LA LANGUE GAULOISE RÉSISTA ET SURVÉCUT A LA DOMINATION ROMAINE
Dfaloctcs généraux de la lahgiic gauloise, à rarrivée de César. — Les Romains Impcseiit le laiiii coiiime langue légale, non comme langue |)opulalre. — Cet usage est celui de tous les conquérants. — Les Romains n'empôcliènrnt aucune des nations conquises de conserver sa langue usuelle. — Tous les peuples d'iulle conservèrent leur langue, sous la domination romaine. — Ainsi lirentles Latins, les Ombriens, les Osques, les Etrusques, les Caulois cisalpins. — Ainsi firt>nt, hors de: ritalie, les Carthaginois, li^s Grecs, les Syiiens, les Égyptiens. — Pnnives. — Toutes les langues étaient en usage à Rome, où le latin n'avait que le domaine légal et officiel. — Il y était langue d*État. — Révolulion morale qui, à partir d'Antonin le Pieux, Tait crétT quatre langues légales à côté du latin. —Le grec, le punique, le syrien, le gaulois deviennent des langues orficielles, )x>ur la rédaction des contrats. — I^; Gaulois était encore langue légale à In mort ck; Juslinien, un siécleaprés rarri\é<' des Francs dans la Gaule. — Lt^ romains n'avaient donc pas aboli la langue gauloise. — Faits et témoignages historiques établissant, de siÈcIe en siècle, Tusagc de ,1a langue gauloise, jusqu'à Hugues Capet et à l'époque, des trouvères. — Est-il resté des textes en langue gauloise? — Oui. — 11 en (>xistc par milliers. — Ils ont été méconnus, parce qu'ils i)ort(*nt le nom de langue romane. — Témoignages historiques établissant avec netteté que les textes dits vomaits sont gaulois, — I^ démonstration spéciale de ce point important Tait l'objet du chapitre suivant.
Lorsque Ctisar envahit la Gaule et commença sa conquête, cinquante-huit ans avant Tère vulgaire, la nation gauloise avait sa langue nationale; cela est évident.
D'après César, la langue des Gaules se divisait alors en trois grands dialectes, qui étaient : des Pyrénées à la Garonne, l'aquitain ; de la Garonne à la Seine, le gaulois ou celte; de la Seine au Rhin et à la mer, le belge (i).
D'après Polybe, les Vénètes avaient un quatrième dialecte, qui était le bas-breton; Ausone affirme que la Provence avait aussi le sien, divisé en un grand nombre de sous- dialectes, et qui formait le cinquième (S).
Eh bien, est- il vrai, comme l'enseignent l'Université , l'École des chartes et l'Académie française, qu'après la conquête, les Gaulois oublièrent spontanément leur langue nationale pour apprendre le latin, ou que du moins les Romains leur imposèrent l'usage journalier et universel du latin, a titre de vaincus?
Telle est la question qui va faire l'objet spécial dé ce chapitre.
(i) ... lli omnes lingua... interse difTerunt. — Caesar, de Bello galUCy lib. 1, cap. 1.
{7) Les textes de Polybe et d' Ausone, justifiant ces affirmations , se trouvoi*ont plus loin , à leur place naturelle.
Il est bien entendu qu'en posant la question de savoir si les Romains imposèrent aux Gaulois l'usage du latin , nous ne voulons pas examiner s'ils le leur imposèrent à titre de langue officielle, légale , employée dans les rapports entre le gouvernement de la métropole et les pouvoii's locaux ; cela est exact et ne saurait être contesté.
C'est l'usage habituel des conquérants d'imposer leur langue, pour être employée aux usages publics, dans les pays qu'ils soumettent.
Lorsque Guillaume le Bâtard s'empara de l'Angleterre contre Harold son compétiteur, en 1066^ il obligea immédiatement la Cour et les Tribunaux à n'employer désormais que le dialecte normand, lequel resta langue légale jusqu'à Edouard III. Lorsque les Croisés français eurent constitué le royaume de Palestine, en 1099, et plus tard les principautés de Morée et de Chypre , ils y établirent également l'usage légal du dialecte de Paris et de l'Ile de France. Enfîn, loi*sque Philippe V voulut punir, en 1707, la résistance du royaume de Valence, et, en 1714, la résistance de la Catalogne , il leur imposa le castillan comme langue officielle, et relégua ainsi l'aragonais, le catalan et le valencien au rang de patois.
Mais la nature des choses, qui limite cette intrusion des langues étrangères au domaine des choses légales , et qui ne saurait leur ouvrir l'accès intime et inviolable de la famille, finît toujours par faire prévaloir les idiomes nationaux.
Le normand disparut en Angleterre , devant le rétablissement de l'anglo-saxon, en 1367 ; le français n'a laissé de son passage éphémère en Orient que le beau monument appelé les Assises de Jéimsalem ; et si à Valence, à Barcelonne, à Saragosse, le castillan est la langue des officiers ministériels , le valencien , le catalan et l'aragonais y sont toujours la langue du peuple.
Il est donc certain que , dans la Gaule comme dans tous les pays soumis, les Romains imposèrent aux autorités l'usage du latin comme langue légale, dans leurs rapports avec le gouvernement romain. Toutefois, si le vainqueur pouvait obliger les nations étrangères à employer la langue latine, il n'était pas en son pouvoir de les forcer à la comprendre. C'est pour cela que le gouvernement romain avait établi auprès de tous ses représentants un personnel considérable d'interprètes, servant aux communications, et dont le rôle sera précisé dans le courant de ce livre.