LATIN VULGAIRE, OU PATOIS ANTIQUE DO LATIUM
l/i latin classique nVsl pas la langue du Latium, mais celle de I\ome. — Les Latins et lis Romains sont deux peuples difrércnts; ils ont deux langues distinctes. — Le latin vulgaire ou patois du Latium fut toujours ce qu'il est encore, une langue ne déclinant pas avec des cas, et ne conjuguant pas avec des flexions. — Les I^lasges et les colons grecs ont donné au latin les terminaisons en if5 et en um. — BeaurA>up de \illes italiennes et do noms propres ont conservé, sous la domination romaine, leurs noms primitifs, terminés en i et en o. — Exemples. — Substantifs italiens antiques restés indéclinables à tous les cas de la déclinaison latine. — Exemples. — Comment le latin vulgaire du I^tium formait- il le pluriel des mots et les cas 7 —Pluriel formé i>ar une s. — Exemples. — Génitif du latin du I^lium formé avec la pn'-position de, à la gauloise. — Exemples. — Datif fonné par la préposition al. — Le latin du I^aiium avait-il TarticleLES LA, LES ! — Opinion de Muratori sur son origine. — L'équivalent se trouve dans Plante et dans Térence. — Il est dans Tosque et dans Pétrusque. — Bases de la conjugaison dans le latin vulgaire du I^tium. — Comme Tombrien et l'osqne, elle emploie les auxiliaires. — Exemples et analogie, tirés du latin littéraire et de Cicéron. — Série de substantifs et de verbes appartenant au latin du Lntium. — Ils sont étrangers au latin littéraire, et se retrouvent tous dans nos patois. — Mots du latin antique, et qui sont gaulois. — Ainsi, la grammainr et le vocabulaire du latin vulgaire étaient ga lois*
— Ils sont restés tels. — Vers en patois moderne du Latium. — Leur traduction littérale en gascon prouve leuridentité avec nos patois. — Nom que portait à Rome le latin du latium ou rustique. — On rappelait /a/(n vulgaire, militaire ^ usuel ou quotidien.
— Augustes'en servait dans sa correspondance. — César avait des interi>rètes pour ce latin. — On l'enseignait régulièrement à Rome. — Maîtres qui l'apprirent à Marc-Aurèle. — Sidoine Apollinaire l'écrivait..
Le latin que nous apprenons au collège, dans les livres de Virgile, d'Horace, de Cornélius Nepos et de Cicéron , ce n'était pas la langue du Latium; c'était la langue de Rome.
Dans les campagnes et dans les villes du Latium, on parlait une langue naturelle, populaire, traditionnelle, constituant un véritable /?atow national; à Rome, les classes sacerdotales, politiques, instruites parlèrent, surtout à partir de l'époque de Térence (I), une langue régulière, grammaticale, faite par les lettrés sur le modèle du grec .
(1) Térence naquit 193 ans avant l'ère vulgaire, et mourut à trente-cini| ans, laissant six comédies, iinlL'es du théâtre grec.
Il y avait d'ailleurs une raison naturelle pour que le latin du Latiumetle latin de Rome constituassent deux parlers distincts ; c'est que les Latins et les Romains constituaient deux nations différentes.
Les peuples du nom latin (1), comme dit Tite-Live, Formaient une confédération puissante qui, mémo après être devenue l'alliée de Rome, conserva son existence autonome et indépendante.
Lorsque, après de longues luttes, les Latins contractèrent alliance avec Rome, sous Tarquin l'Ancien, le traité fut souscrit par quarante sept cités (2). Indépendamment des cités latines qui s'étaient maintenues jusqu'à son temps, Pline en compte cinquante trois qui avaient disparu (3).
La confédération des Latins était à la fois politique et religieuse ; elle possédait sur le mont Albain un temple commun, dédié à Jupiter Latial. Il s'y célébrait tous les ans des fêtes qui duraient quatre jours, sous le nom de Fériés Latines. C'est là, et pendant la durée des fêt^s, que les peuples latins nommaient les magistrats de la confédération.
La nation romaine^ quoique géographiquemont située dans le Latium, était complètement distincte de la nation et de la confédération latines.
Elle comprenait trente-cinq tribus, dont quatre urbaines et trente-une rustiques, distribuées autour de Rome, dans le territoire appelé ager vomanus (4), ou campagne romaine.
(1) Noniinislatini. . Tit.-Liv., Ilist., lib.XXXl, C4ip. VIII, lib. XXXV, cap. XX.
(2) Dionys. HaUcarn., liisior. rom., Vih. IV, cap. XLIX.
(3) Pliîi., llisi. nat., lib. III, cap. IX.
(4) Romulus en fit trois ; Tarquin l'Ancien, six ; Servius, vingt-une ; dont quatre urbaines et dix-sept rusliqucs. Elles Afrent successivemenl portées à trente-cinq.
