‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 162 sur 256 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

leur soumission, de leur imposer successivement le latin, comme langue légale, dans les rapports de la vie politique, civile et militaire. C'est ainsi, selon la juste remarque de Pline, que les Romains formèrent par l'usage de cette langue, même réduite aux relations publiques, un lien entre des cités que maintenaient séparées la variété de leurs moeurs et la rudesse de leurs idiomes populaires (i).

On peut juger en effet de l'obstacle que ces langues nationales opposaient au rapprochement des peuples italiens, parce fait remarquable, que les idiomes principaux avaient tous leur alphabet particulier.

Il y en avait huit : l'alphabet grec de la Lucanie, l'alphabet romain, l'alphabet ombrien, l'alphabet osque, l'alphabet volsque, l'alphabet étrusque, l'alphabet falisque et l'alphabet gaulois de r Italie transpadane (2).

Dans tous ces alphabets, le latin excepté, on écrivait de droite à gauche.

Après avoir employé les forces de l'Italie à soumettre l'Europe, Rome étouffa les nationalités italiennes et leurs traditions sous sa domination et sous sa gloire; et notre éducation classique, complice de cet égoisme , nous a appris à ne voir dans l'Italie antique que la majesté des Romains et les splendeurs de la langue latine.

Seuls, les érudits savaient que les Osques avaient possédé une littérature, et que les Étrusques avaient été, même pour les Romains, les initiateurs et les dépositaires de la philosophie religieuse et des rites.

Mais quant à la langue des Ombriens, des Samnites, des Yolsques, des Falisques, des Lucaniens , des Gaulois liguriens ou cisalpins , tout en avait péri , même le souvenir.

L'archéologie moderne, en fouillant le sol de l'Italie, en sondant ses nécropoles, a rendu au jour ce vieux monde italiote^ endormi mais vivant dans des inscriptions nombreuses et diverses

(1)... Tôt populos disconles ferasque linguas sermonis coinroercio contraherel. — Plin., Hist. nat., lib. III, cap. VI.

(2) Voir ces huit alphabets de ritalie antique dans Fabretti. — Glossar, italicum, corpus inscription, italicnr. antiquioris xvi, p. 315.

M. Noél des Vergers a donné également un très-beau tableau comparatif dos aîiiliabelsanliqucsdenialie, à la fin du troisième Yolume de rÉtmhe et les Étrusques.

3ik LANGUE FRANÇAISE.

par les idiomes et par les caractères. De savants philologues les ont classées, d'autres les ont réunies et publiées; et le nombre actuel des inscriptions recueillies ou des fragments dépasse déjà trois mille.

Il y a : .

65 inscriptions ou fragments de l'Italie gauloise ;

35 inscriptions de l'Ombrie , dans le nombre desquelles se

trouvent les célèbres tables de bronze de Gubio, dites

Tables Eugubines ; 2,577 inscriptions de TEtrurie ; 426 inscriptions de la Campanie, du Samnium, de la Lucanie,

de l'Apulie, du Brutium et de la Sicile {i).

L'œuvre imposée à la philologie par ces textes était de deux sortes. Il fallait d'abord les lire, et ensuite les interpréter.

La lecture a pris plus d'un siècle, car il fallait reconnaître, reconstituer et distinguer huit alphabets différents. On peut dire aujourd'hui que cette œuvre est achevée. Les textes italiotes sont lus avec une assez grande certitude.

Reste l'interprétation, qui tâtonne encore sur quelques points, surtout pour les textes gaulois et pour les textes étrusques.

Néanmoins, la nature des idiomes de l'Italie antique se dégage assez nettement des textes déjà publiés et lus avec certitude, pour qu'il soit possible de reconnaître le génie de leur grammaire et les affinités de leur vocabulaire.

Ainsi, il est hors de doute que tous ces idiomes sans exception appartiennent à la famille celtique ou gauloise.

Mais avant de les étudier sous tous leurs aspects, et pour le faire avec le plus de clarté, il convient de placer chacun des dialectes antiques de l'Italie sur son terrain et dans ses limites propres.

Sans tenir compte de ceux des dialectes de la Galabre qui étaient à peu près purement grecs , on peut réduire à six les principales langues populaires de l'Italie primitive.

Ce sont le latin rustique ou le patois du Latium , l'ombrien , le sabin, Tosque, l'étrusque et le gaulois.

(1) C'est le nombre que Ton trouve réuni dans le recueil de Fabrctti ; Corpus inscriptUmum italicarum, antiquioris scvi, ex Umbricis, Sabinis, Oscis, VoUcis, Eiru9CiSi aUisque monumenUs^ etc. ^ Aug. Taurinorum, ex orticina regia, 1867,

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Les limites du Latium varièrent , mais le latin primitif et rustique resta borné au vieux Latium, qui était compris entre le cours de TAnio et celui du Tibre, et, le long de la mer, entre Ostieet le promontoire de Circé. L'adjonction du nouveau Latium recula les frontières au sud-est, jusqu'au cours et à l'embouchure du Liris, nommé aujourd'hui le Garigliano; mais ce territoire appartenait aux Volsques, et le latin vulgaire ne s'y établit pas.

