‹ Histoire des origines de la langue franc̜aiseChapitre 178 sur 256 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

le même que celui de Aular, qui était le lieu où Ton déposait lés urnes contenant les cendres des morts. Ces urnes s'appelaient dans tous les dialectes italiens antiques, aula, olla, ula, et même oUo, comme on le voit dans une inscription rapportée par Lanzi, en ces termes : a OUo de Yion Saturnin (i). »

Le lieu appelé Tular par les Étrusques était donc, sauf la destination, ce que les Romains appelaient Columbarium, sorte de pigeonnier souterrain, rempli de petites niches, dans lesquelles étaient déposées les ollœ contenant les cendres des affranchis.

Dans les dialectes du midi de la France, et notamment dans le gascon, le mot oulo désigne toujours un pot de terre.

Viennent maintenant les d^ignations par lesquelles les familles étrusques étaient indiquées sur leurs tombeaux.

Deux règles générales présidaient à ces désignations : les femmes portaient le nom de leur mari, allongé par une terminaison féminine, et les enfanta portaient le nom de leur mère, allongé par une terminaison masculine ou féminine, selon. le sexe.

Ainsi, la femme de Sethre se nommait Sethresa; la femme de Seïesy Seiesa; la femme de Steni , S tenta; la femme d'Ackuniy Achuniasa; la femme de Velstnal, Velsinasta; la femme de Latiniai, Latinialisa. Cet usage est encore général parmi le peuple dans le midi de la France, et notamment dans le Languedoc et la Gascogne.

*Dans ce dernier pays, la femme de Bétran se nomme Bétrano ; celle de Laffitte, Lafittato ; celle de Bédoui, Bédouto ; celle de Dufer, Duféro; celle de Guillamet, Guillametto.

Quant à la formation du nom de l'enfant, à Taide de celui de la mère, allongé par une terminaison masculine pour les garçons, et par une terminaison féminine pour les filles, le fait est mis hors de doute par trois inscriptions bilingues, en étrusque et en latin.

Ces inscriptions portent ce qui suit :

Vamalj^^ Varia natus (2).

Cainal, — Cainnia natiu (3).

Arria, ^ Arisniœ naia (4).

On le voit, les textes étrusques s'éclairent lorsque on les rappro-

(1] Lanzi, Saggio di Ungua etnuca, t. II, p. 25A. Firenze, 1823.

(2) Fabretli, Corpui inscription, italicar., n* 794.

(3) /Wd , n« 792.

(4) Ibid., n"" 562 ter. ter n.

che soit des dialectes de la Toscane moderne, soit des patois des provinces de la Gaule qui ont le plus d*affinité avec les idiomes italiens. *

C'est à l'aide du même procédé que nous allons jeter quelque lumière sur divers mots étrusques, qui ont été, avec plus ou moins de succès, l'objet des méditations des savants.

• D'abord, iUfaut bien se pénétrer de cette idée que l'idiome étrusque, comme tous les autres, a des mots qu'il ne faut pas chercher à expliquer, 'parce qu'ils ne sont explicables ni par des termes de cet idiome, ni par des termes des idiomes similiaires.

Qui pourrait expliquer le mot français Cailhu?

Qui pourrait expliquer le mot gascon Pouchioû, gênel •

Qui pourrait expliquer les mots languedociens Gof, mouillé; Lee, coquet; Rauc, boiteux; Soullina, flairer; mots dont Goudouli disait qu'ils vivent de leurs rentes^ pour signifier qu'ils ne doivent rien au Latin (1)?

Ensuite, de ce que les mots gaulois seraient impuissants à expliquer tous les mots étrusques, il ne faudrait pas conclure que l'étrusque n'est pas un dialecte gaulois. Pour que l'étrusque puisse être considéré comme un dialecte gaulois deux choses suffisent, à savoir que l'étrusque et le gaulois aient en commun toute la grammaire et une partie du vocabulaire.

On verra un peu plus loin que la grammaire de tous les dialectes italiens, à l'exception du latin de Rome, est la même que celle de tous les dialectes des pays gaulois ; et nous allons continuer à montrer que beaucoup de termes étrusques se retrouvent en effet dans les patois de l'Italie et de la France.

