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CHAPITRE NEUVIÈME

Les Gaulois de la Grande-Bretagne conservèrent te titre, en l'appliquant aux hommes, l'hane désigna , depuis l'époque de Guillaume le Conquérant, une fonction comme celle de gouverneur de Comté; C'était aussi un titre d'honneur; on disait un Thane, comme on disait un Baron.

Tels sont les titres attribués à un certain nombre de. défunts dans les nécropoles de l'ancienne Étrurie. Les termes qui les expriment, en même temps qu'ils appartiennent à la langue des Étrusques , appartiennent donc aussi aux dialectes modernes de l'Italie, de la France , de l'Espagne, de la Grande-Bretagne, c'est-à-dire aux idiomes des pays peuplés et habités par des gaulois.

La philologie vient confirmer ainsi, dès ses premières investigations, la parenté de la race gauloise et de là race étrusque. Mais continuons à marcher dans la môme voie, et cette étroite parenté se montrera dans tout son jour.

Il y a dans ces inscriptions un mot mystérieux qu» suit trèssouvent les noms des défunts. On le trouve dans toutes les nécropoles, à Florence, à Tarquinies, à Montepulciano, à Clusium, où il se lit onze fois ; à Pérouse, où il se lit vingt-huit fois. Ce mot est écrit de ces trois manières différentes : Cec, Sec, Sech.

Les philologues italiens et allemands supposent que ce mot doit exprimer une idée d'association, de suite, et se rattacher an mot latin sequi. Le défunt marqué de ce mot appartiendraitàonCy disentils, à la famille mentionnée dans l'inscription. Cette interprétation tombe devant ce fait , que le mot Sec est placé le plus souvent à la suite d'un nom propre seul.

Nous croyons fermement que ce mot est une appellation honorifique, et précisément l'appellation propre à la Toscane moderne, où les personnes de condition bourgeoise et noble sont qualifiées Ser. C'est l'équivalent de notre mot français Sieur, et du mot anglais Sir.

Dans le langage populaire des bords de l'Arno, le magistrat municipal , le maire , se nomme « Il Sere » . Dans une pièce en patois, de Cicognini, un bûcheron dit qu'il vient de se marier devant le Sere et quatre témoins :

<{ Alla mia Betta ho pur dato Vanello ,

Presento 11 Sere e quatro testimoni. » (1).

(1) Notes sur \eLamentodi Ceeco, par Orazîo Marrinî, note 18.

350 LANGUB FRANÇAISE.

Si Ton réunit à ce mot le pronom possessif, il devient Messere et Messer à Florence ; Missere et Misser à Sienne. Le curieux dictionnaire du dialecte de Sienne, fait avec les écrits de sainte Catherine par Girolamo Gigli, mentionne des titres où saint Antoine est qualifié BaroneMisserS. Antonio (i).

Aucune raison n'autorise à penser que la qualification de Ser ne soit pas ancienne et traditionnelle chez les Étrusques. Elle difTère, il est vrai, par la lettre finale du mot Sec ou Sech, écrit dans les inscriptions tumulaires; mais, outre que nous ne connaissons pas exactement la prononciation étrusque, nous voyons que chez nous la prononciation des mêmes mots s'est souvent profondément modifiée. Nous prononçons toujours l'R à la fin de Siew*, mais nous ne la prononçons plus du tout à la fin de Monsieur. De dialecte à dialecte, le changement du même mot est souvent bien plus complet encore ; car, dans tous les dialectes du midi de la France, Monsieur devient Moussu.

Nous n'Hésitons donc pas à penser que le mot Sec , placé invariablement à la suite du nom dans les inscriptions étrusques, est une qualification honorifique, et qu'il joue le rôle du mot Esquire, écrit Esqr, placé à la suite des noms anglais.

Cependant, quel que soit notre penchant à croire que Sec était, parmi les étrusques, un titre honorifique, nous devons ajouter que dans les patois de l'Emilie, ou de l'ancienne Etrurie Cispadane, le mot Cec signifie petit, un peu, et peut avoir signifié enfant, comme chico en espagnol.

Avant d'aborder les noms des familles étrusques, et de les expliquer par les usages actuels de certaines parties de l'Italie et de la France, il faut nous arrêter encore à deux mots qui occupent une grande place dans l'interprétation des inscriptions tumulaires : ce sont les mots Avilei Ril.

Le mot Avil est écrit avec une lettre médiane qui varie de l'F au V. Tantôt, on trouve A fil, tantôt Avil; mais on sent que ce n'est là qu'une différence de prononciation. Les savants ont pris i4m7 comme type.

Les variations qui affectent la forme extérieure du mot sont plus nombreuses et plus importantes.

(1) Dans tous les dialectes gaulois du moyen âge, Baron avait la signification de Puissant Seigneur. Voir sur Ser eiMisser Vocabolar. Caterinaio, 1. 1, p. 140, 153, 154.

CUAPITRE NEUVIÈME. 351

II est écrit indifféremment Avil et Avils à Glusium, à Pérouse, à Tuscania.

II est écrit quatre fois sur cinq Afilu à Clusium (1).

