CHAPITRE PREMIER
En ce qui touche la Grammaire des langues romanes, c'est et ce ne pouvait être qu'une simple reproduction des principes généraux de la grammaire italienne, française ou espagnole. Tout le monde sait, en effet, que l'espagnol, le français et l'italien étant, au fond, la même langue, ou bien trois dialectes d'une langue commune , avec des variations dans la forme ou dans la prononciation de^ mots, à l'Italie, à la France et à l'Espagne , ces langues n'ont et ne sauraient avoir qu'une seule et même grammaire.
Utile et estimable comme répertoire de mots, l'œuvre de Diez reste donc étrangère à la thèse des origines.
Si l'on résume ce qui vient d'être exposé au sujet des travaux exécutés ou des systèmes proposés, tant en France qu'à l'étranger, sur les origines de la langue française, on arrive à cx>nstater que, depuis près de deux siècles, la question n'a pas fait un pas.
Les savants qui, à la suite de Fauchet, de Pasquier, de Ménage, pensent que la langue française dérive surtout de la langue latine, par l'intermédiaire de la langue romane , persistent traditionnellement dans la même doctrine^ sans que jamais un seul, parmi eux, ait eu la pensée de l'appuyer sur un corps de preuves posisitives et pouvant être vérifiées.
Les philologues qui, à la suite de Pezron, de Jacques Martin et de Leibnitz, croient que l'Italie, l'Espagne et la Gaule ont été peuplées par des tribus, des peuplades, des nations appartenant à cette grande famille appelée celtique ou gauloise , expliquent par cette communauté d'originie la communauté des mots qui existent à la fois dans les langues de ces pays et dans la langue latine, et ils soutiennent, par voie de conséquence logique, que nos dialectes ou patois , contemporains du latin primitif du Latium, sont beaucoup plus anciens que le latin littéraire de Rome ; mais il faut bien reconnaître que ni les uns ni les autres n'ont justifié assez rigoureusement ces théories par l'histoire, pour qu'elles aient dès à présent le droit de s'imposer.
Quant aux savants étrangers qui, comme MM. Bopp, Pictet, Max Millier et F. Diez, sont intervenus dans la question , il faut bien reconnaître qu'ils ne l'ont pas abordée de front. Absorbés par les rapports, quels qu'ils puissent être, des langues de l'Orient et de celles de l'Occident, ils ont laissé sans réponse cette question étymologique, posée depuis deux siècles :
La langue française, considérée dans son essence, dans sa nature, c'est-à-dire dans sa grammaire et dans son vocabulaire pri-
iS LANGUli FRAXCAISK.
iiiitif, est-elle dérivée ou est-elle nalionate, est-Hle de souelip laline Ou de souche gauloise?
Trente années de niéditaltons et de lectures spéciales ont irivivocablement fixé notre opinion. Nous soutenons que, soit par sa {grammaire, soit par son vocabulaire primitif, le français est non pas une langue dérivée, soit du Inlin , sois du grec, mais une langue nationale.
II est hieu évident que nous acceptons le devoir d'établir rigoureusement celle doctrine. L'accomplissement de ce devoir est le bul et l'objet de ce livre.
L'éducation classique a créé, dans la société moderne, un esprit grec et romain défavorable aux Gaulois. Nos pères sont encore pour nous ce qu'on les appelai! dans les livres grecs et latins, des barbares.
Cependant les Gaulois, grande nation avant toute autre, en Occident, conquérants de la moitié de l'Italie longtemps avant que les Komains eussent conquis Véîes et Capoue, arbitres de la Grèce après la mort d'Ale.xandre (1), furent les premiers, selon le mol de Sallusle, à remplir la terre du bruit de leur nom. lis prirent tour à tour les deux villes les plus illustres de l'univers, Itomc et Ilion ; et, après avoir été loués dans les livres de Platon (2), ils achelèrenl, par la niorl de soixante mille desleui-s, toml)és en combattant sous les murs de Babylone, l'impérissable honneur d't^tre cités dans la Itihlc (3).
N'était-il pas à la fois faux, ridicule et impie de supposer qu'une telle nation, victorieuse de l'Orient et de l'Occident (i), et qui n'n jamais perdu la possession de sa patrie, avait totalement perdu sa langue?
(1) Après la mori d'Alexandre, les Grers, poussés par les Athéniens, veulent rormer aiie ligue et rerouvrer leur liberté. Les Oaulois de l'Illjrie et de la Tlirace demandent à entrer dans la ligue. Ils allaient y Ure reçus, lorgi|ue Cléonyme de Rpurte s'y oppose. — Voy. Pausan., liv. JV.
Les Gauk)is , repous&és , s'alMcnl avec Antigone, e( funt prévaloir la mODarchie, Polgien. SIralagenial., Ht. I, cliap. I el wvn.
(il Platon parle du courage des Celles avec honneur dans son traité Dr Leji- Akk, cap. 1.
(:t] lUocchabÉts, liv. Il, chap. viii, i. 30.
(i)Ce«int les l'rupres paroles desaint Jérôme, dans sa Leitnà Agériirkta, |urt. III.