‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 163 sur 256 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

munication entre elles toutes les nations italiennes, que leurs idiomes nationaux isolaient les unes des autres ( 1 ).

En ce qui touche la nécessité où étaient les Romains d'user d'interprètes pour comprendre les diverses nations de l'Italie, les étrusques , les Ombriens , les Samnites, les Osques, les Yolsques, les Gaulois, des faits nombreux l'établissent avec certitude.

Pendant la guerre que les Romains faisaient aux Étrusques, 308 ans avant l'ère vulgaire, le consul Q. Fabius fit proposer un traité d'alliance aux Ombriens Camertes, dont la cité était sur le versant occidental de l'Apennin. Il choisit pour cette mission délicate et périlleuse qui exigeait que l'envoyé traversât, pour arriver à Camerino , la forêt Ciminia, alors complètement inexplorée , son propre frère, nommé Céson, homme très-résolu, et qui, ayant été élevé à Gœre, parlait parfaitement l'étrusque (â). Il y avait donc d'abord des rapports très-marqués entre l'étrusque et l'ombrien, et ensuite un Romain sachant la première de ces deux langues fut jugé nécessaire pour entrer, au nom du Consul, en communication avec le sénat des Ombriens Camertes.

Un fait à peu près analogue montre que les Romains n'entendaient pas les dialectes samnites, et notamment l'osque.

C'était vers la fin de-l'année 294 avant l'ère vulgaire. Le consul Yolumnius suivait une armée samnite, qui dévastait le pays des Campaniens, alliés des l'omains. L'ennemi, chargé de butin, était campé sur le Vultume ; le consul s'approche avant le jour de son camp ; et, pour pénétrer les desseins de l'ennemi, il y envoie des espions sachant la langue osque (3).

Il y avait également entre le latin et le volsque des différences qui séparaient ces deux langues. Dans une comédie, intitulée Quinto, un vieux poète, nommé Titinnius, faisait dire à l'un de ses personnages.:

a Ils parlent osque et volsque, car ils ne savent pas parler latin (4). »

(1) Plia., HUi. fia/., lib. III, cap. VI.

(2) Cœre educatus, apud hospites, elmscis inde litteris emditus erat , linguaiMpie etrascam probe norerat. — Tit.-Liv., tiist.y lib. IX, cap. XXXVI.

(3) Gnaros ose» iingu», exploratum quid agatur, mittit. — Tit.-Li?., Hist. , lib. X, cap. XX.

(4) Qui osce et volsce fobulantar, naro latine nesclunt. — Fest. in verbo oscum, p. 175. Paris, Egger, 1838.

Les Romains ne comprenaient pas, ne comprirent jamais l'étrusque, malgré les relations si nombreuses et si étroites de TÉtrurie et de Rome.

Denys d'Halicamane déclare que si Mucius Scœvola réussit à pénétrer dans le camp de Porsenna sans être reconnu, c'est parce qu'il avait appris l'étrusque avec sa nourrice (1).

Plus tard, l'an 302 avant l'ère vulgaire, dans une guerre avec les Étrusques, l'ennemi tendit une embûche aux Romains, dans les ruines d'un bourg incendié, près de Rosella. Des soldats toscans, déguisés en pâtres, firent avancer négligemment des troupeaux, pour tenter les Romains. Le lieutenant du consul, flairant la ruse, fit approcher de ces faux bergers des soldats nés à Gœre, et par conséquent parlant l'étrusque ; ils rapportèrent que ces pâtres parlaient un dialecte urbain, différent de celui des gens de la campagne, ce qui acheva de trahir leurs desseins (2).

Enfin, du temps môme d'Adrien, l'étrusque n'était pas compris à Rome. Aulu-Gelle rapporte qu'un avocat ayant mis dans son plaidoyer de vieilles expressions latines, qu'on n'entendait plus, le public éclata de rire, pensant qu'il avait parlé gaulois ou étrusque (3).

Reste le gaulois, que les Romains ne comprenaient pas non plus.

Dans le combat singulier entre un Gaulois et Marcus Yalerius, livré près de Pomptinum, sur le territoire volsque, 346 ans avant l'ère vulgaire, et dans lequel l'intervention miraculeuse d'un corbeau amena la défaite du Gaulois, celui-ci avait provoqué les Romains par interprète (4).

Plus tard, l'aventure de la Gauloise héroïque, femme d'Ortiagon, roi des Tolistobojes, nous montre le juste châtiment subi par le centurion qui l'avait outragée, et qui fut poignardé en pesant l'or de la rançon, faute d'entendre la langue gauloise.

C'était après la défaite des Gaulois sur le mont Olympe, 187 ans avant l'ère vulgaire. Deux parents avaient apporté la rançon de la reine, fixée par le centurion romain à un talent d'or attique,

(i) Dion. Halicar., AntiQuit. roman., lib. V, cap. XX VIII.

(2) Tit.-LiT., ffistor., lib. X, cap. IV.

(3) Aul. Gell., iVoc/. attic.^ lib. XI, cap. VII.-. Aulu-Gelle virait sous Adrien et ses successeurs, vers Tannée 130 de Tère rulgaire.