Il est écrit une foià A files à Florence (2).

Enfin, il est écrit une fois Afilune à Pérouse (3).

Maintenant, examinons l'interprétation qu'on a donnée de ce mot.

Le préjugé philologique qui dérive presque tout du latin a fait rapprocher Avil de ^vi, génitif de œvum, âge, durée de la vie. On a été confirmé dans ce sentiment par ce fait que Avil est suivi, dans les inscriptions, d'un chiffre qui représente d'ailleurs évidemment les années du défunt. Ainsi, en supposant qu'une inscription serait terminée ainsi : Avils XXIV; on a traduit en latin : yEvi, ou. Armorum XXIV spatium vixit : il vécut XXIV ans.

Une étude attentive des circonstances qui accompagnent l'emploi du mot Avil dans les inscriptions funéraires nous a démontré que l'explication précédente, quoique généralement adoptée, n'a aucun fondement.

Cette explication repose en effet sur la supposition que le mot Avil est toujours suivi d'un chifTre représentant les années du défunt. Or, c'est là une erreur matérielle.

Sur vingt six fois que le mot Avil est employé dans les inscriptions étrusques, il est suivi dix fois du chiffre des années; mais il y a seize inscriptions où le mot Avil n'est suivi d'aucun chiffre.

11 n'est suivi d'aucun chiffre quatre fois dans les inscriptions de Clusium (4) ; trois fois dans les inscriptions de Tarquinies (5) ; deux fois dans les inscriptions de Viterbe (6) ; trois fois dans les inscriptions de Tuscania (7); deux fois dans les inscriptions de Pérouse (8) ; une fois dans les inscriptions de Florence (9) et de Volterra (10).

Le mot Avil ne signifie donc pas JEvi, ou Annorum; car il ne

(1) Fabretti, Corpus inscHpf , italiear., n°'5(y9, &69 6i*,570, 57i.

(2) Ibid,, n? 265.

(3)/Wd..n* 1914, B.

(4) /6id.,n" 669, 569 bis, 570. 571.

(5) Jbid., n»'2335, 2340, 2380.

(6)/Wd.,n»*2070, 2071. i

(7) Jbid., n** 2008» 2104.

(8) Ibid,, n»* 1496, 1914.

(9) Jbid,, n' 265.

pourrait recevoir ce sens que s'il était invariablement suivi d'un chiffre indiquant le nombre des années du défunt ; or, nous venons de montrer qu'il n*est suivi d'aucun chiffre, seize fois sur vingt-six.

Quel est donc le sens de Avil?

Si le préjugé de la dérivation latine n'avait pas complètement absorbé l'attention des savants, il leur eût été bien aisé de reconnaître que le mot ilvtïappartient encore aux patois étrusques, et qu'il signifie Sépulture, Tombeau.

En toscan moderne, tombeau se dit AveUo.

Ûante dit, en dialecte de Florence, dans le neuvième chant de V Enfer :

n Che tra gU avelU fiamme erano sparte (1). »

« Les flammes qui étaient éparses parmi les tombeaux. »

Francesco Baldovini, dans la pastorale célèbre intitulée : Lamento diCecco da Varlungo, et écrite en patois des bords de l'Arno, met dans la bouche de Geccp, désespéré des rigueurs de Xandra, le vers suivant, où il déclare n'avoir plus pour ressource que le cimetière ou une sépulture dans une église :

« Sul cimcterio, o*n chiesa in qualche Avello (2). »

Le mot Avil inscrit sur un sarcophage ou sur une urne funéraire désignait donc le tombeau du défunt qui s'y trouvait déposé. 11 y avait même autrefois à Florence une rue des Tombeaux, via degli Avelli {3).

On a déjà vu que dans les inscriptions de Glusium l'ouvrier quadrataire a employé le mot Avilu, bien rapproché de Avello; mais dans une inscription de Montepulciano l'ouvrier a employé le mot Avello lui-môme, ainsi écrit en lettres latines : Avllo Larci (i); c'est-à-dire Sépulture de Larci.

(1) Dante, Infern., cant. IX, vers. 118.

(2) Francesco Baldovini, Lamento dt Cecco da Varlungo, stànc. XXXV 11, p. 26. — Flrenze, 1817.

(3) Una piccola strada dietro alla chiesa di S. Maria Novdia.... se dire ta via de'gli Avelli. — Aofes d^Orazio Marrinisur le Lamento, note 37.

(4) Fabrelli, Corpus inscription, italic, n*'954.

A la fin de la guerre sociale^ les Étrusques ayant, conrimc tous les peuples italiens, acquis le droit de cité romaine, purent enipUycr la langue latine.

C'est donc après cet'e époque que s'introduisit chez les anciens allios lusage des caractères romains et des inscriptions bilingues.

GHAPITRB NEUVIÈME. 353

Ce mot Avllo doit en effet être lu Avello; et vpici pourquoi :

Quoique la lecture des textes étrusques soit aujourd'hui à peu près sûre et satisfaisante, il reste néanmoins encore et il restera toujours une grande incertitude sur la prononciation. On n'a pu avoir pour guides dans les difficultés qu'elle présente qu'un certain nombre de termes ou de noms qui sont communs à l'étrusque et au latin, dont la prononciation est plus connue.

