‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 17 sur 256 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

tin, et que ce latin corrompu avait produit plus tard la langue romane, il se trouva avoir épuisé la doctrine de son rôle, et il échoua dans la tentative de donner à cette tradition une base positive et une valeur historique.

Seulement, la ferveur qu'il avait contribué à inspirer aux études profita à la lecture des monuments composés en dialectes romans ; et leur publication prit un essor nouveau, régulier et considérable, sous l'impulsion du gouvernement, secondé par les paléographes de TÉcole des chartes.

Cette école, spécialement fondée en vue de rechercher, d'expliquer et de publier ces vieux textes (t), ne pouvait naturellement se dispenser de prendre parti dans la question de leur nature et de leur origine.

C'est principalement dans les préfaces ou dans les notes de leurs nombreuses et belles publications des monuments écrits en langue romane que les éminents paléographes de l'École des chartes ont consigné leurs doctrines. Elles ne sortent pas des données de la tradition à laquelle Haynouard avait aveuglément obéi. L'un d'eux, M. Le Roux de Lincy, la résumait ainsi, en 184J, dans son Introduction à la traduction, en roman de l'isle de France du douzième siècle, des Quatre livres des Bois :

« L'origine de notre langue, après avoir été une question longtemps controversée entre les savants de tous les pays de l'Europe, est reconnue aujourd'hui d'une manière incontestable. Il est certain que c'est à la langue latine , parlée dans la«Gaule pendant plusieurs siècles de la domination romaine, qu'elle doit presque

tous ses éléments C'est donc le latin vulgaire et corrompu

parlé dans la Gaule qui donna naissance aux différents idiomes d'une grande partie de l'Europe (2). »

Un autre paléographe de l'École, M. Guessard, résumait ainsi la même doctrine : c< Le français est né du latin : ce point a maintenant toute la force d'un axiome (3) ».

Seul, de toute l'École des chartes, M. Francis Wey a secoué, sans la rompre, la chahie de la tradition. Il admet aussi, comme

(l}Elle fut fondée le 2 février 18?1, par une ordonnance de Loais XVIII, rendue sur la proposUtondu comte Siméon. L^idée en aTait été proposée à Tempereur par le duc de Cadore, en 1807, et adoptée, en principe, par Napoléon r% dans ane dépèche datée du camp d'Ostérode, le 7 mars de la même année.

(2) Le Roax de Lincy, Les quatre livres des Rois, introduct., p. ltii.

(3) Bibliothèque de V École des Chartes , 1. 1 , article de M. F. Guessard sur V Histoire de la formation de la langue française, par M. Ampère.

ses maîtres, la substitution à la langue nationale des Gaulois de la langue latine, source des dialectes de la France ; mais il ne croit ni à l'introduction générale du latin littéraire en France , ni a sa corruption parmi les Gaulois. Selon M. Francis Wey, le latin de Rome avait déjà corrompu tous les idiomes de l'Italie, vers la fin de la république. Ce sont ces idiomes italiens latinisés que les soldats de César auraient apportés dans la Gaule , et qui y auraient pris la place de la langue gauloise.

Est-il vrai que, du temps de César, le latin avait corrompu les diverses langues de Tltalie? — Non assurément. C'est au contraire un fait établi par l'histoire et qui trouvera sa place dans ce livre, que les grandes nations italiennes soumises par les Romains, les Ombriens, les Osques, les Étrusques, les Gaulois, les Liguriens, consei-vèrent invariablement leurs langues, sous les empereurs, et que le latin littéraire de Rome ne parvint jamais à être parlé par le peuple, même dans le Latium.

Mais d'ailleurs, comment ces dialectes italiens latinisés auraientils pu supplanter la langue gauloise , non-seulement dans les affaires publiques ou privées de trois cents Cités , mais dans les populations rurales, parmi les pasteurs, les bûcherons, les pécheurs de l'Océan, les mineurs des montagnes, milieux inaccessibles à 'l'action très-bornée de l'administration romaine, laquelle se réduisait, au point de vue militaire, à l'occupation des camps retranchés établis le long du Rhin, et, au point de vue civil, à la collection annuelle des tributs? C'est un point qui résume toute la question, mais sur lequel néanmoins M. Francis Wey a cru devoir garder le silence. Nous ne prenons pas en effet pour une explication le passage où il dit :

« La langue néo-latine, />/a«te> parles Romains, livra son poUm aux vents qui agitaient cette partie du monde, et elle s'y natui'alisa {{). »

Prise au sens figuré ou au sens propre, cette image ne saurait expliquer pourquoi les soldats romains, qui conauirent et gardèrent aussi longtemps ou plus longtemps que la Gaule, l'Afrique, la Grèce, la Thrace, l'Asie Mineure, la Pannonie, la Mésie, l'Egypte, la Syrie, la Grande-Bretagne, n'y plantèrent (i) aucune

(1) Francis Wey, Hist. des révolutions du langage français, chap. I*^ pag. 3; Paris, Firmin Didot, 1848.

(2) Le lecteur aura remarqué que ce mol a été emprunté i>ar M. Francis Wey à Claude Fauchet.

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