(4)... Provocat per interpretem unum ex Romanis, qui secura ferro décernât. — TIt.-Liv.. ffUt., lib. VIII, cap. XXVI.

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55,609 fr. de notre monnaie. Pendant que le romain pesait l'or, la reine donna, en gaulois, à ses parents Tordre de le tuer. Il fut poignardé les balances à la main.

La fiëre Gauloise prit la tété coupée, l'enveloppa dans les pans de sa robe, et s'étant rendue près du roi, son mari, ne voulut l'embrasser qu'après avoir jeté à ses pieds la tête du Romain (1).

Polybe, qui avait suivi Scipion en Asie Mineure, eut plusieurs entretiens avec cette vertueuse et courageuse Gauloise, et il racontQ son action dans les termes qui ont servi plus tard au récit de Tite-Live (2).

Enfin, une autre aventure tragique survenue à un chef Boîen, à Rimini, trois ans plus tard, prouve encore que les Romains et les Gaulois d'italie ne s'entendaient pas.

Ce chef gaulois s'était rendu près de L. Quintius Flaminius, consul, dans la Gaule cisalpine, pour se soumettre aux Romains avec ses enfants. Le gouverneur était à table, ayant à ses côtés un jeune débauché fort connu à Rome, nommé Philippus Penus. Introduit dans la tente, le chef Boïen commençait à parler au consul par l'organe d'un interprète, lorsque, se tournant vers son mignon, Flaminius lui dit : a Puisque, pour me plaire, tu as renoncé au spectacle des gladiateurs, veux-tu voir mourir à l'instant ce Gaulois? » *

A peine le jeune homme eut-il fait un signe d'approbation, que le consul, tirant son épée du fourreau suspendu près de lui, en frappa le Gaulois, qui, ne comprenant pas le latin, n'avait conçu aucun soupçon (3). Caton le Censeur chassa du sénat cet indigne magistrat.

Pour clore cette série de faits, rappelons au lecteur que César, pendant ses campagne dans la Gaule, employa comme interprètes C. Valérius Procillus et Cn. Pompée (4).

La langue latine de Rome était, en dehors des relations officielles du sénat avec les cités italiennes, fort peu connue et prisée. Annibal après seize aas ne l'entendait pas. Lorsque, en quittant l'Italie, l'an 206 avant l'ère vulgaire,- il dressa, dans le

(l)...Injariamcor(ibris et ultionem violata per vira puiicitiao confessa viro est. — TitLiv., Hist., lib. XXXVIII, cap. XXIV.

(2) Polyb., H M., lib. XXII, cap. XLII, fragm.

(3) Tit.-Uv., BUt., lib. XXXIX, lib. XLII. c

(4) CaBsar., De béU. galUc., lib. I, cap. XIX, lib. V, cap. XXXVI.

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Samnium, une colonne commémorative près du temple de Junon Lacinienne, il y fit graver le résumé de son expédition en punique et grec (1) ; et dans l'entrevue qu'il eut, quatre ans plus tard, avec Scipion, la veille de la bataille de Zama , ils se parlèrent par interprètes (2).

Le fait que nous avions avancé est donc exact. Les nations italiennes avaient de la peine à s'entendre entre elles, et les Romains n'en entendaient aucune.

Mais, dira-t-on, comment des nations ayant réellement la même langue peuvent-elles ne pas s'entendre entre elles?

L'objection n'a qu'une gravité apparente.

Ce qui se passait en Italie, il y a deux mille ans et plus, s'y passe encore aujourd'hui. Un Vénitien n'entend pas un Toscan, et un Napolitain n'entend pas un Lombard.

En Espagne, un Andalous n'entend pas un Galicien, et un Catalan n'entend pas un Castillan.

En France , un Normand n'entend pas un Provençal , et un Franc-Comtois* n'entend pas un Béarnais.

Cependant, tous les Italiens, tous les Espagnols, tous les Français parlent au fond la même langue ; et la diifficulté de s'entendre de province à province vient des formes, de la prosodie, de l'accent qui constituent les dialectes ; accent, prosodie, formes qui rendent quelquefois le même mot méconnaissable de province à province.

Prenons, pour rendre cette vérité frappante , "un exemple qui mette seulement trois dialectes français en présence : le français, l'auvergnat et le gascon.

Voici le I" verset du livre de Ruth en ces trois dialectes ; et que le lecteur juge s'ils ne difTèrent pas assez entre eux , pour que celui qui n'en comprendrait qu'un seul fût excusable de ne pas comprendre les deux autres:

FRANÇAIS. ADTERGNAT. GASCON.

Du temps des juges Der téns déi dzudzés DoutemsdouAJutgésd'I-

d'Israël, il y eut une d^Israël,diaguéténagroa- sraèl , k*y agouck ûo gran

grande famine dans tout da famina dién tout Ion hâmé dôguens tout lou

le pays de TEuphrate. paîs d'Ephrata. En home pays d*Ephrato. Un liomé

(1) ril.-Liv., Hist., lib. XXVllI, cap. XLVI, in/ine.

(2} Cumsingulis interpretibuscongressi sunt. — Tit.-Li? , Hist.^ lib. XXX, cap. XXX.

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