CHAPITRE DIXIÈME
en relief de Pompéï, déposé au musée de Naples, que tout le monde peut y voir, que nous y avons copié nous-mêmes , et qui porte le nom de la famille Delli Amigi. Non-seulement Dëlli contient Tarticle , mais il le contient au génitif, décliné avec la préposition de, à la gauloise.
Une inscription sur un vase volsque porte le (t).
Une inscription gauloise porte El Tocxos (2).
Ce sont là des cas uniques pour les dialectes volsque et gaulois; mais les exemples de remploi de l'article dans Tétrusque populaire sont nombreux et concluants.
Nous avons montré dans le chapitre précédent que les Étrusques formaient le nom de la femme avec le nom du mari, et que cet usage s'était conser\'é dans le Languedoc et dans la Gascogne. . Ce n'est point là le seul point de contact que les dialectes aquitain et languedocien aient avec Tétrusque ancien et moderne ; ils en ont un autre, qui est frappant; ils mettent toujours l'article devant les noms propres, comme le faisaient aussi les Grecs ; et ils disent : Lou Lixandro, Lou César, Lou Napoléon, comme les Grecs disaient 6* ApiaxotéXrjç, ôlIXaicov, ô ^wxpaTr,ç, comme les Toscans disent il Dante, il Petrarca, il Bocaccio.
Cet usage des Toscans modernes de mettre l'article devant les noms d'homme et de femme , les Toscans anciens le pratiquaient également. Les inscriptions tumulaires en offrent de nombreux exemples.
Une inscription de Clusium porte ainsi le nom du défunt : El Larcana (3).
De très-nombreuses inscriptions portent des noms de femme, précédés de l'article La, comme : La Servi; la Seiate; la Capna; la Cesi; la Vasti; la Lecetis; la Sceva; la Cotena (4).
Ajoutons immédiatement que l'école qui dérive tout du latin littéraire, même l'étrusque, parlé en Italie pris de mille ans avant Rome, explique el Larcana par Elim Larcana , et interprète par Larthia l'article La placé devant les noms de femme.
En ce qui touche el interprété par EliuSy il faut remarquer qu'en latin ce prénom s'est toujours écrit ^lius. En outre, le cachet de Pompéï, auquel il n'est pas possible de disputer l'article
(1) FabrclU, Glossar. HaUc.^ vcrbo lr.
(2) Ibid., vcrbo el.
(3) /ftid., Terbo el.
(4) Ibid.^ Terbo Serti, la.
Ely contenu dans Delli, montre ce qu'il faut penser de ces interprétations de fantaisie.
Pour ce qui est de La interprété par Larihia, les inscriptions la repoussent de la façon la plus absolue. En effet, plusieurs inscriptions portent à la fois un la qui est l'article, et un la, qui est le titre honorifique. Telles sont les suivantes :
La. Capna. la.
La. Paiini. la.
La. Velturna. la (1).
En admettant, ce qui est probable, que le second la soit le titre iMrthia, il n'en est pas moins évident qui le. premier est l'article LA, que les Toscans et les Romains placent devant le nom des femmes les plus illustres comme devant le nom des actrices , en disant la Golonna, la Gesarini, la Pasta, la Grisi, la Patti. Tout autorise donc à penser que l'article des dialectes italiens modernes leur a été légué par les dialectes antiques , comme toutes les autres parties fondamentales de leur grammaire.
Reste le système de conjugaison appartenant au verbe du latin rustique. Quel était ce système?
Ici, comme pour la déclinaison, on arrive à la vérité avec un petit nombre de faits, corroborés et complétés par des analogies.
On sait que parmi toutes les langues anciennes ou modernes de l'Europe, à l'exception du bai>quo, il n'y a que deux systèmes pour conjuguer le verbe : on le conjugue à l'aide d'auxiliaires, comme être et avob% ou à l'aide de terminaisons variables selon le temps, le mode, la personne et le nombre, qu'on nomme flexions,
A cette observation générale, il faut ajouter trois observations spéciales :
Dans les langues qui conjuguent avec des (îexions le verbe a une forme passive; tandis que cette forme passive n'existe pas dans les langues qui conjuguent avec les auxiliaires.
Les langues qui conjuguent le verbe avec des (îexions déclinent le substantif avec des cas (2); tandis que les langues qui conju-
(1) Fabrelli, Glossar. Halte. , verbo i.a.
(2) Les grammairiens latins ne distinguaienl pas les flexions du verbe des cas du substantif.
Ils appelaient les unes et les autres des déclinaisons.
Varron dil : « VerOa declinantur in tempora aiit in casus; Romule, no-
CUAPITRK DIXIÈME. 407
guent le verbe avec les auxiliaires, déclinent le substantif avec des prépositions.
Enfin, les langues qui conjuguent avec des flexions et qui déclinent avec des cas , construisent la phrase d'après un ordre inôlé , capricieux, inverse; tandis que les langues qui conjuguent avec les auxiliaires et qui déclinent avec des prépositions, construisent la phrase d'après un ordre direct, logique, rectiligne.
