CHAPITRE HUITIÈME. S
OÙ ils construisirent des navires, les chargèrent de toutes les choses utiles, et mirent en mer, pour aller chercher des vivres et d'autres terres. Après avoir côtoyé divers pays, ils abordèrent en Ombrie, où ils se bâtirent des villes, qu'ils habitent encore maintenant (i). »
Hérodote ajoute que ces émigrants, arrivés en Italie, quittèrent leur nom de Lydiens et prirent celui de Thyrréniens, deThyrrénus, fils de leur roi^ qui les conduisait.
On ne saurait assurément donner sur l'origine des Thyrréniens, qui prendront, peu après leur établissement en Italie, le nom A^Étrtisques, pour recevoir plus tard encore le nom définitif de Toscans y des données plus précises. Mais il faut ajouter que la tradition rapportée par Hérodote a été renversée par Denys d'Ha<licarnasse , à l'aide de deux arguments de fait , que les historiens et les critiques les plus compétents ont unanimement considérés comme étant décisifs.
Le premier argument de Denys d'Halicamasse consiste à faire observer que l'un des historiens les plus instruits des antiquités grecques et asiatiques, Xanthus, précisément Lydien de nation, en parlant des choses de sa patrie, ne dit pas un seul mot de cette prétendue émigration conduite par Thyrrénus, ni des circonstances extraordinaires qui l'avaient précédée et amenée.
a Xanthus Lydien, dit-il, un des plus savants hommes dans l'histoire ancienne et dans celle de son pays, ne dit point, ni que Thyrrénus ait été chef des Lydiens, ni qu!il y ait eu une colonie Thyrrénienne, qui ait porté le nom de Lydiens. Cet écrivain a néanmoins parlé de plusieurs autres choses bien moins importantes (2). »
Lorsque Denys d'Halicamasse s'exprimait ainsi les ouvrages de Xanthus existaient; il en donne des extraits; tout le monde
(1] Aax^a; Se aOrûv toù; itépou; iÇiivai i% tt); x<^^^> ^ xaTA^iQvai 2c £|jLupvT)v, xa2 |jLy)y,avr,oaa6Qii nXoTa, 2c rà 2a6e(iivou; Ta navra Soa ffçt ^v yijyiiQxà, IninXoa, àffoicXéiiv xaTà ^lou tc xai^Y^; (rimiiv* 2; ô 26vea iroXXà icapa|Jifi*|«|jLc- \ou; &icixcoOai ic '0|jL6stxoCc' ivdd a^eoc 2vi5pÛ9a^ai icoXia;, xai olxiciv t6 {lixpi To02f. — Herodot., lib. I, cap. XCXIV.
(2) SôvOo; Se 6 Av^i;, loroptoc naXaîQi;, el xaii tic ^o;» ifiirttpoc &v, Tfjc Se icttTpiov xal pefSsKOT)^; &v o^vS; OicoSeioTCpoc vo{U90il; , ours Tv^vivèv (iiv6|Mexcv oOSa|&oû TiI;YP>9^ïff SuvavTviv ÂvSûv,.... Tvp^vjvio; tc (t*'V)|jLT)v (î>; ÂuSwv &icoix^oe<i>;, TamivoTipfov dîXXitov |U|ivT)(&2voCi ovSc|iC«v ntn&iviTQu.^ Dion., Halk., Antiq. rom.f lib. I, cap. XVUI.
396 LAiracB française.
pouvait donc vérifier l'exactitude de son assertion. Aussi a-t-elle passé à p«u près unîvfirsellement pour décisive.
Néamnoins, le deuxième argument de Denys d'Halicarnasse est encore, s'il se peut, plus probant. Il déclare que a la langue des Tyrrhéniens et celle des Lydiens n'ont absolument rien de semblable (4). > Cet argument est sans réplique, car là où il n'y a pas communauté de langue, il ne sauraJl y avoir communauté de nation.
La critique moderne a repris les grands problèmes de Tbisloire ancienne, et les a généralement traités avec une remarquable puissance d'érudition. On va voir que sur la question de l'origine des Étrusques elle, a universellement pris parti pour Denys d'Halicarnasse contre Hérodote ; néanmoins, un savant enlevé prématurément aux lettres, M. Noël des Vergers a combattu l'argument de Denys , tiré de la dissemblance radicale de la langue étrusque et de la langue lydienne, a Sirabon, contemporain de Denys, nous apprend, dit-il, que de son temps il ne restait pas en Lydie une seule trace du langage des Lydiens. Or, ce témoignage nous paraît enlever une grande partie de sa valeur à l'opinion adoptée par l'historien d'Halicarnasse (2). »
M. Noël des Vergers n'avait pas lu avec une attention suffisante le passage de Sirabon sur lequel il s'appuie.' Il est vi'ai que dans la Lydie même la langue lydienne avait disparu , par suite du déplacement des peuples; mais les Cibjrates, natiou lydienne établie Sur les contins de la Pisidie, et considérable , puisqu'elle pouvait mettre sur pied trente mille fantassins et deux mille cavaliers, avaient conservé cette langue.'
o Les Cibyrates, dit Strabon, parlent quatre langues, la pîaidienne, la solymienne, la grecque et la lydienne (3). »
Denys d'Halicarnasse pouvait donc connaître la langue lydienne , parlée de son temps par un peuple de l'Asie Mineure peu éloigné de sa ville natale.
Après avoir combattu l'origine lydienne des Étrusques, Denys d'Halicarnasse, obligé de prendre un parti , se range sans hésiter à l'opinion des historiens ses prédécesseurs qui considéraient
(I) OùU T^P iKiEvoLt ift^luasM itow,... — DioD., Halic. Àntiq. rom., Kb. 1. U|i. XXX.
