CHAPITRE PREMIER
langue italienne latinisée , et n'y disséminèrent le pollen d'aucun dialecte roman.
Si, revenant un peu en arrière, on résume, en les comparant, les travaux ou les systèmes des savants français relatifs à la formation de notre langue, on demeure frappé de ce qu'ils offrent d'anarchie et de contradictions.
Écoutez Claude Fauchet, Etienne Pasquier, Gilles Ménage : — 11 y a, dans notre langue, beaucoup de latin, et même un peu de grec ; — mais il y a aussi beaucoup de gaulois, et un peu d'allemand.
Écoutez Barbazan , Roquefort , Raynouard , M. Le Roux de Lincy et M. (juessard : — Il n'y a dans notre langue que du latin, substitué au gaulois sous la domination romaine , et ce latin , corrompu avec le temps , est devenu la langue romane.
Écoutez enfin Fauriel et M. Francis Wey : — Selon le premier, une grande partie de la nation gauloise ne cessa pas de parler sa langue (i). — Selon le second, le latin pur n'a jamais été usité, dans la Gaule, comme langue populaire; et les dialectes romans ne sont eux-mêmes que les anciens idiomes de l'Italie, latinisés , apportés tout faits dans la Gaule par les légions de César.
Ainsi, les savants français qui voient dans le latin la source de notre langue et de nos dialectes, sont séparés, même sur ce poiqt fondamental , par des divergences d'opinion nombreuses et considérables ; et, parmi eux tous, il n'en est pas un seul qui ait même essayé d'apporter, à l'appui de son système , une preuve historique quelconque.
La philologie française, dans son œuvre capitale , n'est donc pas une science. C'est une doctrine mystique. Elle oblige à croire, mais elle dispense de prouver.
Voyons maintenant quelle a été, dans ce grand problème des origines de la langue française , la part contributive des philologues étrangers.
On peut réduire ài deux les thèses générales , créées hors de France au sujet des dialectes de la Gaule, et à quatre les savants qui les ont traitées.
M. Adolphe Pictel , de Genève, et M. François Bopp, professeur
(1) Fauriel comptait six mille mois gaulois ilans le dialeete provençal seule* ment : — Dante et les origines, elc, t. II, IX»»« leçon, p. î?69.
2i LANGUE FRANÇAISE.
à l'université de Berlin , ont cherché à déterminer les rapports des langues de l'Inde avec celles de l'Europe.
M. Max Millier, professeur à l'université d'Oxford . et M. Frédéric Diez ont étudié le groupe des langues dites néo-latines, c'est-à-dire l'italien, le français, l'espagnol, le portugais, le grison et le valaque.
Il y a plus d'un siècle que les missionnaires français dans l'Inde révélèrent à l'Europe les livres sacrés des Hindous, écrits dans une langue littéraire morte depuis bien des siècles, et qu'on nomma d'abord langue Sarnscrouimn ou Samskret (I).
L'étude du sanscrit a révélé les rapports étroits existant entre cette langue et quelques-unes de l'Europe ancienne et moderne.
Un carme italien, Fra Paolino di san Bartholomeo, syndic des missions orientales, publia à Rome , en 180:2, un livre dans lequel il montra que les principes de la grammaire sanscrite étaient les mêmes que les principes de la grammaire latine, et qu'un certain nombre de mots latins se trouvaient dans le sanscrit (2).
Reprenant et développant cette thèse, M. Bopp a démontré jusqu'à ï'évidence que le sanscrit, le zend, l'arménien, le grec, le latin, le lithuanien, le gothique et l'allemand appartiennent à la même famille, par le génie du substantif et par celui du verbe ; toutes ces langues déclinant le substantif el conjuguant le verbe à l'aide de désinences dissonantes, qu'on a nommées flexions. Elles ont toutes par conséquent la même grammaire , c'est-à-dire la même nature (3).
Mais précisément en rattachant , d'une manière incontestable , au zend et au sanscrit le grec et le latin , M. Bopp a rompu par cela même tout rapport d'origine , tout lien de famille entre ce groupe et le groupe des idiomes parlés aujourd'hui en Italie, en France et en Espagne, car le système de déclinaison et de con-
(1) Le Père Pons, dans une lettre au Père Du Ilalde, du 23 nov. 1740, rappelle que deux ans auparavant, en 1738, il avait envoyé au siège des missions, à Paris , une grammaire sanscrite abrc^géc par Hii. CV4ait par consé<|ucnt huit ans avant la naissance de William Jones, né à Londres, en 1740.
Le Père Calmette parle aussi de la langue Samscroulam , dans une lettre à M. de Cartigny, du 24 janvier 1733, et dans une lettre au Père de Toumemine, du 10 septembre 1737. — Lett. édifiant., t. 2, p. 011. — • 027. — 0î2.
(2) Frat. Paulin, a S. Bartholom. — De Latini sennonis orifjine , et cum orientalibus linguis connexione. Romœ, 1802.
(3) IJopp , Grammaire comparée du sanscrit, du zend, du lithuanien, du gothique et de Valleviand, publiée de 1333 à 1849. — Trad. de M. Michel Bréal.