Ces principes ne souffrent pas d'exceptions.
Le grec, le latin littéraire , Talleinand , le russe , toutes les langues slaves appartiennent au groupe des langues à flexions et à cas, qu'on peut appeler langues inverses.
Le français, l'italien, l'espagnol, le grison, le valaque et tous les dialectes de l'Espagne, de l'Italie et de la France constituent un groupe spécial , distinct , repoussant les flexions et les cas , et qu'on peut appeler langues droites.
On remarquera que ces dernières appartiennent exclusivement aux pays occupés par les peuples d'origine gauloise ou celtique.
Le Latium étant compris dans ces pays, la langue en est logiquement de nature gauloise. Aussi avons-nous vu que sou substantif ne se décline point avec des cas. Il nous reste à grouper les textes d'où résulte la preuve que son verbe ne se conjugue point avec des flexions.
Il faut d'abord reconnaître qu'il n'existe mallieureusement aucun texte du latin rustique contenant un verbe conjugué avec les auxiliaires être ou avoir , à l'exception d'un vers de Y Eunuque de Térence, ou il est dit : «Qu'onait méprisé notre jeunesse, « nostram adolescentiam habeant despicatum », au lieu de despexerint (I).
La Casina de Plante contient ainsi un passage construit selon la grammaire gauloise, et contrairement aux règles du latin littéraire. Il est ainsi conçu : a Casinam te occisurum, au lieu de occtsuram. » Le texte est authentique, car c'est Aulu-Gelle qui l'a relevé (2). On dirait, en français, comme Plaute : a Lorsque Casina vous aura tué », tandis que le latin littéraire aurait dit tuée.
A défaut de textes du latin rustique on est donc obligé de re-
muli ; dicebani, dixeram. » — Varro, De Liny. lat., p. 151. — Egger, in-18, Paris.
Macrobe dit : <« Dj Declinatione indtcativi. » — Macrob., t. II, p. GO ; Panckoucke, Paris.
(1) Térent., E unuch., àci. H, scèn 3,ti}^n.
(2) Aul.-Geil., Noct. attic.f 1. 1, p. 13, Panckoucke, Plaut., Casina^ v. 548.
courir aux dialectes italiens antiques, « à ces langues pour ains dire sœurs de la latine, i> selon la juste expression de Lanzi (I).
Or, deux textes osques et deux textes ombriens montrent formellement que ces dialectes n'avaient pas de forme passive ^ et qu'ils conjuguaient à l'aide des auxiliaires. Les voici :
Pour dire ce qu'on exprime en latin littéraire par Agitur, le texte osque dit : Facm estud, comme en français c'est fait, conune en italien efatto.
Pour dire ce qu'on exprime en latin littéraire par Scribilur, le texte osque dit : Scrifta set, comme en français c'est écrit , comme en italien e scritto (2).
Les deux textes ombriens sont aussi explicites.
Le premier est relatif au repas d'une congrégation qu'on appelait les Frères Attidiens, il y est dit : « Ape (3) frater sersnatur furent, après que les Frères ewrew/ mangé » . L'auxiliaire sert à dire en deux mots ce que le latin littéraire aurait rendu par un seul : ecenaverunt.
Le second texte dit Facus est, pour Agitur, ce qui montre encore une fois que l'ombrien était fort voisin de l'osque (i).
L'analogie complète, la parenté évidente qui rattachaient le latin rustique aux autres dialectes de l'Italie , et notamment à l'ombrien et à Tosque, ainsi que nous l'avons montré dans le chapitre précédent, donnent une grande valeur aux exemples qui précèdent. Cette valeur est considérablement augmentée , et la probabilité est changée en certitude par l'emploi des aux iliaîres dans la conjugaison du latin littéraire lui -môme , où il était une réminiscence, une tradition du latin usuel. Les meilleurs écrivains, Cicéron surtout, en offrent un assez grand nombre d'exemples.
Cicéron écrit à Quintus, son frère : a J'ai achevé un chant agréable pour César, habeo absolutum suave epos adCœsarem{^). i> Il est bien évident que habeo absolutum, pour absolvi, c'est, grammaticalement parlant, un barbarisme.
(1) « Queste lingue dUlalia sorelle pcr cos) dire délia lalîna. <• — Lanzi, Saggio di ling. etrusc, t. 1, p. 248.
(7) Voir Fabrelti, Glossar, ital.^ vcrbis Facus, Scri fia.
(3) Ce mot ape, signifiant après, est du pur gaulois. On dit apei dans le Languedoc.
, (4) Voir Fabrelti, Glossar. italic, Terbis Frater, Focus.
(5) Cicer., Ad Quint., frair., Epist. III, 9.
CDAPITBE DIXIÈME. &09
il écrit à Brutus, au sujet de Glodius : « J'ai aperçu , connu, jugé l'âme de Glodius, Ctodiianimum perspectum habeo, cognitum, JUDIGATUM (1) ; » au lieu de perspexi, cognovi,judtcavi.