(î) Noël de» Vergen, rStrurle et ta Élnuguet, t. 11, chip. I", p. 1 17.
luviù, T$ Aviâv. — Stralmii., GeograpK., lîb. XIII, cap. I, $ 17.
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les Étrusques comme une nation purement autochthone, c'est-àdire primitivement établie sur le sol italien.
a Je considère, dit-il, comme plus raisonnable et plus vrai le sentiment de ceux qui font les Thyrréniens originaires du pays même qu'ils habitent. 11 est constant que cette nation est trèsancienne, et qu'elle n'a jamais eu ni dans son langage ni dans ses mœurs rien de commun avec les étrangers (1). »
Le lecteur comprendra certainement que faire des Étrusques de purs Italiens, c'est dans la pensée de Denys les assimiler aux Aborigènes et aux Ombriens , c'est-à-dire les confondre avec les races qui peuplèrent primitivement l'Italie; c'est surtout exdure l'idée qu'ils fussent des étrangers et des Asiatiques.
Toute la critique moderne s'est rangée à ce sentiment , qui implique deux question^ :
La première , relative à l'origine des Étrusques ;
La seconde, relative à leur établissement en Italie.
Sur la première, Niebuhr, Ottfried MûUer. Mommsen, Lepsius sont unanimes à repousser l'origine lydienne (2).
Sur la seconde, ces savants se divisent.
Niébuhr, adoptant une opinion développée par Fréret, fait peupler la Toscane par les Alpes Rhétiques. D'où seraient venus les Toscans? — Il ne le dit pas.
Lepsius les fait arriver par la vallée du Pô, de sorte que l'Étrurie circumpadane aurait peuplé l'Étrurie centrale; opinion qui, sauf le point d'arrivée, se confond avec celle de Niebuhr et de Fréret.
Ottfried Mûller se rallie aussi à l'hypothèse qui fait arriver les Étrusques par la Rhétie, quoiqu'elle soit, comme on verra, formellement combattue par Tite-Live, Justin et Pline.
Mommsen combat ces diverses opinions, et déclare n'avoir pas de système.
(1) Kivduveuou<Tt Ysp toTc &Xy)0c9i piâUov ioixôta Xtyetv, {iviSapLoOev ÂftY|Uvov, àXX' ênixcapiov ta l6vo; àicoçaCvovte;* éitciÔT) àpxaîôv tt kow , xai oi8tvl dtXXct) y^«» oure à(MyX(i><r<rov, ovre ôfiodiaitov cOptoxerai. — Dion. Halicam., AnJiiq, roman, ^ lib. I, cap. XXX.
(2) Voir l'analyse de ropinion.des savants allemands dans Noël des Vergers, VÉtrurie el les Étrusques, t. I, chap. I, p. 119 et suivantes.
Oltfried Mûller se rallie aune opinion mixte, consistant & dire que les Étrusques, mélange de Pélasges chassés de la Grèce, seraient allés en Lydie, sans être Lydiens, et en seraient revenus pour s'établir en Italie.
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298 LAKfiUE FRANÇAISE.
Reste le point particulier et fondamental de la nationalité italienne des Étrusques, pour laquelle Denys d'Halicarnasse se prononce, et qui ferait de ce peuple comme un démembrement des Ombriens, des Aborigènes et des Pélasges.
On peut dire que l'érudition moderne s'est généralement ralliée à cette doctrine.
Tout en distinguant la nation étrusque de la nation pélasgique, lesquelles parlaient des langues différentes, Denys d'Halicamasse avait néanmoins constaté que par leurs lois , leurs coutumes et leur religion, les Étrusques ressemblaient plus aux Pélasges qu'aux Lydiens (t).
Cette ressemblance a déterminé la critique moderne à considérer les Étrusques comme une sorte de variété de Pélasges , origine qui les rattacherait à ces Celtes voyageurs, descendus des plateaux de l'Iran , et successivement établis en Gaule , en Espagne et en Italie.
Niebuhr, Lep»ius, Ottfried Millier adoptent cette donnée.
Le plus grand nombre des savants italiens la professent hautement, et Micali Ja développe avec une conviction énergique.
« Le type de la physionomie , le port de la tête qui témoignent d'une manière caractéristique en faveur de l'origine italienne des Toscans, et que ni les révolutions politiques ni l'action de la civilisation n'ont pu changer en nous, se manifestent avec évidence dans les traits d'une foule d'hommes et de femmes, sculptés sur les monuments funéraires antiques. C'est bien là la réelle et inaltérable physionomie de nos pères (2). »
En résumé, l'histoire s'accorde, au sujet des Étrusques, sur ces deux points fondamentaux :
Elle repousse leur origine lydienne , et elle constate de leur part une longue cohabitation avec les Ombriens et avec les Pélasges.
Sur le premier point, les historiens ne se bornent pas à contester en elle-même la tradition propagée par Hérodote ; ils ajoutent que l'hypothèse de l'arrivée des Pélasges en Italie par voie maritime est renversée par leurs établissements mêmes; car
(1) OÛTCvàp OsoO; AuSot; toù; «OtoOc vo|i(!;ouviv, ovti v6(iot;, oOt* iictrqScufAaai xc'xpYivTai ic3p>nXy)a(oic, &XXs xard ys. xavxa icXtov Aufiûv ij IleXaaYûv Siaçépou^i. — Dion. Halic, Àntiq, roman. ^ lib. 1, cap. XXX.
(2) Micali , Stoiia delli anliehi popoli itaUani, 1. 1, capo. VII, p. 103 Firenie, 1$32, in-S''