L'ombrien, source primitive des dialectes samnites et osques, avait son siège spécial sur les deux versants de l'Apennin , entre le Tibre et l'Adriatique. Il descendait, le long de la mer, depuis Rimini jusqu'à l'embouchure del'Esino; et, le long du Tibre, depuis sa source jusqu'à l'embouchurp de la Néra.

Le sabin , dérivation très-ancienne et très-caractérisée de l'ombrien, prenait la vallée du Tibre à la Néra et la descendait jusqu'à l'Anio. De là il s'étendait, au nord, jusqu'au sommet de l'Apennin, et, à l'est, jusqu'aux frontières des Ëques et dés Marses. Le dialecte sabin employait l'alphabet osque ou samnite. Le fait est constaté par plusieurs médailles frappées pendant la guerre sociale, notamment par celle qui représente Mutil, général en chef des Sabins, qui est appelé Embratur{i ), forme sabine équivalant au latin Imperator.

A la suite de l'idiome sabin, vers l'est, s'étendait la gran'de famille des dialectes sapini tes, dont l'osque était le plus célèbre et le plus cultivé. Il couvrait toute là largeur de l'Italie, depuis le célèbre village de Cannes, près de l'embouchure de l'Aufide, aujourd'hui l'Ofanto, sur l'Adriatique, qu'à Salerne, sur le golfe de Poestum. De là, remontant au nord, le long de la mer Tyrrhénienne, par Pompeï, Naples, Misène, Cumes, il arrivait au Liris, où il rencontrait le dialecte volsque.

L'étrusque, ou le toscan, couvrait toute la Toscane entre les Apennins au nord , la Méditen*anée au sud, le cours de la Magra à l'ouest, et le cours du Tibre à l'est.

Le gaulois occupait la plus grande partie de l'Italie.

Les dialectes ligures commençaient , à l'est, à la rive droite de laMagra, poussaient, à l'ouest, jusqu'au Yar, et, après avoir franchi les sommets de l'Apennin, s'arrêtaient, aux bords du Pô, à la ligne où commençaient les dialectes apportés par l'émigration de Bellovèse.

(1} Voy. Fabretti, Ghstar. italic, Terho MutiV

Ceux-ci occupaient les deux versants du Pô^ bornés au nord par la chaîne des Alpes, au sud par la chaîne des Apennins, et se développaient à l'esté jusqu'à Izonzo, à l'ouest, jusqu'à Rimini.

Tels étaient, à l'exclusion des idiomes grecs de la Calabre, les six grands dialectes qui se partageaient l'Italie.

Nous devons naturellement placer sous les yeux du Jecteur un spécimen de ces dialectes, emprunté à toutes les parties du discours, c'est-à-dire des substantifs, des adjectifs, des verbes, des prépositions, afin que chacun de ces dialectes puisse être jugé en lui-même et dans ses rapports avec les autres.

Mais pour que cette étude et cette comparaison soient faites avec plus d'efBcacité, il nous parait nécessaire de mettre le lecteur sur ses gardes, et de l'informer d'un fait qui , bien qu'établi par l'histoire avec toute certitude, pourrait néanmoins ne pas résulter de la seule inspection des textes.

Ce fait étrange, mais d'une étrangeté qui n'est qu'apparente , consiste en ceci : toute l'Italie antique avait incontestablement une langue commune, c'est-à-dire une seule et même grammaire, avec des vocabulaires très-rapprochés , quoique un peu diflërents. Et cependant les nations diverses de l'Italie, parlant toutes des dialectes de la même langue, avaient de la peine à s'entendre entr'elles, et les Romains n'en entendaient aucune.

Cette ' étrangeté, nous le répétons, n^est qu'apparente. Nous expliquerons clairement le fait i mais nous allons commencer par l'exposer.

D'abord, la difPiculté que les nations italiennes avaient à communiquer entre elles , à ]'aide de leurs langues respectives, est établie par cette observetion de Tite-Live, que nous avons rapportée plus haut, et dans laquelle il dit que la variété et la diversité de ces langues auraient empêché Numa et Pythagorede.se rapprocher et de se comprendre (i ).

Ensuite, le fait est confirmé par cette autre observation de Pline, que nous avons également citée, et où il fait honneur aux Romains de s'être servis de la langue latine pour mettre en com-

(1) P^lhagore et Numa n*étaionl pas contemporains. C^est ce qu'établit claiemcnt Denys d*Halicaroasse, en prouvant que Pythagore ne vint en Italie que plus de 100 ans après Numa. Dion. Hilicara., Aatiqali, roman,, lib. II, cap.

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