DIALECTE ÉTRUSQUE
Lorsque l'on étudie la nature et que l'on cherche à expliquer les textes de la langue des Étrusques, quatre choses sont à consi- - dérer.
Il faut d'abord se 'demander si les Étrusques ou Toscans modernes étant incontestablement la même nation que les Étrusques ou Toscans anciens, la langue des uns et des autres ne serait pas naturellement la même, comme cela se voit pour les Grecs, pour les Arabes, pour les Égyptiens, pour les Persans, pour les Arméniens. Chez tous ces peuples, et sous la réserve des chaifgements de formes que le temps apporte aux choses humaines, la langue d'aujourd'hui ne diffère pas, au fond, de la langue d'autrefois.
Il faut se dire ensuite que les anciens Étrusques, initiateurs et dépositaires delà science théologique parmi les Italiens, devaient avoir, pour l'observation des rites, une langue distincte, sacrée, étrangère au peuple, comme les Saliens et les Arvales de Rome avaient la leur, langue qu'ils ne comprenaient pas toujours euxmêmes; et le philologue doit s'attacher, dans l'interprétation de l'étrusque, à séparer la langue savante employée par les prêtres de la langue vulgaire parlée parle peuple.
Il faut encore ne pas oublier qu'il n'y a pas un seul pays au monde dans lequel la langue, dès qu'elle est un peu étendue, ne se divise en dialectes ; et que dès lors il faut se proposer, dans le sujet qui nous occupe, non pas de pénétrer les secrets d'une langue étrusque unique , partout identique à elle-même , mais d'interpréter les textes des divers dialectes qui devaient se parler dans la Toscane antique , absolument comme ils se parlent dans la Toscane moderne.
Il faut enfin tenir compte des rapports de race que les Étrusques avaient avec tous les autres peuples italiens ; et, après avoir
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épuisé, pour interpréter un terme, les ressources qu'offrent les dialectes populaires de la Toscane actuelle , glaner dans les dialectes des peuples voisins, que leurs origines rapprochent le plus des Étrusques.
Tels sont les principes , suggérés à la fois par le bon sens et par rhistoire, à l'aide desquels nous allons aborder Tétude si délicate et si difficile des vieux teiCtes étrusques, qui exercent depuis si longtemps la patience et le génie des savants français et étrangers.
Le simple bon sens que nous invoquons conseillait évidemment de chercher l'interprétation de l'ancien étrusque populaire dans les patois modernes de la Toscane , où il doit s'être conservé ^ au moins dans les familles des laboureurs et des pâtres , au sein desquelles l'étude des langues étrangères n'a jamais altéré l'usage des idiomes locaux et traditionnels. .
L'histoire donnait le môme conseil ; car l'exemple des Grecs, des Égyptiens, des Arabes, des Arméniens justifie cette sage observation de Denys d'Halicarnasse , à savoir qu'il est sans exemple qu'une nation qui a conservé son territoire ait perdu sa langue. •
Pourquoi donc tant d'esprits éminents qui se sont appliqués à l'étude de l'étrusque en ont-ils cherché la source dans les langues sémitiques, dans les langues indiennes., enfin partout, excepté en Étrurie?
La cause de cette fausse direction imprimée à l'étude des origines étrusques est tout entière dans la doctrine qui dérive du latin les dialectes italiens et gaulois, et qui en fait par conséquent des jargons relativement modernes et sans nationalité propre. Le mépris universel des savants pour ces patois a pour unique fondement la pensée où ils vivent qu'ils ne sont autre chose que du latin et du grec corrompus. Cette pensée, en les détournant de les apprendre, leur a caché les véritables sources de la philologie sérieuse, et a porté la plupart d'entre eux à chercher l'explication de l'étrusque dans l'hébreu et le sanscrit, où elle n'est pas, au lieu de la chercher dans les patois toscans et gaulois, où elle est.
Il y a pourtant une preuve à la fois historique et matérielle établissant , sans contestation raisonnable , que Tétrusque ancien et l'étrusque moderne se réduisent au fond à la môme langue, tout comme le grec moderne et le grec ancien.
CUAPITRE NEUVIÈME. 3^1
Celle preuve résulte du témoignage unanime de Tile-Live, de Pline et de Justin , corroboré par un état de choses dont nous sommes nous-mêmes les témoins.
Tile-Live atteste qu'il y avait en dehors de rÉtrurie ou de la Toscane un peuple étrusque, jeté depuis environ cinq cents ans au delà des Alpes par l'invasion des Gaulois Boïens. C'étaient les Rhètes. Tl ajoute que ces Étrusques antiques parlaient encore de son temps leur langue nationale, dont la sauvagerie de leur pays s'était bornée à altérer un peu la pureté.
Voici ses paroles :
a Les peuples alpins sont d'origine étrusque, surtout les Rhètes. Les lieux qu'ils habitent les ont à ce point rendus grossiers, qu'ils n'ont conservé de leur ancien état que leur langue, et encore estelle un peu corrompue (1). »
Pline rend le môme témoignage.
a Les Rhètes, dit-il, passent pour être dés descendants des Étrusques, conduits par leur chef Rhœtus, lorsqu'ils furent chassés Ipar les Gaulois (S). 9
Enfin, Justin s'exprime ainsi :
« Les Étrusques, chassés du pays de leurs ancêtres, s'établirent aussi dans les Alpes ; et ils y fondèrent une nation qui prit le nom de Rhètes, du nom de leur chef (3). »
Ainsi, deux choses sont certaines :
Premièrement, les Rhètes sont des Étrusques;
Secondement, les Rhètes parlaient encore du temps de Tite- Live, c'est-à-dire du temps d'Auguste, la langue nationale des Étrusques, un peu altérée par la rudesse de leur nouvelle patrie.
Or, ces Rhètes occupent toujours le même pays , c'est-à-dire la tète de la Vallée de l'Inn, ou l'Engadine ; ils font partie du canton des Grisons, et ils ont Coire pour capitale.
Quelle langue parlent-ils?
Le langue des Grisons de .l'Engadine est justement celle des Étrusques ou Toscans modernes ; et, selon l'observation de Tite- Live, elle a perdu une partie de sa douceur et de son charme originels, par la rudesse du climat.
(1) Alpinis quoqae ea gentibiis origo est, maxime Rh»tift,qa(M loca ipsa efTeoemot, ne quid ex antique, prieter soouro lingua», nec eum incorruptum, rétine rent. — Tit.Liv., BiUar.,\ïb, V, cap. XXXIll.
(2) Plin., BUtor. nat,, iib. III, cap. XXIV.
(3) Justin., lib.,XX,cap. V.
En de telles matières^ il faut des preuves. Les voici : ce sont es six premiers versets de la parabole de l'Enfant prodigue, en patois rhète de la haute et de la basse Engadine, rapprochés du même texte en italien littéraire c'est-à-dire en dialecte cultivé de Florence.