II dit de Verres : a avoir déclaré la guerre aux Dieux, bellum hahère indictum Diis (2) ; au lieu de indixisse.
il dit dans sa V*^ Philippique, a J'ai assez parlé de César, satis de Cœsare digtum habeo (3), au lieu de dUi, »
Plancus écrit à Gicéron : a J'ai souvent éprouvé... sœpe expertum habemus (4), au lieu de experti sumus.
Rien ne viole plus ouvertement les règles du latin littéraire que cette manière de conjuguer le verbe. Elle rappelle évidemment les époques antérieures à la formation du latin de Home, et dont Suétone disait : a Grammatica Romx ne in mu quidem olim (5), la grammaire n'était pas en usage à Rome anciennement; » ce qui veut dire qu'on y employait le latin usuel, rustique, non le latin formé plus tard dans la société romaine avec le concourssCt par l'imitation des grammairiens et des ouvrages grecs.
Ennius exprimait la même idée, lorsqu'il disait dans son épitaphe qu'après lui, a on oublia à Rome de parler la langue latine... oblitei Romœ loquiersunt lingua latina (6). » G'était vrai; on cessa d'y parler la langue véritablement latine, ou des paysans du Latium, pour y parler la langue romaine, ou la langue de la société polie et lettrée.
Telles étaient les règles grammaticales ou constitutives du latin populaire ou rustique, parlé et enseigné à Rome même, sous l'empire et aux plus beaux jours du latin littéraire. Rome était un grand pêle-mêle d'étrangei*s, remplie de gens à braies et de Transalpins (7). Tous n'étaient pas lettrés et ne parlaient pas le latin littéraire. Quintilien signale comme sérieuse la difficulté qu'éprouvaient les esclaves nouvellement achetés pour entendre la langue
(1) Cxcav. , Ad Drut.^l, 1.
(2) Id., Verrin,, II, 5, 72, in fine.
(3)Id.,Pliil.,V, 18.
(4) Plancus ad Cicer., Epi$t. Familiar, X, 24.
(5) Siieton., De Jllustr. grammat.f cap. I.
(6) Aul.-Gell., Aoc/. attic, t. 1, p. 99, Panckoucke. Ennius naquit l'an 240 avant Tère vulgaire, il mourut Tan 169.
Voir ses fragments dans le recueil de M. Egger, Latini sennonls vetusl, reliquiœ, Paris, Hachette, 1843.
(7; Cicer., Pet. epist., 481.
des Romains, leurs maîtres (i). La nature des choses entretenait donc à Rome tous les idiomes de l'Italie, et principalement celui des Latins, les plus anciens et les plus intimes alliés de la république ; de même qu'on peut entendre tous les jours , dans les rues de Paris, l'idiome bourguignon, l'idiome .picard, l'idiome normand , l'idiome gascon , l'idiome limousin ou l'idiome auvergnat.
Nous avons déjà vu, au chapitre précédent, que les règles grammaticales des grands dialectes itàliotes étaient précisément celles que nous venons de constater pour le latin populaire ; de telle sorte qu'il y avait dans tout« l'Italie une langue générale , un sermo italus, comme disent Arnobe et Isidore de Séville, divisée en autant de dialectes que de nations qu de cités. Du milieu de cette langue générale se détachait la langue romaine, comme l'appelait Lamia, un affranchi lettré de Cicéron (2), isolée de toutes les autres par ses règles spéciales, qui étaient grecques, et qui en faisaient une langue étrangère pour les peuples italiens.
Après avoir exposé les règles du latin populaire, et pour mettre sa nature en pleine lumière , il est nécessaire de donner une notion précise de son vocabulaire. De môme qu'il différait du latin littéraire par ses règles, on verra qu'il en différait aussi par ses mots.
Les substantifs que nous allons rapporter appartiennent tous au vieux latin» Ils ont été, pour le plus grand nombre, recueillis et conservés par les grammairiens, à titre de curiosités et d'antiquailles. Nous ferons un peu plus loin le même travail pour les substantifs du latin littéraire; et Ton verra que si les premiers se confondent avec les dialectes gaulois ou celtiques, les derniers se confondent absolument avec le grec.
— Pane. — Plante emploie ce mot au nominatif, c'est-à-dire avec une forme italienne indéclinable :
K Hxc $unt vent ris stabllimenfo^ pane et assa bubala (3). « Voilà des rondements pour le ventre» du pain et des grillades de bteuf. »
(1) Quintillan., Institut, orat., lib. I, cap. XHI.
(2) L*expressioa se trouve dans la cMëbre inscription trouvée à Zanllie, sur le tombeau de Cicéron, et attribuée à Lamia, son affrancbi.
n nie oratoram princeps et gloria lingure
« RonaansB, jacel bac cum conjuge Tullius urna. »
Voif V Anthologie latine, el Ciciroi, édit. Nisard, 1. 1, p. 89.
(3) Pliut., Curculio, y. 37b.