Turcis. Ce mot désignait chez les Étrusques les chaussées et les remparts. J)enys d'Halicarmasse, qui l'affirme, va même jusqu'à supposer que c'est du mot l'urcis qu'ils auraient pris le nom de Tyrséniens ou Tyrrhéniens (2). Or, en dialecte de Tlle-de- France, ou en patois de Paris, les chaussées, les remparts, les défenses en terre et maçonnerie se sont toujours appelés des Turcies. La branche de l'administration française qui porte le nom de Ponts et Chaussées s'appelait du temps de Turgot Ponts et Turcies.

Lanisfa. Ce mot étrusque, passé chez les Romains, y désignait

(1) GoudouH, À (outSf damb un irinfe d'abertissomen

(2) Dion. Halicani., Antiq. roman. ^ lib. I.

CHAPITRB NEUVIÈME. 361

les maîtres d'armes (i), et, par extension, les bouchers et tous ceux qui taillaient les chairs. Il y avait produit le verbe laniare, déchirer, taillader, couper en tranches minces. Cette expression est purement gauloise. On la retrouve dans les patois de la Suisse romane, où le mot Lana signifie couper en tranches minces, faire des planchettes (2). Elle a dû se trouver autrefois dans les dialectes de langue d'oil, où elle a laissé le mot lanières.

Phui, Phuius, Phuia. Ces ipots, fréquents dans les inscriptions funéraires des Étrusques (3) , signifient Fiky Fille, Qui pourrait méconnaître dans ces termes les termes correspondants du provençal, du languedocien , du gascon , quand bien même les dialectes lombards ne donneraient pas les mots Fuim^ Fuia?

Subulo. Ce mot étrusque signifie joueur de flûte, d'après Varron et Festus (4). Il est purementigaulois, et se retrouve dans les patois de la Suisse et de la Lozère.

En patois suisse, flûte se dit Subllo, et flûteur Sublare, Le vocabulaire du doyen Bridel cite ce proverbe : « Felke ke subite, tor lei lo cou; Fille qui joue de la flûte, tords-lui le cou. »

Dans les patois de la Lozère, jouer de la flûte se dit subla; et l'on dit d'un joueur habile : « Sublo bien aquel home, cethomme joue bien de la flûte, d

CapySy épen'icr. Ce mot n'était pas seulement étrusque ; il appartenait encore aux divers patois de l'Italie, selon le témoignage d'Isidore de Se ville (5).

Arakos, milan, oiseau de proie. L'équivalent de ce mot se trouve évidemment dans Rachat, terme appartenant aux patois du Forez, ou il a exactement la même signification (6). Quant à

(1) Isidor. Hispal., Origin., lib. X, p. 140; Parisiis, 1601. - « Lanista, gladiator, id est camifex, tuscd lingud appetlaiur a Laniando corpora. »

(2) Voyez le Vocabulaire des patois de la Suisse romanet da doyen Bridel, Terbo Lana.

(3) Voir pour Phui , les inscriptions n® 192, de Florence; 421, de Siène; 1029. bis, de Cortone. foar Phuia, voir l'inscription 637, de Clusium; pour Phvius, Toir Tinscription 2048, d^Orrielo.

(4) Subulo... quodita dicunt tibicines Tusct. Varr., iDe Ung, lat., lib. Vil, n° 35. — Subulo tusce tibicen dicitur. Festus, Deverbor, significat,, p. 117; Egger, Paris.

(5) Capus itala lingua dicilur à capiendo. — Isidor. Hispal., Origin.y lib. XII, cap. VII.

(6) Ooorrio, ùict, des patois du Forez et du Lyonnais, verbo Rachat.

963 I;âlfGDE FRAirÇAlSB.

liBilfgiiiMii éa ^k M jd^ ^^ fiUe n!a jfiâs jdai d'kQportance que TQdk ifmi^iire le Xini jifiard da iTiiini fraoçais.