Voici les noms de ces tribus d'après Korcellini, verbo Tribus :
Arailia, Aniensis, Arnicnsis, Camilia, Claudia, CoUina, Comelia, Crustumina, Esquilina. Fabia, Falerina, Oaleria, Horafia, Leinonia, Mo'cia, Menenia, Ouffentina, Pulatina, Pupiria, Poplilia, Pollia, Pomptina, Pupinia , Quirinia, Romulia, Sabatina, Scaplia, Scrgia, Stcllatina, Suburana, Tcrentina, Troinentina, Vc« lina, Veturia. Volluniia.
La ColUmi, Y Esquilina, la Palatina et la Suburana étaient les quatre tribus urbaines.
Les tribus rustiques, composées de propriétaires de biens ruraux, étaient les plus consiilérables et les plus honorables. Toulcs les grandes familles de Rome y étaient inscrites.
« On re^»ardait comme une ignominie, dit Pline, d'être transféré dans les tribus urbaines; c'était une note de fainéantise. >* — Plin., Hist. 7i«/.,lib. XVIII, cap. III.
CIIAPITBE DIXIÈME. 389
Ce sont ces trente-cinq tribus qui, seules, constituaient la nation romaine, et qui, seules, fournirent, jusqu'à la fin de la guerre sociale, 87 ans avant Tère vulgaire, tout les soldats légionnaires avec lesquels Rome résista aux Gaulois, à Pyrrhus, à Annibal, et finalement soumit le monde.
Les soldats fournis par les alliés constituaient des auxiliaires; les Romains seuls étaient légionnaires.
Ainsi, les Latins et les Romains formaient, comme nous l'avons dit, deux peuples distincts, et ils parlaient deux langues différentes.
Dans les premiers siècles de Rome, lorsque l'étude des lettres était étrangère aux sénateurs eux-mêmes, les légions romaines levées dans la campagne, et que tant' d'éléments de voisinage et d'une vie presque commune rattachaient aux peuples latins, n'usaient que des patois parlés dans le Latium. A Rome même, on les parlait généralement. Ce fut précisément cette communauté de langage qui, selon la remarque de Tite-Live , augmenta l'appréhension des consuls, lorsque, dans une suprême résistance, tentée 337 ans avant l'ère vulgaire , les Latins, unis aux Campaniens et aux' Yolsques, tentèrent d'imposer aux Romains le partage de la domination en Italie (1). Ils craignaient que la communauté du langage et la fraternité des camps attiédissent le zèle des légions rustiques, de beaucoup les meilleures.
Mais plus tard, lorsque la soumission de la Grèce et de l'Asie amena parmi les Romains le goût et la culture des lettres, l'idiome de la ville de Rome, grec d'origine, se régularisa, quitta les formes primitives et populaires qu'on retrouve encx)re jusque dans les inscriptions tumulaires des Scipions, et devint cette langue littéraire de Cicéron et de Virgile, à ce point différente de celle du Latium, que les termes et les règles de celle-ci étaient des barbarismes pour celle-là, et que chacune d'elles devint, à Rome même, l'objet d'un enseignement séparé.
Nous allons exposer la nature de ces deux langues, en commençant par la plus ancienne, qui fut aussi la plus durable, c'est-àdire par la langue du Latium.
La langue du Latium fut dès l'origine, et resta sous la domination romaine ce qu'elle est encore aujourd'hui, c'est-à-dire un idiome qui ne décline ni ne conjugue à l'aide de désinences variables, et elle se confondit, par ces caractères fondamentaux,
(1) ... AdTersns Latinos bellandum crat, lingua, monbus, armorum génère... congruentes. — Til.-Li?., Histor., lib. VIII, cap. VI.
avec les dialectes de la famille celtique, dont le type couvre l'Italie, la France et TEspagne.
Le lecteur ne doit pas s'attendre à ce que nous produisions, pour caractériser la langue du Latium ou le latin vulgaire, des monuments développés, écrits en cette langue. Du cantique des Frères Arvales, des hymnes des Saliens, des Lois royales, des Lois des XTI Tables, mêlées de cet idiome qui, selon l'observation de Suétone, n'avait pas encore subi les règlesde la grammaire(i), il ne reste que des fragments; mais ces débris précieux, réunis aux inscriptions, aux vieux mots conservés par les grammairiens, suffiront pour mettre hors de doute l'identité des patois antiques du Latium avecses patois modernes, et pour montrer qu'étrangers aux langues à flexions, ils ont une origine et une nature propres, excluant la théorie vulgaire qui les fait dériver du latin littéraire de Rome.
Il est d'ailleurs un fait qu'il ne faut pas oublier, lorsqu'on étudie les origines des dialectes du Latium, c'est que la langue grecque des Pélasges, cette langue considérée comme barbare par les Hellènes, y était intimement mc^lée. Du temps de Denys d'Halicarnasse, c'est-à-dire sous Auguste, on parlait encore à Phaléries une langue spéciale (2); et Denys déclare que c'était le dialecte grec des Pélasges (3).