On sait par le grammairien Scaurus que lesRomains employaient primitivement plusieurs de leurs consonnes sans voyelles, à la manière des Hébreux, parce que ces consonnes emportaient avec elles une prononciation qui rendait inutile la voyelle précédente ou la voyelle suivante.

Ainsi, le B était prononcé Bé; le C était prononcé Ce; le K était prononcé Ka; VS était prononcée eSse (i); et, profitant de cette voyelle fictive réunie par la prononciation à la consonne, on supprimait la voyelle réelle dans l'écriture, et l'on écrivait Bne pour Bene; Cra pour Cera; Krus et Knu$ pour Carm et pour Canus (2).

Les textes recueillis prouvent qu'il en était de même chez les Étrusques ; les lettres L, M, N, R, S étaient prononcées eL, eM, eN, eR, eSse; et on les employait très-souvent avec ce son dans l'écriture.

C'est pour cela que les Étrusques écrivaient Lecne pour Lecene- Licinius ; Tarchn pour TVircAen-Tarquin ; Attenta pour Atelanta- Âtalante; Akle pour Akele-Achiïle ; Semla pour Semeta-Sémélé.

Puisque l'L se prononçait El et s'écrivait avec ce son, comme on vient de le voir, l'inscription de Montepulciano, écrite Avllo Larci , doit donc être lue AvEllo Larci , comme Akle est lu AkEle.

Il en est de même d'une seconde inscription du même hypogée, écrite Avtte Larci-Calli (3); elle doit être lue : « AvÈlle Larci », et elle signifie manifestement : Sépulture Larei-J^alli ou Sépulture de la famille Larci-Calli.

Cette interprétation est confirmée par Tinscription funéraire de

(1) Le vers siiî?ant de Lucilius serait faux si 1*8 c'était pas proooncée esse :

S nostram et semi grœce quod dicimu' a7riMt.

Lacil., Satir,, lib. IX, frag. S.

(2) Voir pour Bne, Cra^ Crus, Knus, le traité de Scaurus, De orthographia^ p. 2253, edit. Putschii.

(3} Fabretti, Corpus inscript, iiaUc., n^ 955.

35( . LARGUE FEANÇAISE.

Florence que nous avonsdéjà citée (i), et qui porte Aviles. Ce mot est évidemment le même qa*AveUe et Avello.

Ajoutons, pour clore cet ordre de faits, que dans le dialecte du Forez Vas signifie Sépulture. On lit dans des titres anciens de ce dialecte : « Le Va$Ae sa famille (2). >

D nous parait donc que le sens du mot étrusque Avil est désormais fixé; il signifie Tombeau, Sépulture; et il est la forme antique du mot Avelio, qui a la même signification dans le toscan ou étrusque moderne.

D'autres inscriptions font d'ailleurs disparaître jusqu'à l'ombre du doute qui pourrait rester dans tels ou tels esprits sur cette interprétation.

Il arrive souvent dans les cryptes funéraires des Étrusques que le tombeau prend la parole.

A Clusium, il dit : a So Pumi Titias (3), je suis Pumi Titias. • A Viterbe, il dit : a Eka su (4), je suis ici. »

Dans une inscription touchante , rapportée par Muratori , c'est la morte qui parle : a Antipatra dulcis tua hic so, et non so (5); a moi, ta douce Antipatra, je suis ici, et je ne suis pli^s. »

Dans une autre inscription, rapportée par Mommsen, le défunt dit : a Hoc ego su in tumuh (6) ; — je suis dans ce tombeau. >

Mais d'autres fois la formule change, le sens restant le même.

Une inscription de Castelluccio dit : a MiAratia (7); je suis Aratia. » Il est d'ailleurs parfaitement certain que le mot étrusque mi signifie je suis, La question est décidée par cette inscription d'Orvieto, où le défunt dit : «je suis le fils de Kalairu; miKalairu Phuius (8). »

Enfin, l'inscription de Florence déjà citée, et portant le n"" 265, dit : a Mi Aviles Marianas n, sans aucun chifTre pour marquer les années ; « je suis le tombeau de Marianne. »

0) Fahtfetll, Glossar. iialic, n» 265.

(2) Onofrio, Dict. des patois du Lyonnais et du Forez, verbo Vas,

(3) Fabretti, n** 689 bis. Celte iDgcriplion montre que c'est à tort que les uvants ont cru que la lettre O manquait à l'alpliabet étrusque. L'inscription de Viterbe 2089 prouve que l'O se prononçait L\ ou bien OU; mais VO n'appartenait pas moins à Tétrusque ancien, du moins à Uétrosque populaire.

(4) /6<rf.,n"2089.

(5j Muralor., IC35, 5.

(6) Fabretti, Corpus inscript, italien n** 984 W5, a-e.

(7) Mommsen, n*3090.

(8) Fabretli, Corp. imcript. italic, n° 2048.

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