunt. — Varr. de /?. B., lib. 111, cap. I.
(2) Pannus grœcum. — Varr. de L. Laf,, lib. V, cap. CXIV.
294 LANGUE FEANÇAISB.
et parlant une langue à la fois grecque et gauloise , comme les Pélasges, explique donc d'une manière positive la présence de tant de mots celtiques dans les vieux dialectes du Latium, et de tant de mots grecs dans les dialectes de la Gaule. '
Nous avons déjà donné, dans un chapitre précédent, un tableau considérable, quoique fort incomplet, des mots grecs qui sont dans les dialectes de l'Ile-de-France, de la Basse-Bretagne et de la Gascogne^ mots grecs qui ne se trouvent pas dans le latin, et dont on ne peut pas dire par cohséquent que les Romains nous les ont transmis.
Gomment tous ces mots se trouveraient-ils dans les dialectes de nos paysans, si les Celtes, nos ancêtres, n'avaient pas été, ainsi que les Pélasges, une branche de la famille aryane, parlant une langue mêlée de grec, comme était aussi, suivant Strabon, la langue des Cariens ou des Lélèges?
Nous croyons donc avoir fait sortir, avec quelque netteté, des obscurités de l'histoire la nationalité et la langue des Pélasges ; essayons d'introduire un peu d'ordre et de lumière dans les traditions relatives à la nationalité, ou, ce qui est la même chose, à la langue des Ëtrusques.