Cet élément grec, mêlé aux dialectes nationaux du Latium et surtout au dialecte de Rome, dans lequel il dominait, y détermina ces formes particulières qui ont fait donner aux érudits latinistes le nom de savants en us. Un simple rapprochement des formes orthographiques suffit à montrer que les terminaisons latines en vs et en u;;}avaient été introduites à Rome par les colons grecs, et qu'elles étaient les finales, un peu plus rudes, en os et en on de la langue grecque ; ainsi :
(1) Grainmatica Romae ne in usu qiiidem oliin... — Suelon., De lUutir. grani" maiic, cap. I.
Pour Suélone'ne pas décliner, ne pas conjuguer à la grecque ou à la roniiiine, c*était ne pas avoir de grammaire.
Le patois latin antique était don;' considéré cx)mmo un idiome n*ayan( pas de grammaire. Il en était de même des patois italiens au mo>en Age.
Du temps de Dante et de sainte Catiierine de Sienne, écrire le latin littéraire se disait écrire selon la grammaire : « Dicevasi scrivere i>cr grammatica lo scrivere latinamente ». — Girolamo Gigli, Vocab. Caterin.y verbo U'ttara.
(9.) nÔMv lôiôyXcoa^ov. — Siràhon., (ieograph., lib. V, cap. II, § 0.
(3) Dion. Halic, Histor. roman., lib. I, cap. XIII.
CilAPlTUË DIMEMI-:.
£ûvov>ro;
devient
Eunnclius
— Eunuque
Zcçupo;
devient
Zephyrus,
— Zéphyr.
AôXo;
devient
Dohis,
— Ruse.
Aô(io;
devient
Domus,
— Maison.
Ainsi encore :
'Apotpov
devient
Aratrum,
— Araire.
'Aatpov
devient
Astrum,
— Astre.
'Avtpov
devient
Antrum,
— Anire.
'Affu/ov
devient
Asyluni,
- Asile.
La vieille orthographe latine constate d'ailleurs que TU desmots en tts se prononçait ous, à la façon des Italiens et des Romains modernes. Des médailles portent Cioiilius, Foulcius, Fourius; le sénat us-consulte sur les Bacchanales, qui est de Tannée 185 avant l'ère vulgaire, porte plous et iovbeatis, au lieu déplus eAjubeafis, et Ton trouve dans des textes plus récents d'environ 80 ans^owdiceset cowratione, pour judices ci curadone (i).
C'est surtout en appliquant ces rapprochements aux noms des villes italiennes que l'on démontre jusqu'à l'évidence cette influence de l'élément grec. Les Italiens appelaient généralement leurs villes de noms terminés en î, comme Chiusi^ Bimim, Brindisi; ou en o, comme Anezzo, Af/uinOy Altino ; les colons grecs terminèrent les noms de ces villes en ow, et les Romains en um.
C'est ainsi que :
«l'ESevTÎvOV
devient
Ferentinum^
— Ferenl'no
*Ap;>r,Tiov
devient
Arrelium,
— Arrczzo.
'Api'|iivov
devient
Ariininum ,
— Rimini.
KXov9iov
devient
Clusiuin ,
— Cliiusi.
Mais un certain nombre de villes italiennes conservent leur appellation primitive et nationale, même sous la domination de la langue latine.
Telles furent Arpi, dans la Fouille (â); CarsoU, dans l'Ombrie (3) ; Fenno, dans le Ficenum (i) ; Fntsinone et Corioli, dans le pays des Volsques (5).
(1) Eggcr, Latini sennonls retuslioris reliq., p. 3G2, 128. 131.
(2) Arpi,... niox Argyrippa dietum. — Pline, Jlist. fia/.Jib. 111, cap. XVI.
(3) Tune S(>ra atque Alba de<lucl£e coloni», et Cnrceoli. — Vell. Patercul., lib. I, cap. XIV.
(4) Se\t. Jul. Front., De Colon, libella p. 75 ,* edU. Plantian., an 1G07.
(5) Ibid. — cilé par Aul..G.'ll., Ub. XVII, cap. XXÏ.
Et pour que ce fait ne soit pas exclusivement attribué à l'action des langues locales, ajoutons qu'il se produit même dans le Latium, où l'on trouve, avec son nom antique, la ville de Fondi (1).
Quant aux noms d'hommes, appartenant aux époques antérieures à la formation du latin littéraire, et qui conservèrent la forme italienne primitive, ils sont fort nombreux.
La première inscription du tombeau des Scipions, qui est de l'année 282 avant l'ère vulgaire, donne au père de Scipion Barbatus le nom de Cornelio (2).
La deuxième, qui est plus récente de 32 ans, appelle égalenient du nom de Cornelio celui des Scipions qui fut consul l'an de Rome 494 (3).
Si l'on se rapproche de deux siècles, un monument de l'année 9i avant l'ère vulgaire, entre le sixième et le septième consulat de Marins, porte les noms de quelques magistrats d'Herculanum ainsi écrits :