CHAPITRE PREMIER
« Si je me suis prononcé ouvertement, disait Roquefort en 1808, contre la prétendue langue celtique, c'est que la raison et l'histoire se refusent également à croire que ce soit dix jargon de Quimper-
Corentin que.toutes les langues tirent leur origine Les amateurs
de cette chimère disent que cette prétendue langue se retrouve dans la Bretagne (1). »
On ne saurait nier que les doctrines exagérées et inexactes de l'Académie celtique n'aient créé, par voie de réaction et de représailles, des prétentions également injustes, mais qui ont nui à l'étude des origines de la langue française.
Tel est l'état dans lequel trouva la question un homme qui sembla d'abord destiné à la faire avancer, et qui la laissa à la même place, après l'avoir néanmoins utilement agitée.
Cet homme, c'était Raynouard.
Par sa tragédie des lempliers et par son Histoire du droit muni" cipal, Raynouaixl montra qu'il avait dirigé ses études vers le moyen âge; et, nommé à l'Académie en 1807, il s'imposa le devoir de s'occuper des origines de la langue française (2).
Raynouard apporta dans ses études la théorie traditionnelle de Roquefort et de Barbazan, qui était alors celle du monde lettré. Il croyait que, sous la domination romaine, tous les Gaulois, sans exception, avaient appris et parlé le latin, et que « la corruption de la langue latine, pendant le moyen âge, avait produit peu à peu un idiome plus facile, moins compliqué, qui fut désigné sous le nom de langue romane (3) » .
Par langue romane, on entendait généralement alors l'ancienne langue vulgaire du midi de la France (i). Faute d'avoir lu avec soin les poèmes écrits en langue vulgaire du centre et du nord,
(1) Roquefort, préface i\n Glossaire de la Langue romane, p. i\.
(2) CVst ce qu^il déclare dans ses recherches philologiques sur la langue ro* manCf placées en tète du Lexique roman^p. I.
(3) Journal des savants, octob. 1816. — Article de Raynouard sur le Roman de la Hase.
(4) II n^y a pas plus de vingt ans qu'on s^est aperçu , en lisant les compositions des douzième et treizième siècles, écrites en idiomes du nord de la France, qu^clles déclarent elles-mêmes être érrites en langue romane.
Dans ses Éléments de Paléographie, publiés par ordre du roi, en 1838, M. Katalis de Wailly s^exprime ainsi :
•c On sait que nous avons eu en France deux langues vulgaires , l'une qui se parlait au midi et qu^on nomme langue romane , langue romance ou langue d'oc ; Tautre qui se parlait au nord, et qu'on nomme langue d*oiI. » — Part. Il, cliap. 1 , pag. 158.
on if^norait que ces poèmes déclarent eux-mêmes être composés aussi en langue romane.
Ce n'était donc pas précisément avec des idées nouvelles que Uaynouard abordait Tétude de ce qu'on appelait alors la langue romane : c'était avec un esprit plus réfléchi et plus critique. Il ne voulait plus se contenter d'assertions vagues; à cetle espèce de mysticisme muet et contemplatif qui ser>'ait de base à la science des origines, il aspirait à substituer des faits certains et des théories vérifiées. Son ambition comme philologue ce n'était pas d'être un croyant, mais d'être un historien et un grammairien.
Deux préoccupations semblèrent avoir dirigé ses travaux ; trouver la date précise de cette corruption du latin qui avait, disait-on, produit la langue romane ; et montrer dans cette langue romane la marque congéniale, les traits héréditaires qui attestaient sa filiation par rapport à la langue latine.
De texte en texte, Raynouard remonta jusqu'à l'an mille de l'ère vulgaire ; arrivé là , il crut d'abord que les textes feraient désormais entièrement défaut ; et il affirma, comme résultat constaté et positif, que la langue romane commençait à l'an mille.
C'était là une doctrine bien téméraire, en contradiction avec un grand nombre de textes, antérieurs à l'an mille , et dans lesquels il est parlé de la langue romane. Comment concilier, par exemple, cette date de l'an mille assignée à la formation de la langue romane , avec le célèbre passage de Nithard , où il est parlé du serment que Louis le Germanique prononça, en langue romane , à Strasbourg, le Î5 février 8i2 ; ou avec le canon XVII du troisième concile de Tours, tenu en l'an 813, dans lequel les Pères de c^ concile ordonnent de traduire les Homélies en langue romane rustique?
On ne saurait admettre que Raynouard ignorAt ces textes si formels, et plusieurs autres semblables. Il faut supposer que, ne voyant la langue romane que dans les dialectes du midi, il refusait de la reconnaître dans des témoignages qui la montraient parlée au centre et à l'est de la France. Quelles qu'aient pu être les causes de l'aveuglement de Raynouard , il en revint à la lecture de quelques historiens grecs et de la chronique latine d*Aymoin, où il rencontra des mots manifestement méridionaux, et qu'on peut même considérer comme appartenant aux dialectes actuellement parlés dans la Gascogne et dans le Languedoc.
En effet, le texte de Théophane attribue à des soldats de l'em-