Ane, Feu. En même temps qu'il appartenait à Tétrusque» ce mot appartenait à l'ombrien. Il est écrit plusieurs fois dans les tables de Gubio (1). Il est manifestement resté dans le latin, sous la forme armi^ dans le toscan moderne sous la forme cano^ dans le français sous Ja forme an, arsir^ arza; dans le gascon sous la forme ardé. • Fais brûler le feu, fféardé ou Hardé lou houêk. » . Gapùs, véhicule, voiture. Ce mot est le même que le français capote et l'anglais cab.

Quelques mots étrusques appartiennent encore si mai^festement au dialecte du Latium, qu'il serait superflu d'insister. Tels sont Ara, autel ; — Idus , ide ; — Vortutnna, Fortune ; — Ispes, espérance ; — Scriture, écrivain ; -*- Agnina, agnelle.

Quelques autres mots étrusques appartiennent aVec la même évidence aux dialectes gaulois; tels sont : Seth , sept; Losna^ hine; — Cabra, chèvre. Le Gascon dit Crabo, et le languedocien Cabro (2).

n est enfin un mot étrusque sur lequel les savants se sont généralement exercés, sans en apercevoir la source ou les analogies, pourtant bien transparentes ; mais quel est donc le savant qui ne craindrait pas de déroger aux yeux de toutes les Académies, en demandant aux vulgaires patois l'explication des mystères de l'Étrurie?

Nous voulons parler du mot yEsar, signifiant Dieu ou un Dieu, d'après Suétone.

Cet historien raconte en effet que peu de jours avant la mort d'Auguste , la foudre brisa la première lettre de son nom dans l'inscription de sa statue, si bien qu'il ne resta plus que le mot /Esar. L'oracle, consulté sur ce prodige, répondit qu'il ne vivrait plus que cent jours, indiqués par la lettre G, et qu'^^ar signifiant Dieu en étrusque, Auguste ne tarderait pas à devenir Dieu, c'est-à -dire à mourir (3).

Les philologues les plus éminents ont demandé au grec, à l'hébreu, au sanscrit comment yEsar pouvait, en étrusque, désigner Dieu ou un Dieu. Voici ce que répondent à ce sujet les patois, l'histoire et peut-être aussi le bon sens.

(1) Fabretli, Glossar. if al., yerbo Arse.

(2) Voir les mots étrusques qui précèdent dans Fabretli, Glossar. italic.

(3) Suétou., ÀugusL, cap. XCXVII.

<:HAf^lTRE NEUVIÈME. ' 363

Ceux qui ont étudié la théogonie étrusque savent que la divinité la plus vénérée de TÉtrurie, c'était Nortia, qui portait aussi le nom de Vortumna.'Cesi dans le temple de Nortia qu'on plantait le clou y pour marquer les années, conformément aux rites ; et c'est dans le temple de Nortia ou de Yortumna, aux bords du lac Cimino, que les représentants du nom étrusque se réunissaient annuellement, comme tous les peuples du -nom latin se réunissaient dans le temple de Jupiter Latial, sur les borda du lac d'Albe.

Or, il n'est pas un siavant versé dans ces matières qui ignore que iVbr/ta était la Fatalité, la Destinée, le Sort, la Tuxt) des Grecs; et nous avons déjà fait observer que Vortumna, c'était la Fortune.

Or la traduction littérale en étrusque vulgaire de Nortia ou de Vortumna, c'était Azzardo, ou Hazard; et c'est ainsi qu'-^sar se trouvait être le nom d'un dieu en Étrurie.

D'où viendrait donc le mot Azzardo, qui appartient à l'étrusque moderne, s'il ne traduisait pas le nom de Nortia ou de Vortumna^ qui voulait dire Hasard en étrusque ancien?

Fabretti, sur le mot ^$ar, dit : a II n'y a pas à douter de l'afRnité de ce mot avec atis, sort, hazard, fatum (i). »

Nous terminerons ces rapprochements de l'étrusque avec les dialectes italiens ou gaulois par une série de noms de dieux, de héros, d'hommes et de femmes. On verra qu'ils sont les mêmes que ceux de la théogonie ou de l'histoire grecque et romaine, et qu'on reste dans la vérité en demandant à la tradition et à la langue des Grecs Pélasges et des Celtes l'explication de l'Étrurie antique.

Page 1