CUAPITRE PREMIER.
jugaison, ainsi que la syntaxe qui en découle, sont absolument différents entre les deux groupes, puisque le second décline à l'aide de prépositions et qu'il conjugue à l'aide d'auxiliaires.
Dans un mémoire couronné par l'Institut, en i833, et dans un travail sur les Ary as primitifs, publié en 1851), M. Adolphe Pictet est entré d'une manière bien moins intime et il a traité d'une façon bien moins précise que le carme italien et le professeur de Berlin la question des rapports entre les langues de l'Inde et celles de l'Europe. En supposant aussi réel qu'il est hypothétique le voyage des tribus Ariennes, parties des plateaux de la Perse |)Our échouer en Irlande , comment M. Adolphe Pictet arriverait-il à expliquer le mode à l'aide duquel le zend, langue h flexions, parlée par ces tribus, aurait produit les dialectes celtiques, langues qui repoussent la flexion, . soit pour la déclinaison de leurs substantifs, soit pour la conjugaison de leurs verbes?
M. Max Millier, dans la partie de son livre consacrée à l'étude du groupe des langues dites néo-latines (1), aborde la question des origines de la langue française et de la langue italienne, en disant qu'il ne les croit pas issues du latin.
Il considère le latin comme une langue relativement moderne, « parlée à Rome par les patriciens, par une classe limitée, par un parti poHtique , par une école littéraire » , et il n'hésite pas à dire, comme Maffei, que l'italien était parlé sous le règne mi^me du latin , ce qui implique nécessairement qu'il n'en dérive pas. « Le latin, dit-il, était une langue vivante , quand depuis longtemps déjà l'italien avait appris à voler de ses propres ailes (2). »
En ce qui touche le français, M. Max Mûller déclare formellement qu'on ne saurait l'expliquer par une dérivation du l^tin, mais qu'il devient explicable par l'italien. C'est là peut-être une théorie singulière, proposée par un esprit aussi distingué. Il serait en effet bien difficile de dire par quelle voie et à quelle époque les Italiens auraient communiqué leur langue , non-seulement aux habitants de rile de France, mais aux habitants de la Picardie , de la Bretagne, de l'Auvergne, de la Gascogne, du Roussillon ou des autres provinces, lesquels parlent tous une langue exactement la même, et très-aisément rieconnaissable sous la forme variée de leurs dialectes.
(1) Max Mûller, Science du Langage, traduit i>ar George Haris et George Perret ; — Paris , Darand, 1864.
(2) Science du Langage, II"* leçon, p. 03.
' M. Frédéric Diez a publié à Bonn, en 1861 et en 1862, un travailintéressant, mais sans conclusion, sur ce que certains appellent les langues néo-latines, et qu'il nomme les langues romanes.
Ce travail a trois parties bien distinctes.
La première est un vocabulaire étymologique des mots comnmns aux langues romanes (1). Ce vocabulaire comprend environ !2,50(> mots qui sont à peu près communs à l'italien , au français, à l'espagnol, au portugais, au valaque, au grison et quelquefois au latin.
La deuxième partie est un vocabulaire des mots romans propres à chacune de ces langues (2).
La troisième est une grammaire de ces langues romanes.
Considérée comme répertoire de mots communs à divers pays , la première partie offre un certain intérêt ; on y trouve en effet réunies et placées, côte à côte, les diverses formes sous lesquelles les mêmes mots se trouvent simultanément dans l'italien , dans le français, dans l'espagnol, dans le portugais, dans le valaque, dans le grison, et parfois dans le latin, car il est digne de remarque qu'un très-grand nombre de termes se trouvent dans les langues dites romanes, sans se trouver toujours dans la langue latine. Ce nombre serait bien plus considérable encore, si, aulieu d'avoir composé son livre avec les mots pris dans les trouvères ou dans leschartes, l'auteur l'avait composé avec les dialectes vivants et parlés.
Au point de vue de l'étymologie , ce vocabulaire, qui se dit étymologique y ne résout ni ne pose même la question. Il montre les mots communs aux six langues dites romanes ; mais il laisse, sans l'examiner, la cause de cette présence simultanée. Et-elle due à une dérivation du latin? Est-elle due à une communauté d'origine des peuples qui parlent c^s langues? C'est ce que M. Frédéric Diez ne recherche même pas.
La seconde partie du livre, intitulée Wôrter ans einzelnen gebieteti, c'est-à-dire mots propres à chaque pays, n'a pas de valeur sérieuse au point de vue du problème étymologique , car elle se borne à noter les variations de forme du même mot dans la même langue.
(1) EtymologUches u'ôrterbuch der Bomanischen sprachen, von Friedrich Diez. — Bonn, Adolph. Marcus, 1. 1, Gemcin romanische vcôrler.
(2) Wôrter aus einzelnen gebielen, t. 2. — La partie publiée ne comprend encore que les mots italiens, au nombre de 310; — les mots espagnols ^ au nombre de 1,240; — les mots français, au nombre de 1,775.