CHAPITRE PREMIER
pereur Maurice, mort en 602, cette phrase adressée par eux k un autre soldat, conducteur de mulets : Totma, torna, //'o^r^; c'est-àdire, deviens, reviens, frère. Théophylacte, rapportant la même anecdote, fait dire aux soldats : Retornal retourne (i). Le passage d'Aymoin n'est pas moins formel. A un roi barbare, vaincu, et refusant la restitution de provinces usurpées, en- ces termes latins : a Non dabo » : je ne les donnerai pas ; — l'empereur Justinien aurait répondu au Barbare, en sa langue : « Daras!f> tu les donneras. C'est du pur languedocien (2).
Ces textes et quelques autres ouvrirent les yeux à Raynouard, qui admit que la langue romane existait antérieurement à l'an mille; mais, par suite d'hypothèses qu'on ne s'explique pas, et qui n'étaient que des chimères, il crut simultanément à l'existence d'une certaine langue romane antérieure à l'an mille et à l'existence d'un autre langue i*omane posténeure à l'an mille (3) ; la première, générale, commune à tout l'empire romain ; la seconde, locale, propre à chacune province.
La critique ne suivit pas Raynouard dans cette voie, où il resta isolé et abandonné. Sa théorie sur la langue romane fut même publiquement combattue et, on peut le dire, renvei*sée par Fauriel, dans son cours de littérature étrangère, professé à la Sorbonne (4).
La deuxième tentative de Raynouard al>ordait un ordre d'idées différent. Il s'agissait de prouver, cx)nformémcnt à la doctrine généralement acceptée, que le roman dérivait du latin. La grande
(1) Commendiolus, général de l'empereur Maurice , voulait surprendre Chagan,
roi des Huns.
Un convoi de mulets chargés précédait les troupes.
L'un des mulets étant tombé , les soldats à la suite crièrent au conducteur, qui était à la tète du convoi , de revenir pour relever la béte.
Ils dirent , en leur dialecte paternel , d'après Théophane : t^ naipéocf. çcov/; . Topva^ xdpva , çparpe. Theophan., Chronograph,, fol. 218.
D'après Théophylacte : Eitix*^**?''^^ "x^ûixvr^.,. àÂ).o; dUw feiopvqi. Theophy- Uci, fHistor.j lib. Il, cap. 15.
(2) Aimoin, Hisior., lib. II, cap. v.
(3) Raynouard publia, de 1816 à 1822 , six volumes du Lexique roman, précédés ou mêlés d*observations philologiques. Le premier volume contient ce qui est relatif à ce qu'il appelle la langue romane avant Van mille,
(4) Cette partie du c^urs de Fauriel a été recueillie sous le titre général : Dante et les origines de la langue italienne; — voir la XI™« Leçon , t. II, pag. 294 à 330.
et naturelle objection qui se présente tout d'abord à l'esprit contre ce syst«>me, c'est que le roman n'a rien conser\'é de ce qui constitue réellement le latin, c'est-à-dire qu'il n'a conservé ni sa déclinaison, ni sa conjugaison, ni sa syntaxe. Les mots communs au roman et au latin ne prouvent rien de décisif en faveur de ce dernier, car le latin, la plus récente de toutes les langues anciennes, peut avoir trouvé c^s mots dans les patois antiques de Tltalie. C'eût donc été apporter une preuve sérieuse en faveur de la théorie qui fait dériver le roman du latin, que de montrer dans le roman, sinon la déclinaison latine, qui n'y est pas, au moins des traces visibles de cette déclinaison.
Cette preuve, Raynouard crut l'avoir trouvée, et il publia^ en 1829, le résultat de ses recherches (i).
La découverte de Raynouard fit grand bruit. On lui donna le nom de : Rhjle de l'S, Voici en quoi elle consistait.
Raynouard avait cru remarquer, dans les plus anciens manuscrits du dialecte normand, que lorsque un substantif était un nominatif singulier, il prenait un S à la fin, et que pour dire le roi est bon, on écrivait H 7*oiS est bonS; tandis que pour dire les f*ois sont bons, on écrivait li roi sont bon.
De cette différence d'orthographe, Raynouard tirait cette conclusion, que la présence de l'S, au singulier, rappelait l'S du nominatif singulier BonuS, tandis que sa disparition, au pluriel, rappelait son absence au nominatif pluriel Boni. C'était là, selon lui, une réminiscence lointaine, mais incontestable de la déclinaison latine.
Cette théorie ne fut pas longtemps à s'écrouler. On trouva dans les manuscrits un très-grand nombre de nominatifs singuliers sans l'S, et un très-grand nombre de nominatifs pluriels avec l'S. La prétendue réminiscence de déclinaison latine se réduisit donc à des variantes capricieuses, résultant de la distraction ou de la fantaisie des copistes.
Ainsi, ni les facultés éminentes, ni les longs travaux de Raynouard ne firent faire un pas nouveau à l'étude des origines de notre langue. Il était entré dans la voie ouverte par ses devanciers, sans avoir le sentiment de sa stérilité. Après avoir répété, comme Roquefort et Rarbazan, que la nation gauloise avait adopté le la-
(1) Observations philologiques et grammaticales sur le roman de Rou, et sur quelques règles de la langue de^ Trouvères; Rouen, éd. Frère, 1829.